Musique classique et émotions par Marie-Andrée Richard

Le concept est assez simple : je vous présente quelques pièces de musique classique ou de bande sonore et je les classifie selon le modèle structurel des émotions (Plutchik, 2001; Plutchik et Conte, 1997). Bien qu’il n’existe pas de taxonomie officielle des émotions, ce modèle a été choisi, car il permet de nommer plusieurs états émotionnels grâce à des combinaisons de deux émotions primaires parmi la joie, la tristesse, la confiance, le dégoût, la peur, la colère, la surprise et l’anticipation ainsi qu’à leur différents niveaux d’intensité. Le modèle fait analogie au cercle chromatique où il est possible de mélanger deux couleurs afin d’en créer des nouvelles. Dans le modèle de Plutchik, un mélange de deux émotions primaires adjacentes forme des dyades primaires. Par exemple, en mélangeant la joie avec l’acceptation, on obtiendrait l’amour. Il est aussi possible d’obtenir des dyades secondaires (par exemple, la peur et le dégoût formeraient la honte) et tertiaires (l’anxiété serait un mélange de peur et d’anticipation) (Plutchik, 1991). Sa taxonomie se retrouve dans son livre. Au total, environ une trentaine d’émotions sont identifiables grâce aux émotions de bases et aux dyades. Il est à noter, par contre, que ces dyades sont arbitraires. 

Pour accéder à la playlist, cliquez sur le lien en bas de page.

 

AMUSEMENT (joie + surprise)

 Le carnaval des animaux : Final ≈ 2 :00 

Saint-Saens, 1886 

Genre : Suite pour orchestre 

 

Composé avec humour dans le but d’amuser les spectateurs (« Camille Saint-Saëns », s.d ; Geoffroy, 2012), cet œuvre a pour but de mettre en musique des caractéristiques de plusieurs animaux. Par exemple, la marche royale symbolise la position hiérarchique du lion, tout comme la contrebasse est utilisée afin d’imager le poids lourd de l’éléphant.

Toutefois, la suite a été censurée par Saint-Saëns lui-même durant son vivant afin de préserver sa réputation de compositeur sérieux. Seul Le cygne, mouvement pour violoncelle, sera permis d’être joué (Sabina Teller, James et Daniel, s.d). De mon humble avis, je suppose qu’il en a été ainsi puisque c’est le mouvement qui s’accordait le mieux au romantisme, le courant musical dominant de l’époque.

Le carnaval des animaux contient de nombreuses parodies de grands compositeurs, dont Offenbach, avec notamment La reprise d’Orphée aux Enfers (que nous connaissons tous l’air qui déborde d’énergie et d’extraversion) mais joué au ralenti afin de personnifier les tortues. Il fait aussi référence à plusieurs œuvres populaires, comme Ah vous dirais-je Mamans et même à sa propre Danse macabre dans Fossiles en réutilisant le thème des squelettes. Il est inutile de nous le mentionner lorsque nous l’écoutons ; ça s’entend très bien à l’oreille !

Quelques mouvements du Carnaval ont été utilisés dans des œuvres populaires. Par exemple, on peut entendre L’aquarium dans les Simpson en 2007 dans l’épisode Homer, qu’on voit danser, et la Finale a été reprise par Disney pour en faire une animation dans Fantasia 2000 (1999). L’animation est disponible sur YouTube.

La pièce présentée dans cette chronique, la finale, résume la plupart des mouvements de la suite en répétant plusieurs thèmes dont celui du lion, du kangourou, du coq et de l’âne. Exécuté dans la joie et la gaieté, elle conclue le Carnaval avec une note parfaite !

 

Autres mouvement à écouter :

Aquarium – ≈ 2 :00

Le cygne – ≈ 3 :00

 

 

TRISTESSE

Requiem, K.626 : Lacrimosa ≈ 3:30

Mozart, 1791

Genre : Requiem 

 

J’avais initialement l’idée de mettre L’introitus dans la liste, car c’est personnellement le mouvement dont je préfère et aussi parce que je me disais que c’était trop cliché de mettre le Lacrimosa, mais c’était avant que je visionne le film Amadeus et que je lise quelques articles sur le Requiem.

Dans le film, le compositeur Salieri commande anonymement à Mozart un Requiem afin que celui-ci compose la musique de ses propres funérailles. Envieux de son talent, Salieri avait en effet pour but de l’assassiner, mais ignorait encore comment il allait s’y prendre. Finalement, le problème s’est réglé par lui-même, car épuisé par sa charge de travail, Mozart mourra sur son lit en composant avec Salieri le Confutatis, le mouvement précédant le Lacrimosa (Forman, 1984). Bien entendu, pensais-je, c’est un film ! C’est romancé ! J’ai donc fait des recherches sur la mort de Mozart et j’ai été surprise de voir que la réalité n’était pas si différente du film !

En juillet 1791, une personne anonyme (qui n’était pas Salieri mais bien le conte Franz de Walsegg) a bel et bien commandé un Requiem à Mozart. Ce dernier, endetté, n’avait pas le choix d’accepter. Sa santé affaiblit, puis mourant, il tentait bien que mal de compléter le Requiem : « Je suis sûr, disait-il à sa femme, que c’est pour mes propres funérailles que j’écris ce Requiem. ». Le 4 décembre, à la veille de son décès, il comprit, en chantant sa partition pour la réviser, qu’il ne pourrait pas compléter le Lacrimosa. Il s’est mis à pleurer. Obsédé par son œuvre jusqu’à la fin de son agonie (« Mozart Wolfgang Amadeus, » 2013), nous pouvons affirmer que son Requiem l’a littéralement accompagné tout droit vers la mort.

Le Requiem a donc été complété par son élève, et Mozart, quant à lui, a été enterré dans une fosse commune, sans pierre tombale, sans cercueil (la scène du film de son enterrement en est terriblement choquante). Son corps a donc été perdu à jamais.

Toutefois, il faut aussi faire attention par rapport à ce que l’Histoire a retenu sur la mort de Mozart, car elle a tendance à être aussi romancée (Beaussant, s.d.) et il est difficile de différencier les faits des légendes.

 

Autres mouvements à écouter:

Introitus – ≈ 5 :00

Dies Irae – ≈ 2 :00

Confutatis – ≈ 3 :00

 

 

AMOUR  (joie + admiration) 

Mà Vlast : II. Vltala – ≈ 13 :00

Smetana, Prague, 1882 

Genre : poème symphonique

 

         Mà Vlast (ma patrie) est une suite de six poèmes symphoniques patriotiques qui met en musique l’amour de Smetana pour sa patrie, la Bohême (Schwarm, 2013). Le deuxième poème, Vltala (qui porte aussi le nom de La moldau) évoque la rivière Vltala qui traverse la ville de Prague. Il s’agit du poème le plus célèbre de Mà Vlast et même de l’œuvre entier du compositeur.

La pièce commence par l’émergence de la rivière entre deux montagnes qui se transforme peu à peu en un puissant fleuve (figuré par le long crescendo de l’orchestre). La rivière passe ensuite à côté de chasseurs (incarnés par les cors français) et d’un mariage, d’où la dance polka au milieu du poème. Après le retour du thème principal, l’orchestre joue une fin grandiose pour symboliser l’arrivée de l’eau de la rivière à Prague.

 

 

RESSENTIMENT (dégoût + colère)

Coriolan, op. 62 : Ouverture ≈ 9:00

Beethoven, 1807 

Genre : Symphonie 

 

L’opus 62 de Beethoven met en musique la pièce de théâtre Coriolan, écrite en 1804 par Heinrich Joseph Von Collin. Bien que la tourmente ne soit pas toujours associée à la colère, elle s’agence bien avec celle-ci dans le contexte du récit.

Pour en faire un court résumé, la symphonie raconte l’histoire d’un Romain qui, suite à son exil, tente de se venger en envahissant Rome avec une armée. Peu avant son invasion, un groupe de femmes, dont sa mère, sa femme et ses enfants, tente de le faire changer d’avis. Cela le dissuade de se venger, et finalement, il décide de se suicider (Geoffroy, 2013).

Le chef d’orchestre de l’orchestre symphonique de mon école secondaire nous avait mentionné qu’une des caractéristiques particulières dans l’œuvre de Beethoven est l’imprévisibilité : un moment, la musique peut être jouée pianissimo, et la seconde suivante, la voilà exécutée le plus fort possible. Alors je préfère vous avertir : ne levez pas le son, sinon vous risquez de sursauter à quelques occasions.

 

 

ANXIÉTÉ (peur + intérêt)

Why so Serious? 9:15

Hans Zimmer 

The Dark Knight, 2008 

Genre : musique de film 

 

Vous rappelez-vous de votre premier visionnement de ce film ? Vous rappelez-vous, plus particulièrement, de cette longue note de musique qui nous rend extrêmement inconfortable ? Probablement pas, mais je vous assure, dès que vous écouterez les premières secondes de la pièce, vous vous en souviendrez.

Hans Zimmer a mentionné lors d’une entrevue pour le Los Angeles Times que cette pièce ne contenait que deux notes (ré et do) (Martens, 2008; Reyland, 2015), ce qui ne l’empêche pas d’être riche en variations et en subtilités au niveau de l’intensité et de l’instrumentation.

Afin de mettre en musique le caractère imprévisible du Joker, Zimmer a fait énormément d’expérimentations musicales afin de créer quelque chose de totalement nouveau : « I just wanted to come up with things that nobody had ever heard before… in a very psychological way. » (Donahue, 2008). Par exemple, le fameux leitmotiv du Joker est une note jouée sur la corde ré d’un violoncelle avec une lame de rasoir (Reyland, 2015), chose que nous n’avions jamais entendu avant.

Autre anecdote, le compositeur a écrit plus de dix heures de musique pour le thème du Joker. Christopher Nolan, le réalisateur, a dû écouter la composition en entier pour lui donner son compte rendu, ce qui était considéré comme une véritable torture, selon Zimmer. Après son écoute, il était capable d’émettre des commentaires sur des passages très précis de la pièce, en nommant presque les numéros de mesures. Le compositeur en était bouche bée. Il est en effet très surprenant qu’une personne, qu’elle soit musicienne ou non, puisse se rappeler de plusieurs passages d’une pièce anxiogène qui dure dix heures, et qui ne contient que deux notes.

Alors, par pur masochisme de recréer cet état de d’anxiété, la revoici : Why so Serious? de Hans Zimmer.

 

 

Si vous êtes intéressés à écouter les pièces musicales, je vous invite à cliquer sur le lien suivant afin d’accéder ma playlist sur YouTube. Dans le vidéo du Confutatis, nous pouvons entendre l’extrait audio de la scène d’Amadeus quand Mozart et Salieri composent le Confutatis. Nous pouvons voir la composition des partitions en simultané. C’est intéressant à regarder, même lorsque nous ne savons pas lire la musique !

https://www.youtube.com/playlist?list=PLfpx3_tLy5rTqo-4sBZ2XDb7VMQfeZweK

 

 

 

 

Références :

Beaussant, P. (s.d.). Requiem Encyclopædia Universalis.

Camille Saint-Saëns. Encycllopédie Larousse.

Donahue, A. (2008). Music: Happening now – « dark » as night: Zimmer, howard revel in intense « batman » soundtrack. Accessible dans Music Database (ProQuest) Repéré à http://search.proquest.com/docview/1020203?accountid=12543

Forman, M. (1984). Amadeus.

Geoffroy. (2012). Camille Saint-Saëns – Le Carnaval des Animaux – Introduction et Marche Royale du Lion. Repéré à http://www.lamusiqueclassique.com/2012/06/camille-saint-saens-le-carnaval-des-animaux-introduction-et-marche-royale-du-lion/

Geoffroy. (2013). Ludwig Van Beethoven – Coriolan – Ouverture. Repéré à http://www.lamusiqueclassique.com/2013/04/ludwig-van-beethoven-coriolan-ouverture/

Hahn, D. (1999). Fantasia 2000.

Martens, T. (2008). A little ‘Knight’ music, Los Angeles Times. Repéré à http://articles.latimes.com/2008/jun/08/entertainment/ca-batman8

. Mozart Wolfgang Amadeus. (2013) Encyclopédie de l’Agora.

Plutchik, R. (1991). The Emotions. University Press of America.

Plutchik, R. (2001). The Nature of Emotions. American Scientist, 89(4), 344-350.

Plutchik, R. et Conte, H. R. (1997). The circumplex as a general model of the structure of emotions and personality (Circumplex models of personality and emotions (p. 17-45).

Reyland, N. (2015). Corporate Classicism and the Metaphysical Style: Affects, Effects, and Contexts of Two Recent Trends in Screen Scoring. Accessible dans Music Database (ProQuest) Repéré à http://search.proquest.com/iimp/docview/1777474967/3FCD75D8B92545C2PQ/6?accountid=12543

Sabina Teller, R., James, H. et Daniel, M. F. (s.d). Saint-Saëns, Camille. Grove Music Online. Repéré à http://www.oxfordmusiconline.com/subscriber/article/grove/music/24335

Schwarm, B. (2013). The Moldau : symphonic poem by smetana Encyclopedia Britannica.

 

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