La résilience chez le peuple Haïtien par Sarafina Métellus

Il y a plus d’un mois, Matthew, un ouragan de catégorie 4, a percuté les Caraïbes ainsi que certaines régions des États-Unis. Toutefois, ce cataclysme a engendré des dégâts particulièrement colossaux en Haïti et le bilan s’est avéré désastreux. Alors que certaines sources ont décrété que l’ouragan aurait causé 1000 morts, la Protection civile Haïtienne estime, en date du 13 octobre, qu’environ 546 Haïtiens auraient perdu la vie. Nonobstant ces données contradictoires, le fait demeure qu’à peu près 175 000 citoyens se sont retrouvés sinistrés et en besoin urgent de nourriture, de soins médicaux et d’abris.

Cependant, Haïti n’est pas étranger aux situations de crises. Parmi les cas notables, le séisme meurtrier de janvier 2010 est un exemple poignant de ce constat. Or, les difficultés sont présentes depuis longtemps et n’ont pas uniquement trait aux catastrophes naturelles. Bien au contraire, elles sont également d’ordre sociohistorique. Effectivement, Haïti a été profondément marquée par la période coloniale et par l’esclavagisme, puis, de façon plus actuelle, le pays est tourmenté par l’instabilité politique, l’extrême pauvreté et l’ingérence de la communauté internationale. En ce sens, il est évident que tant l’histoire que le contexte actuel du pays sont d’une complexité incommensurable.

Loin de moi l’idée de dépeindre ma patrie sous un jour négatif, mais il est inutile de vivre dans le déni. Certes, Haïti possède ses qualités. Notamment, le pays fut l’emblème de la résistance des esclaves africains en devenant la première nation noire à obtenir son indépendance! Par contre, les crises incessantes qui saccagent le pays et sa population depuis trop longtemps ne peuvent être ignorées. Plutôt, mon objectif est d’aboutir à une analyse approfondie, car lorsque confronté à ces faits malheureux, un questionnement fort intéressant émerge : comment un peuple ayant traversé autant d’épreuves réussit-il à se reconstruire et à garder l’espoir? Aux premiers abords, le concept de résilience semble mener vers une réponse.

Si l’on prend le cas d’un arbre qui, secoué par des vents violents, perd quelques branches sans pour autant se fissurer, nous obtenons l’analogie parfaite du concept de résilience. En psychologie et dans les autres domaines des sciences humaines, la résilience désigne le « processus qui permet de reprendre un type de développement malgré un traumatisme et dans des circonstances adverses. » (Cyrulnik, 2003, p. 13). En d’autres termes, il s’agit d’un outil de défense enclenché par l’organisme pour permettre à un individu de transcender une blessure mentale. C’est la capacité qu’a un être humain d’absorber des chocs psychologiques violents, tout en pouvant subséquemment se raccommoder et continuer à vivre, tel que l’arbre après des intempéries ou le peuple haïtien après avoir subi maintes épreuves perturbantes. Par ailleurs, cette faculté de reconstruction correspond au phénomène que Boris Cyrulnik nomme le rebond (Legault et Rachédi, 2008, p. 235).

Néanmoins, selon Cyrulnik, pour qu’il y ait traumatisme il faut nécessairement un événement qui cause une « agonie psychique » (Cyrulnik, 2003, p. 59). À cet égard, les violences sexuelles, les guerres, la maltraitance et les cataclysmes sont parmi les événements qui peuvent enclencher un « fracas de l’existence » (Cyrulnik, 1999 p. 12).
Puis, avec le traumatisme survient un puissant déséquilibre psychologique chez le sujet. Sur le coup, l’individu ressent un écroulement de son monde et se retrouve dans un état d’incohérence interne. C’est par ailleurs ce déséquilibre qui engendre la souffrance. Ainsi, avec la venue du trauma, la stabilité d’antan n’existe plus et il est impératif que le sujet se crée une représentation mentale moins douloureuse de la souffrance afin d’amorcer le processus dynamique de la résilience.

À travers les années, Boris Cyrulnik et plusieurs autres penseurs ont cerné un éventail de critères qui favoriseraient la résilience. Parmi ceux-ci, deux facteurs ont particulièrement retenu mon attention et semblent être, à mon avis, les moteurs du processus de résilience chez la population haïtienne. Dans son ouvrage intitulé Les vilains petits canards, Cyrulnik affirme ceci : « Il est nécessaire de penser un fracas pour lui donner du sens, autant qu’il est nécessaire de passer à l’acte en l’affrontant, en le fuyant ou en le métamorphosant. Il faut comprendre et agir pour enclencher un processus de résilience. Quand l’un des deux facteurs manque […] le trouble s’installe. » (Cyrulnik, 2001, p. 198). Ainsi, attribuer une signification à un événement qui cause un trauma est un critère clé de la résilience. Si bien que, sachant qu’environ 80 % de la population haïtienne pratique une religion quelconque (Rapport international sur la liberté de la religion, 2009), il me semble évident que cette spiritualité répandue n’est pas chose anodine. À l’inverse, elle permet, selon moi, de démarrer le processus de résilience, puisque le propre de la spiritualité est son pouvoir d’expliquer et donc de donner un sens aux événements qui dépassent l’entendement.

Plus précisément, la prière s’avère être l’outil idéal pour donner un sens au fracas. Notamment, à travers cet acte symbolique qui requiert un travail de réflexion et d’introspection, un lien avec une divinité s’établit. De fait, en se tournant vers une déité, le dévot intègre que l’événement est la volonté de l’être omnipotent, car une particularité du christianisme est le principe que tout est déterminé par la figure divine. En dépit de cette approche fataliste, cette croyance demeure essentielle à la résilience puisque, du coup, la souffrance a un sens. Dans le même ordre d’idée, l’être divin devient dorénavant un repère dans les situations de crises et cette foi religieuse, c’est-à-dire cette confiance sans bornes en un être suprême, protège le sujet contre l’exacerbation de l’agonie psychique et lui donne espoir qu’après la souffrance viendra de meilleurs jours. Par conséquent, la figure spirituelle est un « tuteur de résilience », c’est-à-dire tout individu, réel ou immatériel, qui permet une « réorientation de [la] trajectoire de vie […] dans la direction d’un enrichissement […] » (Cyrulnik et Elkaïm, 2010, p. 95).

D’autre part, pour Lecompte et Manciaux, la capacité de créer des liens avec autrui est un autre élément fondamental de la résilience (Legault et Rachédi, 2008, p. 235). Dans le contexte haïtien, cet élément correspond à l’esprit communautaire des individus qui s’oppose à l’individualisme de plusieurs sociétés. En effet, dans un pays où le gouvernement se soucie très peu de la population, les citoyens se retrouvent laissés à eux-mêmes, ceci engendrant l’émergence d’un esprit d’entraide. Par exemple, dans un quartier donné, les gens entretiennent des liens très serrés. Ce faisant, lorsqu’une personne traverse une période difficile, la communauté, en dépit du peu qu’elle possède, portera une aide. Particulièrement, ces liens tissés deviennent d’autant plus importants durant les situations de crise. Ainsi, par l’assimilation de la valeur qu’est l’entraide, les Haïtiens forment entre eux un système de support au sein duquel ils s’unissent afin de transcender les événements traumatiques.

Tout compte fait, la beauté du concept de résilience s’avère être l’idée qu’elle s’opère à travers un paradoxe : la souffrance offre la guérison. Tel que l’affirme Gustave-Nicolas Fischer : « […] toute situation extrême […] renferme paradoxalement un potentiel de vie […] » (Cyrulnik, 1999, p. 205.) C’est d’ailleurs cet oxymore que Boris Cyrulnik souligne en nommant un de ses ouvrages sur la résilience Un merveilleux malheur. Toutefois, une nuance importante demeure, car la résilience n’est pas « une recette bonheur » (Cyrulnik, 2003, p. 16). Par contre, dans un pays où les ressources psychologiques sont limitées, la résilience se révèle être d’une importance capitale.

 

Références

Bureau de démocratie, droits humains et du travail. (2009). Rapport International sur la Liberté de la Religion pour l’année 2009 : Haïti. http://www.state.gov/documents/organization/134454.pdf

Côté-Paluck, É. (2016). Cinq mythes sur Haïti post-Matthew. http://www.vice.com/fr_ca/read/cinq-mythes-sur-haiti-post-matthew

Cyrulnik, B. (2003). Le murmure des fantômes. Paris : Odile Jacob.

Cyrulnik, B. (2001). Les vilains petits canards. Paris : Odile Jacob.

Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Paris : Odile Jacob.

Cyrulnik, B., Elkaïm, M. (2010). Entre résilience et résonance : À l’écoute des émotions. Paris : Fabert.

Legault, G., Rachédi, L. (2008). L’intervention interculturelle (2e éd.) Montréal, Québec : Gaëtan Morin.

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