Zootopia ou la frontière brouillée entre préférence et intolérance par Françoise Garabed

Au début de l’année 2016 était sortie le nouveau film d’animation de Disney intitulé Zootopia. La présence d’animaux anthropomorphes m’a rendu sceptique au début (je considérais cela comme un truc pour enfants), mais j’ai décidé de le regarder quand même. Laissez-moi vous dire que ce film m’a pris par surprise. Je l’ai absolument adoré, non seulement pour son univers très créatif et ses personnages tant mémorables qu’attachants, mais aussi pour avoir dressé un portrait adulte, fidèle et sans équivoque d’un mal qui gangrène de plus en plus notre société : le racisme. Tout récemment, Zootopia a remporté haut la main le Golden Globe du meilleur film d’animation et semble tout disposé à remporter (je l’espère) le prochain Oscar dans la même catégorie.

Presque au même moment, les États-Unis se préparent à l’arrivée, à la Maison-Blanche, de Donald Trump, un homme ayant fait régulièrement des déclarations incendiaires sur les « élites » et plusieurs groupes sociaux considérés comme « moins américains» à ses yeux. Du coup, la victoire aux élections américaines a semblé avoir légitimé la xénophobie affichée ou dissimulée d’une grosse partie de la population américaine. En écoutant les témoignages de certains d’entre eux, j’ai été frappée par la banalisation et la justification de leurs opinions controversées, ainsi que par leur déconcertante amabilité. Par leurs attitudes, leur langage et leur apparence, ils ressemblaient à des gens tout à fait ordinaires que l’on pourrait croiser dans la rue sans remarquer…

Le Test d’Association Implicite (IAT)

En cherchant une explication à cette situation, j’ai repensé à un passage de Zootopia m’ayant particulièrement interpellée dans lequel sont mis en scène les deux personnages principaux, soit une lapine policière (Judy) et un renard arnaqueur (Nick). Après qu’une dispute ait éclaté entre eux, ce dernier tente de s’approcher d’elle, ce qui motive Judy à reculer d’effroi en tendant involontairement sa main vers une bombe aérosol anti-prédateur. Pourtant, depuis son enfance, Judy manifestait un grand désir de changer le monde en combattant les préjugés et en favorisant la cohabitation harmonieuse entre proies et prédateurs.

Dans cette scène, la réaction de Judy est un parfait exemple du phénomène d’attitude implicite, décrite comme un ensemble d’actions ou de jugements causés par une évaluation automatique ayant été activée sans que l’individu en soit conscient (Greenwald et Banaji, 1995). L’équipe du chercheur Anthony Greenwald de l’Université de Washington avait mené une série d’expériences pendant les années 90 en construisant un jeu d’association dorénavant célèbre (Greenwald, McGhee et Schwartz, 1998). Un ordinateur comportant deux touches montrait successivement au participant des visages d’individus (blancs vs. noirs) tout en leur demandant de les associer correctement et le plus rapidement possible à leur catégorie respective (blanc vs. noir) en cliquant sur la bonne touche. Le participant répétait ensuite la même tâche, cette fois en associant des adjectifs avec aux catégories « agréable » vs. « désagréable ».

Jusque-là, ces deux tâches étaient facilement accomplies par tous les participants. Toutefois, la 3ème tâche se corsait lorsqu’on leur montrait à la fois des visages d’individus blancs ou noirs et des adjectifs agréables ou désagréables. En effet, la touche #1 correspondait à « noir » et « désagréable », alors que la touche #2, à « blanc » et « agréable ». La 4ème tâche était similaire, sauf que la touche #1 correspondait à « noir » et « agréable », alors que la touche #2 à « blanc » et « désagréable ». Effectivement, l’objectif des chercheurs était de calculer tant le taux d’erreurs que la vitesse de réaction du participant. Un taux élevé d’associations incorrectes reflétait un biais envers un groupe ethnique, tandis qu’un délai trop long dans le temps de réponse signifiait que le participant usait de ses ressources cognitives pour outrepasser ses automatismes (Kim, 2003). Les résultats ont démontré que la majorité des participants blancs avaient un biais implicite qui était positif envers les Blancs et négatif envers les Noirs. Le fait inverse fut également observé chez la majorité des participants noirs, bien qu’une proportion non négligeable de participants noirs ait révélé une absence de biais racial, voire même un biais plus positif envers les Blancs qu’envers les Noirs!

Pourquoi avons-nous tous des biais ethniques?

Devant ces résultats stupéfiants, nous sommes en droit de nous poser la question : est-ce qu’avoir un biais implicite négatif envers un groupe signifie nécessairement que la personne est raciste et intolérante envers ce groupe? La réponse est, évidemment, non. Je vous rappelle que notre chère Judy travaillait avec enthousiasme à rapprocher les gens malgré les différences.

Néanmoins, même la personne la plus ouverte du monde ne peut échapper aux biais implicites, ce qui est tout à fait normal. En effet, l’être humain a besoin de catégoriser tous les éléments qu’il observe dans son environnement, y compris les peuples, afin de survivre et de fonctionner adéquatement avec les « autres » (GilWhite et al., 2001). Déjà à un très jeune âge, l’enfant se construit des préférences pour un ou des groupes sociaux en fonction des influences parentales, de ses interactions avec ses amis et des images projetées par la société et les médias sur les relations intergroupes (Dunham, Baron et Banaji, 2008). Par exemple, dans la culture populaire, le Noir a souvent été associé à la nonchalance et la criminalité, le Blanc à la beauté et l’exploitation, le Juif à la médecine ou la cupidité, alors que l’Arabe c’est plutôt à l’Islam et au terrorisme. Au fil du temps, nous intériorisons inconsciemment ces images qui, même à l’âge adulte, sont difficiles à supprimer de notre inconscient. Parallèlement, l’individu a souvent tendance à préférer la compagnie des personnes qui lui ressemblent, non seulement dans ses intérêts, mais aussi dans leur appartenance culturelle, l’identité ethnique étant une source de sécurité et de soutien émotif pour l’individu (Ashforth et Mael, 1989). Comme la majorité des amis de nos parents partagent souvent la même origine, nous avons tendance à fréquenter leurs enfants aussi. Malgré ses positions ouvertes, Judy a passé toute son enfance et adolescence dans un petit village de fermiers constitué presque exclusivement de lapins : il y a fort à parier qu’elle ressentait plus de familiarité avec son espèce qu’avec les autres « proies » et encore moins avec les « renards ».

La ligne floue entre l’implicite et l’explicite

On se souvient tous de la cafétéria au secondaire : les Blancs assis avec les Blancs, les Haïtiens avec les Haïtiens, les Arabes avec les Arabes, etc. Pourtant, je suis sûre que certains d’entre vous ne restaient pas exclusivement avec leur propre « clan », que des « clans » différents se rejoignaient dans un même coin pour jaser, ou peut-être même que certains d’entre eux n’étaient pas basés sur l’ethnie, mais sur les préférences pour la mode, les arts, le soccer, le party avec chips et soda… C’est très probable que vous ayez grandi avec des parents ouverts aux différences, que vous ayez vécu dans un quartier multiethnique ou que votre école vous ait enseigné que le succès dans la vie se mesurait par les bonnes notes et l’engagement envers le bien commun, plutôt que par la couleur, la langue ou la religion… C’est que vous avez été éduqués selon une vision nuancée et grise (dans le bon sens!) du monde : vos biais implicites ont été tempérés par des attitudes explicites neutres et sans couleur (aussi dans le bon sens!).

Revenons à l’expérience de l’équipe de Greenwald (1998). Avant la tâche IAT, les chercheurs ont fait remplir aux participants un questionnaire portant sur leurs attitudes envers les différents groupes ethniques. Ils ont remarqué que la proportion d’individus « biaisés » avait considérablement chuté par rapport au test IAT. Cela révèle que le test IAT était nettement plus efficace pour détecter les biais chez l’individu que le questionnaire en raison de la désirabilité sociale que peut occasionner ce dernier (Greenwald, Poehlman, Uhlmann et Banaji, 2009). Il a d’ailleurs été fréquemment démontré que les comportements discriminatoires sont corrélés positivement avec les attitudes explicites, mais ne le sont pas avec les attitudes implicites (Gawronski et Bodenhausen, 2006; Karpinski et Steinman, 2006).

La ligne floue entre préférence et discrimination

Par contre, certains chercheurs nuancent ces propos en démontrant que les biais implicites reflètent plus les stéréotypes culturels courants dans la société que des attitudes ou comportements négatifs envers le groupe « défavorable » (Arkes et Tetlock, 2004). À titre d’exemple personnel, beaucoup d’amies avec qui j’ai partagé mon secondaire sont musulmanes et j’ai souvent été révoltée par la discrimination et les propos haineux subis par la communauté musulmane au Québec. Par curiosité, j’ai participé à un des nombreux tests (Arab-Muslim vs. Other people) sur Internet réalisés par le groupe Project Implicit de l’Université de Harvard, inspiré par l’équipe de Greenwald. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je lus mon résultat à la fin : Strong implicit preference for Other people. Sans nier que je possède un biais implicite moins favorable envers les Arabo-Musulmans, le résultat pourrait être expliqué en partie par la très mauvaise image des musulmans projetée quotidiennement par les médias, répétée et répétée ad nauseam, au point où il est difficile de ne pas penser au mot « musulman » sans penser tout d’abord au mot « terrorisme », pour ensuite penser au mot « amitié » et « soirée kebab ».

Il faut aussi se rappeler qu’une limite du test IAT est de ne présenter au participant que deux choix pour chaque catégorie. Est-ce qu’avoir un biais fortement favorable envers le premier groupe veut nécessairement dire que, par conséquent, j’ai un biais fortement défavorable envers le deuxième? Je vous rappelle que le test nous révèle le groupe qu’on préfère et non le groupe qu’on discrimine, la discrimination tenant plutôt de l’attitude explicite. Par contre, cette expérience ne m’a pas empêchée de réfléchir sur la fragilité de notre ouverture aux autres et ce, malgré un niveau d’éducation élevé (la majorité des chefs de partis populistes ont des bacs, voire même des doctorats). Une ligne très mince peut séparer la personne ordinaire du raciste notoire, ce qui explique en bonne partie pourquoi les personnes tenant des propos haineux, voire même violents, se considèrent pourtant comme de « simples citoyens » et de « bonnes personnes ». Il a d’ailleurs été démontré que les individus dits « racistes » ont plus de difficulté à répondre adéquatement à une situation qui contredit leurs schémas cognitifs raciaux que les personnes dits « non-racistes » (McFarland et Crouch, 2002). En réponse à cette dissonance cognitive, les premiers ont moins tendance que les seconds à réévaluer leur catégorisation sociale afin de la rendre plus flexible et, par conséquent, ne se déclarent pas comme « racistes » afin de préserver leur intégrité et leur estime de soi.

Que faire pour éviter de franchir la ligne rouge?

            Dasgupta et Greenwald (2001) ont répondu à cette question en exposant à des participants des images de célébrités : le groupe 1 était exposé à des Blancs admirés ou des Noirs détestés; le groupe 2 à des Noirs admirés ou des Blancs détestés, alors que le groupe 3 c’était plutôt à des images sans lien avec la race. Le lendemain, tous les participants ont accompli le test IAT, et les chercheurs se sont aperçus, entre autres, d’une baisse significative du biais implicite pro-blanc chez le groupe 2. Cette expérience révèle le rôle très important joué par les médias actuels dans la continuation et le renforcement des stéréotypes négatifs liés aux groupes ethniques. Une recommandation proposée par les chercheurs pour réduire le biais implicite est que les médias présentant l’actualité doivent donner une importance égale aux bonnes nouvelles, par rapport aux mauvaises. En effet, il est reconnu depuis longtemps que l’émotion associée à un élément (surtout quand l’émotion est très négative) favorise largement l’encodage de cet élément (ici, la nouvelle) dans notre mémoire à court-terme, puis à long-terme (Ochsner et al., 2004; Phelps, 2004; Richards et Gross, 2000). La présentation régulière d’un point de vue plus positif (stimulus) envers un groupe ethnique peut ainsi atténuer les biais implicites entretenus par les images consolidées dans notre bagage cognitif par des émotions négatives. Parallèlement, lorsque la personne interagit plus souvent avec un groupe ethnique différent du sien (stimulus), son exposition la désensibilise peu à peu de l’anxiété, voire de la peur, qu’elle peut ressentir envers ce groupe (Feldman, 1972) et, du coup, augmenter son niveau de bien-être psychologique (Mendoza-Denton et Page-Gould, 2008).

            Donc, un message à tout le monde : si vous voulez vous sentir bien dans votre peau, n’hésitez pas à dépasser votre confort (et la couleur de votre peau) et offrez-vous un voyage culturel chez votre voisin, votre camarade de classe ou un collègue de travail. Qui sait, vous pourriez l’inviter ensuite chez vous pour lui faire découvrir votre culture et, peut-être que lui aussi baissera ses défenses à votre égard et offrira à sa famille un souvenir de son voyage dans l’exotisme de votre appartement… Comme Judy aime à se le répéter, Try Everything!

            Si vous souhaitez faire un test IAT et connaître vos biais implicites, voici l’adresse en ligne de Project Implicit (Harvard University) : https://implicit.harvard.edu/implicit/index.jsp

Bibliographie

Arkes, H. R. et Tetlock, P. E. (2004). Attributions of implicit prejudice, or » would Jesse Jackson’fail’the Implicit Association Test? ». Psychological Inquiry, 15(4), 257-278.

Ashforth, B. E. et Mael, F. (1989). Social identity theory and the organization. Academy of management review, 14(1), 20-39.

Dasgupta, N. et Greenwald, A. G. (2001). On the malleability of automatic attitudes: combating automatic prejudice with images of admired and disliked individuals. Journal of personality and social psychology, 81(5), 800.

Dunham, Y., Baron, A. S. et Banaji, M. R. (2008). The development of implicit intergroup cognition. Trends in cognitive sciences, 12(7), 248-253.

Feldman, J. M. (1972). Stimulus characteristics and subject prejudice as determinants of stereotype attribution. Journal of Personality and Social Psychology, 21(3), 333.

Gawronski, B. et Bodenhausen, G. V. (2006). Associative and propositional processes in evaluation: an integrative review of implicit and explicit attitude change. Psychological bulletin, 132(5), 692.

GilWhite, F., Astuti, R., Atran, S., Banton, M., Boyer, P., Gelman, S. A., . . . Ingold, T. (2001). Are Ethnic Groups Biological “Species” to the Human Brain? Essentialism in Our Cognition of Some Social Categories 1. Current anthropology, 42(4), 515-553.

Greenwald, A. G. et Banaji, M. R. (1995). Implicit social cognition: attitudes, self-esteem, and stereotypes. Psychological review, 102(1), 4.

Greenwald, A. G., McGhee, D. E. et Schwartz, J. L. (1998). Measuring individual differences in implicit cognition: the implicit association test. Journal of personality and social psychology, 74(6), 1464.

Greenwald, A. G., Poehlman, T. A., Uhlmann, E. L. et Banaji, M. R. (2009). Understanding and using the Implicit Association Test: III. Meta-analysis of predictive validity. Journal of personality and social psychology, 97(1), 17.

Karpinski, A. et Steinman, R. B. (2006). The single category implicit association test as a measure of implicit social cognition. Journal of personality and social psychology, 91(1), 16.

Kim, D.-Y. (2003). Voluntary controllability of the implicit association test (IAT). Social Psychology Quarterly, 83-96.

McFarland, S. G. et Crouch, Z. (2002). A cognitive skill confound on the Implicit Association Test. Social Cognition, 20(6), 483-510.

Mendoza-Denton, R. et Page-Gould, E. (2008). Can cross-group friendships influence minority students’ well-being at historically white universities? Psychological Science, 19(9), 933-939.

Ochsner, K. N., Ray, R. D., Cooper, J. C., Robertson, E. R., Chopra, S., Gabrieli, J. D. et Gross, J. J. (2004). For better or for worse: neural systems supporting the cognitive down-and up-regulation of negative emotion. Neuroimage, 23(2), 483-499.

Phelps, E. A. (2004). Human emotion and memory: interactions of the amygdala and hippocampal complex. Current opinion in neurobiology, 14(2), 198-202.

Richards, J. M. et Gross, J. J. (2000). Emotion regulation and memory: the cognitive costs of keeping one’s cool. Journal of personality and social psychology, 79(3), 410.

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