Quand l’art contemporain et le féminisme se rencontrent par Bénédicte Santoire et Lyanne Levasseur

Depuis le 16 février dernier et jusqu’au 14 mai 2017, il est possible de visiter deux expositions temporaires au Musée d’Art Contemporain de Montréal. L’une d’elles est intitulée « Et maintenant regardez cette machine » et a pour thème les hôtels de guerre. La seconde met en valeur des œuvres engagées liées à la violence faite aux femmes en Amérique latine.

En fait, dans la première exposition mentionnée, les visiteurs ont l’opportunité d’être plongés dans l’univers particulier que représentent les hôtels abritant les correspondants auxquels incombe la tâche de rapporter les tristes évènements dans un climat de guerre. Effectivement, nous ne pouvons qu’admirer le travail réalisé par Emmanuel Licha dans le cadre de son documentaire, où cet artiste et cinéaste québécois nous présente plus particulièrement cinq hôtels concernés. Étant donné cet intérêt pour le rôle de l’architecture par rapport à la façon dont les conflits sont dépeints, nous pouvons y apercevoir les paysages des villes suivantes : Beyrouth, Sarajevo, Gaza, Kiev et Belgrade. Ce que nous avons trouvé le plus frappant, c’est de se sentir complètement immergées dans le quotidien de ces villes par le biais de scènes banales, tout en étant envahies d’un sentiment d’impuissance désarmante. La simplicité et l’authenticité des scènes sont touchantes et ces parcelles de réalité mettent tout à fait en valeur le sujet exploré. Pour sa part, Lyanne a été fascinée par le fait qu’il n’y ait peu de paroles prononcées excepté dans des scènes filmant des conférences de presse, ce qui laisse entièrement place à l’interprétation. Des personnes apparaissent momentanément, des journalistes ou des victimes, mais nous sommes forcés de demeurer campés dans notre rôle d’observateurs, comme les pays du reste du monde le sont souvent dans ce genre de situation. Nous voyons ces lieux et ces rues vides, puis leur existence prend un sens, remplie soudainement une fonction sous nos yeux. Pendant un instant, nous voyons des salles et des halls dans un état impeccable, puis nous voyons tout à coup des personnes entrer de toute urgence, portant des victimes ensanglantées sur des civières de fortunes, dans l’espoir d’obtenir les soins nécessaires. Nous sommes à la fois confrontés à la beauté brute des paysages de ces cités et à la violence qui les détruit impunément.

Également, l’une des scènes qui l’a marquée se déroule dans une chambre d’un des hôtels : après avoir été émus par la vue du soleil levant à partir du balcon de l’hôtel, nous sommes spectateurs de ce que la noirceur de la nuit semblait dissimuler, une période pendant laquelle on ne fait qu’entendre à répétition des coups de feu et des bruits d’explosion. Il est à noter qu’il y a également divers postes, affichant des documents et des renseignements à propos des guerres et de leurs conséquences pour pousser plus loin notre réflexion sur la comparaison de ces hôtels à de véritables machines de guerre, tout en nous introduisant au contenu de l’exposition voisine.

Simultanément, Teresa Margolles, éminente artiste mexicaine, présente son exposition intitulée Mundos (Mondes). À l’aide d’installations sculpturales et photographiques, de performances et de projections vidéographiques, celle-ci met en lumière, d’une manière troublante et saisissante, la violence permanente à laquelle les femmes font face en Amérique latine. Dans ces œuvres, elle aborde les thèmes du féminicide, des injustices sociales et de la corruption, de la marginalité et de l’exclusion des personnes transgenres ainsi que des problèmes socio-politico-économiques au cœur de son pays.

La pertinence de la représentativité du féminisme dans les milieux artistiques

L’art féministe est un mouvement artistique contemporain regroupant des artistes provenant de divers milieux et s’inscrivant dans une perspective féministe. Cela signifie que les œuvres abordent, d’une manière ou d’une autre, les enjeux féministes contemporains. Que ce soit à propos de la violence faite aux femmes, de l’hypersexualisation et de la matérialisation du corps de la femme, de la remise en question des rôles de genre ou de la notion de genre dans la société, ces artistes s’expriment à travers divers médiums (cinéma, peinture, photographie, performance, sculpture).

Pourquoi est-il important de mettre en relation des causes sociopolitiques avec l’art ?

 Premièrement, en présentant ce genre d’exposition, les artistes donnent la chance à un public varié de se figurer de manière visuelle, sonore et artistique des enjeux sociétaux importants tout en poussant les auditeurs à y réfléchir d’une manière critique (ou de bouleverser émotivement, dans le cas ci-présent où les représentations visuelles sont choquantes). Deuxièmement, l’intersection des disciplines mène à une meilleure compréhension des luttes féministes contemporaines et nous pousse à réfléchir à certaines choses sous une pluralité d’angles. Troisièmement, ce genre d’exposition nous pousse à connaître et à réfléchir sur des sujets parfois ignorés en temps normaux et surtout quand celles-ci concernent des sujets largement ignorés par les médias comme la violence machiste envers les femmes mexicaines. Effectivement, les disparitions de femmes au Mexique ne semblent pas constituer des nouvelles en soi puisqu’elles arrivent fréquemment (La Presse, 2016). Finalement, il est intéressant de mentionner que le MAC organise fréquemment des Nuits Blanches et évènements où le musée est ouvert à tous. Ainsi, gens, familles et enfants ont accès au musée gratuitement. Cela permet au musée et aux artistes de diversifier leur public et de rendre leur art accessible à tous.

Un sujet d’actualité

Teresa Margolles a su aborder avec puissance un sujet dont peu de gens sont au courant : le féminicide et la violence épidémique des femmes au Mexique (et plus particulièrement dans la Ciudad de Juárez, État de Chihuahua). Jane Caputi et Diana Rusell caractérisent le féminicide « [comme] la forme la plus extrême de terrorisme sexiste, motivé par la haine, le mépris, le plaisir ou la volonté d’appropriation envers une femme. Il se place à l’extrémité d’un continuum de terreur anti-féminin qui inclue une variété d’abus verbaux et physiques tels que la violation, la torture, l’esclavage sexuel (particulièrement la prostitution), l’inceste et la maltraitance sexuelle des enfants, la maltraitance physique et émotionnelle, le harcèlement sexuel (par téléphone, au bureau ou dans la rue), la mutilation génitale, l’hétérosexualité forcée […]. Quand ces formes de terrorisme ont la mort pour résultat, celles-ci deviennent des féminicides ». « Selon María de la Luz Estrada, directrice de l’Observatoire Citoyen National du Féminicide (ONCF), ce crime doit être analysé par rapport à une structure sociale machiste et misogyne qui établit une hiérarchie citoyenne entre les hommes et les femmes. Cette structure sociale se nourrit de la reproduction d’un modèle de dévaluation et de soumission des femmes transmis à travers l’éducation, l’église et des manifestations de la culture populaire telles que les telenovelas. En effet, la violation systématique des droits humains des femmes normalise une citoyenneté féminine de second rang. Les femmes, discriminées dans l’espace public et violentées dans l’espace privé, ne jouissent pas des mêmes droits que les hommes. Le féminicide dévoile donc des enjeux culturels, politiques et socioéconomiques qui engagent directement la responsabilité de l’État». (Comité pour les droits humains en Amérique latine).

Effectivement, selon un rapport de 2012 de Small Arms Survey, plus de la moitié des pays ayant les plus hauts taux de féminicides au monde sont dans la région de l’Amérique Centrale; l’El Salvador étant le pays ayant le plus taux le plus élevé au monde, suivi par la Jamaïque et le Guatemala. Le terme féminicide serait apparu dans les années 1990 suite à un meurtre collectif à la Ciudad de Juárez, ville frontière entre les États-Unis et le Mexique, où des corps de femmes avaient été retrouvés, montrant des signes de tortures et de violences (ONU Femmes, 2016). Toutefois, la violence machiste et misogyne envers les femmes n’augure pas seulement en Amérique Latine et du Sud, mais semble affecter une troublante majorité de femmes sur la planète. Par exemple, à travers le monde, les statistiques démontrent qu’une femme assassinée sur deux l’a été par son conjoint ou son ex-conjoint (ONU, 2014).

Des œuvres symboliques

Au cœur de l’exposition se trouve une sculpture constituant un long bloc effrité couche par couche, rappelant un mur bas d’une longueur de 16 mètres. Le récit derrière La Promesa concerne des maisons construites à Ciudad de Juárez, une ville frontalière et une cité de migrants ayant autrefois offert des perspectives intéressantes. Effectivement, le bloc est fait de matériaux concassés qui faisaient partie de la composition d’une habitation de ce pays. Malheureusement, plus de 150 000 maisons auraient été abandonnées et vandalisées, à la suite d’une crise économique, du narcotrafic et la vague de violence qui en a découlé. Cela constitue une ironie accablante, compte tenu du fait que les familles en provenance de tout le pays étaient venues s’installer, habitées d’une confiance renouvelée envers l’avenir. Durant une heure par jour, une personne vient poursuivre l’effritement de la couche entamée, inspirant une réflexion sur les rêves des hommes et des femmes qui furent brisés, à tous ces espoirs volés. L’œuvre d’art étant inachevée et en perpétuelle transformation, elle nous invite à penser aux conséquences de la migration et du déplacement d’être humains et aux effets du contrôle des frontières, sans oublier les dangers encourus. Ces sujets sont d’autant plus d’actualité en raison des polémiques au sujet des lois concernant les réfugiés syriens aux États-Unis et au Canada.

En entrant dans la salle suivante, vous serez possiblement déstabilisés par la vue d’un unique grand tapis recouvrant le sol. Pourtant, si vous prenez le temps de lire la description d’En el aire (Dans l’air), vous réaliserez que les bulles de savon libérées toutes les dix minutes contiennent en fait un mélange d’eau ayant été en contact avec les corps victimes de mort violente. Nous étions donc consternées d’observer des visiteurs parfois inconscients jouer dans ces bulles, ou en faire des Boomerang Instagram. De notre point de vue, cette installation se veut un hommage à ces personnes, en intégrant un souvenir tangible des victimes qui ont tant souffert à une œuvre d’une grande portée et d’une beauté sereine.

Dans un autre ordre d’idée, au centre d’une salle, les visiteurs peuvent admirer une structure illuminée et formant le mot « Mundos ». Cette enseigne au néon a été récupérée d’un bar de Juárez, au Mexique. En addition, le titre même de l’exposition est entouré d’une série de photographies dénonçant la marginalisation dont les sujets et les lieux sont victimes. Celle-ci est nommée Pistas de Baile (Pistes de danse) car, sur les photos, différentes travailleuses du sexe transgenres posent sur les ruines d’une boîte de nuit. Apparemment, la démolition de ces édifices résulte de schèmes des gouvernements municipaux, ne renonçant devant rien pour déplacer et exclure une population vulnérable. Ainsi, ils poursuivent un objectif derrière lequel se cache un désir d’épuration et le souhait de récupérer le centre historique de la ville mexicaine. Dans les textes accompagnant ces œuvres, il est mentionné que les femmes s’affichent sous leur meilleur profil pour symboliser leur fierté et leur engagement à lutter contre un milieu hostile et le plan de relocalisation. Ces photos sont particulièrement au goût du jour, lorsqu’on garde à l’esprit que les personnes transgenres, spécialement les femmes transgenres, sont victimes de discrimination et sont hautement à risque de morts violentes en Amérique Central et du Sud (Transrespect vs Transphobia Worldwide, 2016).

Ensuite, la pièce Tela Bordada (Tissu brodé), qui semble banale à première vue, s’avère être un linceul ayant été utilisé pour envelopper la dépouille d’une femme violentée. C’est pourquoi nous pouvons y voir des taches de sang de la victime. Les broderies ont été réalisées à la main par un groupe de femmes d’origine guatémaltèque. Elles ont d’ailleurs été filmées pendant le processus et le vidéo est présenté pour nous expliquer les enjeux. Effectivement, elles voient ce geste comme étant symbolique, car elles disent que c’est pour se rappeler le féminicide perpétré dans leur pays et pour que les prochaines générations n’oublient jamais l’histoire tragique de ces femmes. À travers cet art, elles honorent donc la mémoire d’une des leurs, tout en créant une occasion d’exprimer leurs émotions par rapport aux événements. Ce témoignage nous conscientise à leur réalité de manière extrêmement touchante.

Finalement, une murale faite à partir de différents visages de femmes mexicaines et intitulée Pesquisas (Enquêtes) compte aussi parmi les plus marquantes de l’exposition. Cependant, en nous y attardant de plus près, nous remarquons rapidement que les images sont abîmées, partiellement effacées. Cet aspect s’explique par l’histoire associée à ces images de femmes disparues : il est écrit que, dans les rues de Juárez, leur portrait était réellement imprimé sur différents bâtiments publics et était accompagné de renseignements afin d’aider à les retrouver. Ainsi, au fil de temps, ces photos se fondent dans le décor et, en dépit des interdictions, leur utilisation perdure. C’est une façon éloquente de la part des familles de revendiquer leurs exigences, afin que le gouvernement se préoccupe davantage et prenne action en regard de cette tragédie humaine. Chacune de ces femmes représente une personne importante aux yeux de certains. Chacune de ces disparitions a décimé et endeuillé une famille. Selon la Commission internationale des droits de la personne, plus de 7000 femmes sont disparues depuis les quatre dernières années au Mexique. Et les personnes ayant causé ces malheurs resteront impunies, ce qui constitue pour nous une injustice sans nom.

Crédits photos : Lyanne Levasseur

Sources

http://transrespect.org/en/idahot-2016-tmm-update/

http://www.cdhal.org/ressources/feminicides-au-mexique/

http://www.unwomen.org/-/media/headquarters/attachments/sections/library/publications/2013/2/feminicidio_mexico-1985-2010%20pdf.pdf?vs=1457

http://www.smallarmssurvey.org/fileadmin/docs/H-Research_Notes/SAS-Research-Note-14.pdf

http://www.unwomen.org/fr/news/stories/2013/4/femicide-in-latin-america#edn2

http://www.unwomen.org/en/news/stories/2017/2/take-five-adriana-quinones-femicide-in-latin-america#notes

http://niunamenos.com.ar/?page_id=6

http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201603/05/01-4957684-mexique-le-drame-occulte-des-feminicides.php

http://www.macm.org/expositions/emanuel-licha/

http://www.macm.org/expositions/teresa-margolles-mundos/

 

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