Repenser la beauté par Sarafina Métellus

Naviguer à travers la société en tant que femme sous-entend se heurter à plusieurs systèmes d’oppression. Un exemple de ce fait s’avère être le contrôle du corps de la femme par le biais des standards de beauté. Ainsi, que ce soit dans l’optique de se conformer aux idéaux imposés ou par un désir de démanteler ces critères arbitraires, être femme signifie devoir confronter au courant de sa vie la question de la beauté. Néanmoins, bien qu’elle symbolise un construit, la beauté est souvent présentée comme étant catégorique. Or, elle est tout sauf absolue. La beauté varie d’une époque et d’une culture à l’autre. En dépit de son aspect subjectif, le canon de beauté qui domine actuellement, s’avère être d’une uniformité lassante en plus de reproduire des systèmes de discriminations. Effectivement, ces standards sont ancrés dans « […] [le] racisme, [la] misogynie, [le] capacitisme, [l’] homophobie, [l’] âgisme [et] [le] cissexisme […] » (traduction libre) (King-Miller, 2014). En d’autres termes, le construit social qu’est la beauté ne représente pas la femme dans sa complexité, mais correspond plutôt au prototype de la femme mince qui possède des traits eurocentriques. Conséquemment, la femme racisée, sujet central de ce texte, est exclue de l’idéal de beauté actuellement véhiculé.

L’utilisation d’une approche intersectionnelle afin d’analyser les normes de beauté est importante. Certes, il peut sembler inutile d’intégrer la variable de la « race » puisque toutes les femmes sont soumises aux idéaux de beauté. Néanmoins, cet angle est nécessaire, car, ultimement, la pression n’est pas identique pour toutes les femmes. Dans ce même ordre d’idées, il ne faut pas entrevoir le terme « race » dans son sens premier et erroné, soit une « expérience biologique, physiologique ancrée […] » (Maillé et Hamrouni, 2015). En effet, « les « races » humaines n’existent pas, des groupes racisés existent, renvoyant aux groupes porteurs d’une identité citoyenne et nationale précise, mais cibles du racisme. » (Labelle, 2006).

À cet égard, l’industrie de la beauté ne représente qu’un boulon dans une structure plus large qui dévalorise les femmes racisées. En effet, en niant à ces dernières une visibilité équivalente au modèle de beauté caucasien, cette industrie perpétue un racisme flagrant. Inéluctablement, une visite dans les rayons de produits cosmétiques témoigne de ce fait. De façon significative, les emballages des produits de beauté pour femmes sont recouverts par des visages de femmes blanches et, trop souvent, lorsque ces femmes ne sont pas blanches, leur allure s’apparente à l’idéal caucasien. De plus, si l’on feuillette les revues de renom et qu’on analyse le contenu des publicités des grandes marques du secteur de la beauté, on peut sans aucun doute y déceler une tendance, qui, une fois de plus, correspond à la présentation de la blanchitude comme symbole de la beauté. Compte tenu de ces évidences, on est forcé d’admettre que ces images massivement diffusées rejettent tous traits physiques tombant dans la marge des phénotypes caucasiens.

L’hégémonie de la beauté blanche a une influence marquée sur la conception du « beau » chez les femmes racisées. Dans son projet de recherche qui analyse les idéaux de beauté chez plusieurs haïtiennes vivant à Montréal, Liliane Bordeleau a ciblé, à travers les propos de ces dernières, les indicateurs qu’elles associaient à la beauté. Selon celles-ci, une chevelure lisse, une peau claire, des yeux de couleur pâle, ainsi que des traits fins comme un nez mince et de petites lèvres correspondraient à la beauté (Bordeleau, 2012). Parallèlement, ces critères semblent s’étendre en Asie. Dans un reportage radiophonique, des jeunes étudiantes de la Corée du Sud ont notamment révélé qu’être belle signifiait avoir la peau blanche et des grands yeux (This American Life, 2013). Afin d’atteindre cet idéal, plusieurs d’entre elles ont recours à des chirurgies qui ont pour but d’occidentaliser leurs traits. La blépharoplastie, procédure qui vise à créer un plissement dans les paupières, est donc très courante en Asie de l’Est en raison de la valeur accordée aux traits européens.

Pour composer avec ces normes, le recours aux pratiques de blanchiment de l’apparence est monnaie courante auprès des femmes racisées. Ce phénomène qui s’étend en Asie, en Europe, en Afrique, en Amérique et au Moyen-Orient se définit comme étant l’usage de « diverses techniques dont l’éclaircissement de la peau par l’utilisation de produits blanchissants, les transformations capillaires (produits défrisants, extensions de cheveux) ou encore le recours à la chirurgie esthétique afin d’obtenir des traits corporels fins. » (Bordeleau, 2012). Néanmoins, ce désir d’intégrer le cadre du « beau » n’est pas sans conséquence. Effectivement, ces produits bourrés d’agents chimiques sont nocifs. Parmi les impacts, on peut inclure des brûlures graves au cuir chevelu dû à l’utilisation des défrisants, crème appliquée sur les cheveux dits crépus afin de les rendre lisses. Similairement, l’usage des crèmes éclaircissantes, dont la valeur nette de l’industrie s’élève à des milliards de dollars, engendre des problèmes de santé graves, dont le cancer de la peau (Blay, 2016). L’adage « souffrir pour être belle » prend donc tout son sens.

Outre les conséquences physiques, la dévalorisation des traits non caucasiens laisse des séquelles psychologiques substantielles. En effet, au Canada, des données récoltées par la Fondation Filles d’action indiquent que « les jeunes femmes de couleur sont bombardées de messages négatifs sur leur race et leur sexe, elles subissent plus de conséquences graves en ce qui a trait à leur estime de soi et à leur sentiment de valeur intrinsèque. » (Fondation Fille d’action, 2011). Effectivement, il est évident que le fait d’être quotidiennement confronté à des images qui rejettent son apparence puisse aboutir en une conception de soi sévèrement distorsionnée. D’ailleurs, il faut comprendre que dès leur jeune âge, les femmes racisées ont peu de repères pour se construire une forte identité et sentir que cette dernière est valorisée. En effet, se voir positivement représenté, soit dans les médias ou toute autre sphère, est d’une importance primordiale dans la construction de soi. Trop souvent, les femmes racisées n’ont pas ces repères. Dans le cadre d’une étude exploratoire réalisée par Ida Ngueng Feze auprès d’un échantillon de vingt femmes noires, les participantes ont déclaré à l’unanimité ne jamais avoir eu, pendant l’enfance, des « […] poupées ou jouets qui reflétaient leurs traits physionomiques. » (2015). C’est dire comment un phénomène tel que le blanchiment de l’apparence a des racines profondes.

Hormis l’influence de l’industrie de la beauté, l’imbrication entre race et statut social est un facteur non négligeable pour comprendre les motivations de ces femmes. Dans les Antilles, par exemple, cette association remonte à l’ère coloniale où la peau blanche et la peau claire, notamment chez les métisses, étaient valorisées et représentaient un symbole de pouvoir (Fanon, 1952 ; Labelle, 1987). Le noir voulant s’insérer dans les sphères d’élite altérait ainsi son apparence. De nos jours, la réalité du refus d’emploi en raison de la couleur de la peau, des traits faciaux et de la texture des cheveux incite plusieurs femmes racisées à, notamment, arborer une chevelure d’apparence lisse, soit par l’entremise des produits défrisants ou le port de perruques et d’extensions. Aux États-Unis, des cas où des femmes noires se sont fait congédier en raison de leurs coiffures traditionnellement africaines sont fréquents (Ngueng Feze, 2015). Cette pression du milieu du travail est aussi présente dans certaines régions de l’Asie (This American Life, 2013). De plus, la sphère familiale renforce et normalise ces canons de beauté. En effet, il n’est pas rare que des membres de la famille insistent pour que ces dernières altèrent leur apparence par le biais de méthodes de blanchiment (Bordeleau, 2012; Ngueng Feze, 2015).

Toutefois, certaines nuances s’imposent. Ces femmes ne veulent pas tant « devenir blanches » (M’bemba-Ndoumba, 2004), mais souhaitent plutôt, à travers ces altérations, s’insérer dans un modèle qui les rejette d’emblée, mais octroie tant de privilèges à ceux qui y sont conformes. Aussi, les transformations capillaires, chez les femmes noires, s’inscrivent dans une culture qui va au-delà d’un désir de se blanchir l’apparence.

De nos jours, des mouvements de contre-culture tels que le retour au naturel chez les femmes noires et le mouvement body-positivity résistent aux standards de beauté ou souhaitent les redéfinir. De même, certaines compagnies tentent de suivre le courant en élargissant le prototype de la belle femme. Toutefois, alors que ces initiatives semblent laisser transparaitre de bonnes intentions, elles demeurent inauthentiques. Selon moi, ces compagnies visent le profit au lieu d’offrir un changement de paradigme. De mon point de vue, rendre la définition de la beauté plus inclusive n’est pas une solution adéquate. En fait, le problème réside dans l’idée que tant qu’il existera des critères qui encadrent la beauté, son contraire, soit la laideur, sera toujours sous-entendu (King-Miller, 2014). Ainsi, élargir les idéaux de beauté serait absurde. Il faudrait donc s’écarter de l’idée qu’être conventionnellement belle a une valeur en soi et que l’apparence physique devrait subir une quelconque altération. Un pas dans ce sens sauverait bien des femmes de la douleur, tant mentale que physique, qu’engendre la poursuite perpétuelle de ces standards inatteignables.

Sources :

Blay, Z. (2016). Here’s Why This African Country Is Banning Skin Bleaching. http://www.huffingtonpost.com/entry/heres-why-this-african-country-is-banning-skin-bleaching_us_574df530e4b0757eaeb0ecdf

Bordeleau, L. (2012). Le blanchiment de l’apparence : enjeux identitaires et pratiques corporelles dans un contexte contemporain. Étude chez des femmes d’origine haïtienne de Montréal. www.theses.ulaval.ca/2012/29069/29069.pdf

Hamrouni, N. et Maillé, C. (2015). Le sujet du féminisme et sa couleur. Dans Hamrouni, N. et Maillé, C. Le sujet du féminisme est-il Blanc? Femmes racisées et recherche féministe. Montréal, Québec : Remue-ménage.

King-Miller, L. (2014). Pretty Unnecessary.https://bitchmedia.org/article/pretty-unnecessary-beauty-body-positivity

Nueng Feze, I. (2015). Les enjeux du retour au naturel : perspectives du Québec. Dans Hamrouni, N. et Maillé, C. Le sujet du féminisme est-il Blanc? Femmes racisées et recherche féministe. Montréal, Québec : Remue-ménage.

This American Life (2013). Self-Improvement Kick. https://www.thisamericanlife.org/radio-archives/episode/483/self-improvement-kick

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s