L’endormissement dans le pays du Soleil-Levant par Jhasua Daniel Gatica-Chacon

Selon les données issues de la Banque Mondiale, la population totale japonaise connait, de 2010 à 2015, une baisse d’un peu plus d’un million d’habitants. Ce qui est préoccupant chez cette population, c’est qu’elle a connu une telle diminution de sa croissance démographique qu’elle en est devenue négative. Pour être plus spécifique, la population de Japonais, âgés de 0 à 15 ans, a diminué, se traduisant par une baisse d’un peu plus de 4 millions de ses habitants.

Bien sûr, ce n’est pas le seul pays qui connait un déclin démographique. Plusieurs pays, entre autres, l’Albanie, l’Estonie et même l’Espagne, connaissent également une diminution de la croissance de leur population. Il n’en demeure pas moins que le Japon est le seul pays de l’Asie de l’Est à connaître une telle baisse. Pourquoi cela?

Bien entendu, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène: le coût de la vie, les aspirations professionnelles de certaines personnes pouvant entrer en conflit avec les aspirations familiales, etc. Dans ce texte, il sera question d’un facteur parmi tant d’autres pouvant jouer sur la variable de la croissance démographique: la sexualité des Japonais. Nous aborderons, dans ce texte, la sexualité des Japonais selon la perspective de la culture qui émane de cette société, mais aussi selon la perspective masculine et féminine.

Shakai, ou la société ()

D’abord, il est important de mentionner qu’il existe au Japon un clivage culturel en ce qui concerne les hommes et les femmes. De plus, la société japonaise connaît un métissage culturel à la fois traditionnel et moderne, ce qui peut créer des paradoxes. Les Japonais, bien qu’ils soient exposés à la culture occidentale, demeurent fidèles aux valeurs traditionnelles, dont le partage des rôles sexuels (perception différente entre les hommes et les femmes selon leurs rôles à jouer au sein de la société).

Le gouvernement, ayant appliqué des mesures protectionnistes, comme la restriction des immigrants au pays, a pour conséquence de rendre les Japonais xénophobes, ce qui provoque un énorme défi d’intégration chez les nouveaux arrivants. Comme l’a mentionné Hiroshi Kimizuka, directeur de la division des affaires générales du bureau de l’immigration du Ministère de la Justice, « ce sont souvent des pays [occidentaux] qui se sont construits sur l’immigration. Ce n’est pas le cas du Japon, qui n’est pas une société multiculturelle, mais monoculturelle. Et les Japonais aiment que ce soit ainsi.» [1] Il est à noter que ces propos relèvent du point de vue du politicien. Ces paroles ne sont pas forcément une représentation de l’opinion de toute la population japonaise. Il reste qu’un tel propos tenu par une figure politique peut nous amener à nous poser la question suivante : qu’est-ce qui peut expliquer une telle attitude? Des valeurs traditionnelles? Des conséquences de la Seconde Guerre Mondiale?

Un des problèmes majeurs inculqués par la société, et qui affecte la sexualité des Japonais, est la valorisation excessive du travail, qui se traduit également par un respect de la hiérarchie, mais aussi de l’équipe de travail. En effet, face à un vieillissement grandissant de la population japonaise, qui reçoit alors d’importants montants liés au pensionnat, aux services sociaux et aux soins de santé, le pays est dans une importante dette, qui a atteint environ 246% du PIB. Cette dette nationale pousse les politiciens à encourager sa population à travailler davantage pour payer, grâce aux impôts, les nombreux services offerts à la population. Il existe des politiques explicitées par des lois (10 jours de congé par an, aucun congé de maternité selon le contrat, entre autres) et implicites (le conformisme et la pression sociale) qui peuvent décourager la personne à quitter son emploi. Les employés se retrouvent donc contraints de travailler des heures supplémentaires, les laissant épuisés à la sortie du travail.

Un autre problème majeur influençant la sexualité des Japonais est la conception de la relation de couple passant par le mariage. En effet, au Japon, le nombre d’enfants conçus à l’extérieur du mariage demeure très faible. D’ailleurs, bien que le désir de se marier demeure inchangé au fil des années, le nombre de célibataires japonais est grandissant. Ceci cause un problème, car le fait d’être célibataire semble n’avoir aucune corrélation avec l’épanouissement sexuel pour des raisons qui seront mentionnées plus tard dans ce texte. De plus, ces célibataires sont également victimes de préjudice et de pression sociale à cause du fait, entre autres, qu’ils ne sont pas mariés et, donc, ne contribuent pas à améliorer la démographie. Même parmi les couples mariés, il y a peu de relations sexuelles.

Ces points énoncés ne sont que quelques facteurs sociétaux affectant la sexualité des Japonais, mais concrètement, en quoi touchent-ils sa population?

Dansei, ou le sexe masculin ()

Chez les hommes, un des phénomènes expliquant la diminution de l’intérêt sexuel envers l’autre, en particulier envers les femmes, est la culture otaku, qui est un intérêt marqué pour les mangas (bandes dessinées japonaises) et les animes (films et téléséries tirées principalement des mangas). Dans cette culture, il y a transmission d’une multitude d’idéaux et de fantasmes que l’on ne retrouve pas forcément dans le monde réel. Il y a également des distinctions claires entre les mangas pour les garçons (Shônen) et pour les femmes (Shôjo), ce qui participe au clivage des différences entre les genres, où plusieurs stéréotypes peuvent encore prendre place.

De plus, avec l’émergence de la technologie, de nouveaux phénomènes apparaissent, dont la création des femmes virtuelles (Waifus). Remarquez que le terme est un mot dérivé de l’anglais Wife, qui signifie: épouse. L’homme, souvent, entre en contact avec cette femme dans un jeu vidéo et développe un lien d’attachement, car le personnage démontre une dévotion constante envers l’humain avec qui il interagit. Ainsi, le joueur, sachant qu’il existe toujours une personne prête à l’écouter en tout temps, et également prête à l’écouter parler de tous les sujets de conversations dont l’humain souhaite lui faire part, perçoit la réponse toujours positive de la waifu comme un renforçateur positif, ce qui l’encourage à maintenir sa relation. De plus, même si la waifu est virtuelle, la présence et l’attitude de celle-ci envers l’humain ressemble beaucoup au regard positif inconditionnel proposé par la vision humaniste de Rogers. À l’inverse, une femme, comme tout être humain, peut ne pas toujours être réceptive à ce que son partenaire veut lui raconter pour de multiples raisons : fatigue, désintérêt du sujet, etc. Ces barrières à la communication deviennent inexistantes chez les femmes virtuelles, ce qui peut amener l’homme à se sentir écouté et valorisé, voire même aimé. L’homme peut éprouver une affection si particulière pour sa waifu qu’il peut la considérer comme une femme, le mariage étant une valeur traditionnelle encore encouragée par l’État.

Il est à noter que la femme virtuelle n’a pas forcément besoin d’avoir une interaction active avec l’humain. Bien qu’elle puisse se retrouver sous forme de personnage de jeux vidéos, elle peut aussi être un objet inanimé représentant un personnage féminin avec les traits typiques issus des mangas ou des animes. À titre d’exemple, elle peut prendre une des formes suivantes: une poupée, un dessin, un coussin, etc. Dans ces cas-ci, la simple présence de cet objet personnifiant une femme idéalisée suffit comme renforçateur positif, car il y a une présence, peu importe la forme de celle-ci. De plus, contrairement aux interactions que l’on peut avoir avec un autre humain, il est certain que la femme virtuelle ou inanimée n’émet aucun jugement négatif, ce qui donne l’illusion de combler le besoin de regard positif inconditionnel.

Les jeux vidéo recréant une relation virtuelle avec un personnage de sexe féminin sont aussi un moyen pour l’homme de revenir à ses fantasmes de jeunesse, dont la période du secondaire, moment où il ne vivait pas autant de pression de toutes parts comme à l’Université, par exemple, ou sur le marché du travail. Il y a un retour au passé, un fantasme du moment où il n’y avait pas les tracas de la routine ou du travail. Si certains désirs semblent être réprimés par la société à la fois conservatrice et moderne du Japon, ils peuvent être exprimés dans les relations virtuelles, comme dans les jeux vidéo. Et puis, pourquoi s’embarquer dans une relation complexe, avec des défis interpersonnels et relationnels, alors que l’on peut trouver de la distraction et de la satisfaction immédiate dans les relations virtuelles?

Josei, ou le sexe féminin ()

Les femmes japonaises ont constaté que leurs partenaires masculins ont développé un sentiment de dépendance envers leur figure parentale, ainsi qu’une diminution des interactions sociales avec les femmes, et que tout semble être dirigé de manière à ne pas développer des échanges entre les hommes et les femmes. Selon elles, cela s’explique par le fait que les hommes demeurent chez leurs parents durant leurs études universitaires. Puis, leurs études terminées, ils trouvent un emploi, et s’y dévouent, la société japonaise valorisant l’individu à travers son implication au travail. Elles remarquent donc qu’ils ne sont pas autonomes, facteur diminuant ainsi leur intérêt pour être en échange avec eux, ce qui diminue les rencontres et, du coup, la sexualité entre les hommes et les femmes.

De plus, des changements de pensées s’opèrent dans la société au Japon, ce qui a des répercussions sur le rôle de la femme, mais aussi sur la perception que l’on se fait d’elles. Ainsi, bien que les femmes soient encore victimes de discrimination et donc de sexisme, leur valorisation et leur affirmation passent par une activité prônée par la société: le travail. La femme se retrouve ainsi entre le désir d’égalité (celui de s’épanouir par le travail) et l’image traditionnelle de la femme (c’est-à-dire celle des femmes au foyer s’occupant des enfants, encore idéalisée par les hommes).

Toutefois, contrairement à beaucoup de pays occidentaux, le Japon a des politiques très limitées en ce qui concerne la conciliation travail-famille, ce qui a pour conséquence majeure de contraindre les femmes à travailler aussi fort que les hommes.

La communauté LGBT+

Malheureusement, il existe peu de documentation concernant cette communauté. De plus, l’article ci-présent a, pour mission principale, de décrire les tendances générales des difficultés que peuvent éprouver les hommes et les femmes concernant leur sexualité dans un contexte qui est propre au Japon. Il est possible de présumer que la communauté, par le fait que le Japon, bien que moderne, soit encore fidèle à des valeurs traditionnelles, soit victime de discrimination.

Bien qu’il soit illégal de se marier avec une personne du même sexe, il est toutefois possible, depuis le 1er avril 2015, de reconnaitre une relation de couple entre deux personne du même sexe, ce qui peut être utile pour avoir certains droits civils (exemple : visites à l’hôpital de son (sa) partenaire).

Il serait toutefois intéressant, dans un autre article, d’approfondir des recherches quant à cette communauté au Japon.

Références utilisées dans ce texte:

  1. Banque Mondiale, (Sd). Données du Japon. Repéré à http://donnees.banquemondiale.org/pays/japon
  2. Dictionnaire des kanji japonais, (2011). Repéré à http://kanji.free.fr
  3. Actualitix, (2017). Japon: Dette publique (% du PIB). Repéré à http://fr.actualitix.com/pays/jpn/japon-dette-publique-selon-pib.php
  4. Le Parisien, (2013). Japon: dure réalité pour les jeunes mères dans les entreprises. Repéré à http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/japon-dure-realite-pour-les-jeunes-meres-dans-les-entreprises-03-07-2013-2950529.php
  5. Le Bail, H. (2011, novembre-décembre). Le mariage est-il en crise au Japon? Informations sociales. Repéré à https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2011-6-page-66.htm
  6. Nishizawa, A.-M. (2015, 21 mars). La sexualité au Japon est en berne. DozoDomo. Repéré à https://dozodomo.com/bento/unagi/la-sexualite-au-japon-est-en-berne/
  7. Kaku, S. (2015, 28 avril). Rainbow in the East: LGBT Rights in Japan. Nippon.com. Repéré à http://www.nippon.com/en/currents/d00174/
  8. Kincaid, C. (2014, 7 décembre). Otaku Culture: What does Waifu mean? Japan Powered. Repéré à http://www.japanpowered.com/otaku-culture/what-waifu-means
  9. Légaré-tremblay, J.-F. (2017, 18 mars). Le Japon, une aride terre d’asile. Le Devoir. Repéré à http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/494263/moins-de-1-des-demandes-d-asile-acceptees-au-japon?

[1] Légaré-tremblay, J.-F. (2017, 18 mars). Le Japon, une aride terre d’asile. Le Devoir. Repéré à http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/494263/moins-de-1-des-demandes-d-asile-acceptees-au-japon?

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