Chagrins d’enfants par Matteo Esteves

En arrivant à la bâtisse du conseil des arts, plus tôt ce soir pour l’atelier de danse « penser danse ». Ça peut sembler évident, mais je fais moi aussi, comme tant d’autres parmi nous, bien des actions de façon très automatique sans vraiment prendre conscience de ce qu’elles représentent. Alors non, me retrouver dans le hall en attendant l’heure de ma répétition ne vient même pas naturellement avec l’idée de la danse comme telle. Et ce soir, penser « danse », cela m’amène aussi à penser à ma nièce Audrey, pour qui plus qu’une passion, la danse est son oxygène.

Audrey…
Je suis tombé il y a deux-trois jours sur cette magnifique photo d’elle sur Instagram un autoportrait très réussi. Son visage y affiche une expression sérieuse, sérieuse plutôt que triste, et elle pose d’une façon peu naturelle en fait. Une pose recherchée, artistique, un peu mannequin. Pose authentiquement artificielle, mais belle. Légende de la photo (qui n’a pas vraiment rapport avec la photo, du moins de ce que je perçois de cette image, mais des chances que ce soit simplement moi qui ne comprends pas) : « Parfois j’aimerais redevenir enfant, de simples genoux écorchés sont plus faciles à guérir. »

Peut-être vit-elle quelque chose de difficile en ce moment, je ne saurais dire quoi, mais souvent il est question de petit ami et de blessures d’amour. Alors, peut-être que la phrase qu’elle a ainsi publiée évoque une blessure de ce type. Peut-être que ce n’est pas le cas. Après tout, il lui arrive parfois d’écrire des pensées un peu comme ça, juste pour accompagner une photo, pour donner un ton à l’image, même si elle ou les amis qu’elle met ainsi en scène à travers ces clichés qu’elle partage ne sont pas forcément dans l’humeur que le titre ou que la phrase suggère. Quoiqu’il en soit, la légende dont il est question ici a quelque chose de doux et de presque poétique. Elle évoque la nostalgie, pas seulement parce qu’elle mentionne l’enfance, ce n’est pas tant le mot « enfant » que je trouve évocateur, mais davantage cette idée de genoux écorchés. J’imagine bien la course ou les jeux qui ont précédé ou encore le pansement Spiderman collé de travers sur une grosse tache de mercurochrome (à l’époque, je veux dire… quand j’étais enfant, on pouvait s’en procurer en pharmacie). On pourrait presque inventer une histoire autour de ces genoux meurtris suite à une chute en patins à roulettes, à vélo, ou parce qu’on est mal redescendu d’un arbre et en rester là, à cette histoire, sans tenir compte du souhait nommé, sans tenir compte de la raison invoquée : ces genoux écorchés « plus faciles à guérir… » Peut-être qu’en effet on s’en remet plus facilement que bien d’autres blessures, des écorchures à l’âme et au cœur.

Sauf que, Audrey, tu oublies qu’un enfant vit lui aussi des gros chagrins difficiles à guérir, même très difficiles. Que des genoux et des coudes éraflés sont bien loin d’être les seules blessures qu’il peut subir. Il y a tout d’abord ces événements qui nous paraissent, à nous les « grands », insignifiants, si peu importants, tellement pas essentiels. Que représente un jour de pluie qui empêche d’aller faire un pique-nique en forêt, cette sortie dont l’enfant parlait souvent avec enthousiasme depuis quelques jours ? « C’est tellement rien, voyons, il pleut, c’est comme ça, c’est la vie, il faut apprendre que ce n’est pas toujours comme on veut dans la vie ». Et est-ce si grave, une saveur de crème glacée préférée qui est en rupture de stock chez le glacier ? « Choisis donc un autre parfum, prends donc vanille au lieu de pistache et ce sera très bien ». Il y a donc tout d’abord ces petits riens, petits riens pour nous, mais ce sont parfois déjà de gros chagrins pour un enfant. De vrais chagrins. Il va s’en remettre, en autant qu’on ne lui dise pas que ce n’est rien, rien, rien… Ce discours qu’on peut entendre parfois, peut-être souvent : « tu vas voir comme la vie est plus compliquée, quand tu seras plus grand! Tu verras comme c’est pas grave ce que tu vis aujourd’hui ».
Et en fait, bien sûr qu’il va s’en remettre de ces déceptions, de ces contretemps, de ces promesses qui n’ont pas été tenues peu importent les raisons. Il va passer au travers, même si on lui dit systématiquement que ce n’est rien, parfois en ajoutant qu’il n’est qu’un « gros bébé », qu’il est immature et qu’il serait bien temps pour lui de grandir.

Oui, il va s’en remettre, et même trop bien parfois ; il aura appris qu’il ne faut pas avoir de peine, ou s’il en éprouve, qu’il ne faut surtout pas la montrer et encore moins l’exprimer. Mais bon, on se relève de certains coups plus vite que d’autres. Et en fait, par rapport aux déceptions inhérentes à la vie comme elle va, plus que la saveur préférée qu’on n’a pas pu avoir un jour d’été, ce qui peut faire bien plus mal sont les remarques qu’on va recevoir en retour, les réactions qui parfois peuvent humilier. Et ce sont ces autres blessures qui vont s’inscrire plus profondément dans l’être, celles qu’on ne voit pas et que peut-être certains oublient qu’elles ne sont pas exclusives à l’adulte :  les coups à l’âme et à l’égo, les coups de mots, les moqueries et les menaces. Il peut aussi y avoir les récréations passées seul dans un coin de la cour, les regards en coin ou les regards insistants, des volte-faces ou des dos qui restent obstinément tournés en guise de réponse à un salut.

Il peut y avoir tant d’autres occasions d’être meurtri plus insidieusement, sans chute ni bataille. Et pour tous ces bleus à l’âme, pour ces coups qui assomment autrement, un enfant a encore moins d’outils qu’un « grand » pour se soigner et il n’a pas forcément un prof, une nounou ou des parents qui vont l’aider à guérir de ces blessures qui ne se voient pas. Pas de sang, pas d’ecchymoses, souvent même pas de larmes. Parfois, il va trouver le courage de dire, de parler de ce qui le tracasse ou de ceux qui l’agacent, mais ce n’est pas dans tous les cas que les plus grands autour de lui vont l’écouter, le croire, l’aider.

Alors oui Audrey, des genoux écorchés, c’est vrai : « becqué-bobo », des Bob-l’éponge en diachylon, non seulement ils guérissent plus facilement que les chagrins de l’âme, mais en plus on devient rapidement fiers de ce qui devient comme des blessures de guerre, ces écorchures des terrains de jeux, mais c’est rarement les seules blessures qu’on a quand on est « tit-cul ». Au fond, les chagrins d’enfant, même si parfois ce n’est pas si grave, c’est toujours important. Et même si on finit par s’en relever, c’est comme des chagrins d’amour. Peut-être même que tous les chagrins d’enfant sont des chagrins d’amour.

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