La maison de mes émotions par Émilie Giordano

Elle y a passé 9 mois… Bien au chaud, elle n’avait aucune question à se poser. Elle se laissait porter et flotter dans son cocon, dans leur cocon, qui lui permettait de devenir de plus en plus grande. Probablement qu’elle croyait qu’il y avait des limites, qu’elle s’arrêterait de grandir lorsque cette petite maison ne serait plus assez grande pour elle. Elle se sentait un peu soumise à ce que la gérante de ce cocon, sa maman, lui infligeait. Elle mangeait lorsqu’elle mangeait, elle dormait lorsqu’elle dormait, elle se faisait brasser un peu lorsqu’elle bougeait. Elle ne pouvait pas y faire grand-chose, elle n’avait pas beaucoup d’espace et ne connaissait pas grand-chose au reste du monde, après tout.

Mais un jour, elle a senti en elle une sorte de curiosité. C’est venu piquer son coeur, comme ses petits ongles avec lesquels elle s’accrochait, parfois, lorsqu’ils sont apparus sur le bout de ses doigts. Elle ne pouvait pas expliquer ce que c’était, elle ne connaissait pas beaucoup de choses, à part cette noirceur rosée et cette chaleur rassurante dans laquelle elle avait passé le début de sa vie. « Le début » …. Cette insouciance par rapport au début et à la fin de sa vie ne lui faisait pas se poser trop de questions. À ce moment-là, ce n’était que « maintenant », le hier et le demain ne lui passaient jamais par la tête. Jusqu’au moment où le temps était venu. En elle, elle a senti traverser un sentiment d’impatience qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant. Elle en avait assez de cette soumission, de ce petit monde restreint et de cette insouciance. Elle se sentait coincée et tellement intéressée à voir ce qui pouvait bien se trouver à l’extérieur de cette maison.

C’est à ce moment, qu’après plusieurs heures de travail, elle a réussi à se feindre un chemin et à trouver la sortie. Plus elle s’approchait, plus elle voyait la lumière. Elle l’aveuglait un peu, ce qui l’irritait légèrement, car où elle était avant, c’était sombre, mais elle l’excitait tellement en même temps. C’était nouveau, c’était beau, elle était émerveillée. Quand elle a senti, pour la première fois, les mains de quelqu’un la prendre et la déposer sur cette dame, si belle et si grande, elle a compris ! C’était sa mère, c’était la reine de sa maison qu’elle avait laissée derrière elle. Elle pleurait, c’était insécurisant de voir toutes ces nouvelles choses, toutes ces couleurs, ces objets, ces textures. Elle sentait même une sorte d’eau sortir de ses yeux et lui couler sur les joues. Elle s’est dit que c’était normal. Elle se sentait soulagée, car maman l’observait et dans son regard elle voyait une sorte de douceur, une tendresse et un charme qui l’entourait et la protégeait. Ça l’a surprise de voir à quel point c’était beau aussi, à l’extérieur. Puis soudain, quelqu’un de grand est venu la prendre, il l’a serrée contre lui et elle entendait « boum, boum, boum », elle reconnaissait ce son, elle l’entendait toujours dans sa maison, il l’aidait à s’endormir. Après toutes ces heures de travail, elle se sentait épuisée, elle s’est donc endormie dans les bras de cet homme si rassurant. Soudain, la voix de ce dernier l’a réveillée en sursaut, elle la connaissait, elle l’entendait souvent parler à maman. Elle a ouvert les yeux, elle regardait sa barbe, son nez, son visage et elle se sentait soulagée, car elle avait compris que lui aussi, comme maman, il serait là pour elle, car il la regardait de la même façon que sa mère. Elle avait de l’affection pour eux.

Maman et papa l’ont ramené à la maison, sa nouvelle maison qui était beaucoup plus grande et beaucoup plus claire. Lorsqu’ils sont entrés, une grosse bête poilue s’est approchée d’elle. Elle ressentait une sorte de méfiance, elle avait l’impression qu’elle ne devait pas trop bouger. Après quelques temps, elle a compris que la bête était son ami et qu’elle ne lui ferait aucun mal. Les jours ont passé, les mois aussi. À chaque moment, elle sentait dans son ventre et dans sa poitrine une sorte d’enchantement et une satisfaction immense à découvrir le monde.

Elle a eu 1 an et avoir un an signifie de manger un gâteau au chocolat à ce qu’il paraît. Lorsque sa petite main bien dodue s’est enfoncée dans cette substance douce et moelleuse et qu’elle s’est déposée dans sa bouche, c’était l’extase. Elle n’avait pas goûté à grand-chose depuis son arrivée dans sa nouvelle maison et ce goût était tellement différent et savoureux. Elle a aussi eu droit à quelques cadeaux qui l’ont rendus très heureuse. Elle sentait en elle une sorte de bonheur qui la faisait sourire. Ses petites joues rouges et ses cheveux bouclés se mélangeaient bien avec ce sourire timide.

Tranquillement, elle sentait son corps grandir, elle prenait de l’assurance et cela lui permettait de découvrir plein de nouvelles choses. Elle avait moins d’appréhension et cette confiance lui a permis de faire un apprentissage qui a changé sa vie. Elle a commencé à marcher. Elle était si fière d’elle en voyant la joie dans les yeux de ses parents lors de ses premiers pas. Leur bonheur lui donnait envie de faire encore plus d’efforts et tranquillement, elle marchait, elle courait et elle sautait. Elle était devenue une vraie petite exploratrice à partir de ce jour où elle pouvait aller où elle voulait, quand elle voulait. À ce moment de sa vie, elle n’avait pas beaucoup de soucis.

Il est venu un jour où, elle pouvait enfin parler et dire ce qu’elle pensait. À ce qu’il paraît, ce n’était pas que de repos, car maintenant qu’elle pouvait enfin exprimer toutes ces choses qui se passaient en elle, elle avait envie d’en parler. Quand elle se sentait bougonne elle disait « non… » et quand elle se sentait euphorique elle disait « yeah !!! ». Maintenant qu’elle avait la possibilité de parler, elle pouvait découvrir de nouvelles choses en posant tout plein de questions. Elle avait une admiration pour ses parents, car ils avaient toujours réponse à tout et, grâce à eux, elle apprenait et comprenait plein de choses. Grâce à eux, elle se sentait de plus en plus compétente.

Jusqu’au jour où, elle est devenue assez compétente et assez grande pour commencer l’école. N’ayant pas de frères et soeurs, le début des classes et tous les élèves étaient pour elle très angoissant. Elle vivait une inquiétude lorsque maman et papa la laissaient devant la grande porte de cette école et lorsqu’elle y entrait, elle sentait une crainte l’envahir. Elle s’est habituée assez rapidement, après tout c’est vrai que l’école était devenue comme une autre maison. Elle s’est aperçue, depuis qu’elle a quitté son premier cocon, que dans le monde extérieur, on avait plusieurs maisons, plusieurs endroits où l’on passait beaucoup de temps. Puisqu’elle passait beaucoup de temps à l’école, elle a commencé à créer ses premières amitiés. Elle ne ressentait pas la même chose lorsqu’elle était avec ses amis et lorsqu’elle était avec ses parents. Ses copains la faisaient sentir différente. Ils lui apprenaient de nouvelles choses, pas les mêmes que ce que ses parents lui disaient et elle avait l’impression que cela lui permettait de créer ses propres opinions, d’être plus audacieuse. Parfois, par contre, ils ne s’entendaient pas et se chicanaient légèrement. Elle disait, quelques fois, des choses qui dépassaient sa vraie pensée ; elle avait des remords par la suite et se sentait embarrassée par la situation. Par chance, maman et papa étaient toujours là pour lui donner de bons conseils et l’aider à régler les situations.

Elle a continué à grandir et à vieillir, mais surtout elle a compris quelque chose d’important. Après toutes ces aventures qui se sont enchaînées si rapidement, après avoir connu le monde, après avoir tissé des liens si forts avec maman et papa, après avoir fait ses premiers pas, vécu sa rentrée scolaire et s’être fait de nouveaux amis, il y a une chose importante qui a grandi tout au long, sa conscience émotionnelle.

Elle est venue au monde, ne connaissant rien d’autre que le confort et la chaleur de son cocon, ne se connaissant même pas elle-même, mais elle a foncé vers l’inconnu qui était si beau et si effrayant à la fois sans savoir ce qui l’attendait. Aujourd’hui, cet inconnu vers lequel elle a foncé lui a appris la chose la plus importante, la chose qui la suivra et qui la guidera pour le reste de ses jours. Elle a appris à reconnaître ses émotions, à exprimer ses états d’âme et à comprendre ses sentiments. Elle a appris à profiter du bonheur, à confronter ses angoisses et à gérer ses tristesses. Elle a appris à comprendre ses colères, à calmer ses frustrations et à oublier ses soucis.

Elle a acquis une conscience émotionnelle qui sera sa plus grande armure pour le reste de ses jours.

Elle tient donc à remercier son cocon de l’avoir si bien accueillie, mais aujourd’hui sa nouvelle maison se trouve ici.

3 réponses sur « La maison de mes émotions par Émilie Giordano »

  1. Ben Ethier

    Bravo et pour l’article et pour le style. Je m’interroge encore sur l’extrait «Elle a appris à reconnaître ses émotions à exprimer ses tristesses (…) et à oublier ses soucis.» Du haut de mes soixante-sept ans, je travaille encore, et avec plaisir, à débusquer les causes et les conséquences de ce volcan d’émotions.

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    1. Émilie

      Merci de votre commentaire. En effet, se questionner sur les causes et les conséquences de ce « volcan d’émotions », est selon moi, une belle preuve de conscience émotionnelle. Comme mentionné dans l’article, suite à une série de nouvelles expériences de vie dès son arrivée dans ce monde, le personnage (fictif) en a appris énormément sur lui-même et sur ce qui l’entourait. La vie est toujours remplie de nouvelles choses qui nous sont encore inconnues, à n’importe quelle étape de notre parcours. Il est donc indispensable de constamment se questionner sur les impacts de nos émotions afin de mieux vivre avec soi-même.

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