Beauté en perspective par Benjamin Lechasseur

L’art est un moyen de mettre à nu les blessures.

– Gerald McMaster

Je regarde la fleur, elle est fanée… c’est moche! Tu la regardes, elle se repose… c’est beau.

Notre perception du monde n’est pas toujours en concordance avec celle des autres. Nous observons les mêmes scènes, les mêmes événements, les mêmes détails, et malgré tout, nous ne voyons pas toujours les mêmes choses. La beauté ou la laideur des choses, leur capacité à susciter l’émotion chez nous, leur bagage mémo sensoriel, tout ceci est stimulé de façon différente chez chacun. Le principe de l’art et du monde qui l’entoure est évidemment subjectif. Les principes qui règnent en ce monde artistique ne sont, par contre, pas toujours évidents, et il nous faut mieux les comprendre afin de mieux analyser ce dit monde qui nous pousse de façon inéluctable vers l’introspection.

Dans son livre, Éloge de la fuite, Henri Laborit consacre un chapitre entier à l’amour et fait quelques liens intéressants avec l’art. En effet, selon lui, le point commun entre amour et art, c’est l’imaginaire. Il compare l’amoureux ou l’amoureuse, à un artiste qui vit dans l’imaginaire que lui procure la réalité. « L’amoureux est un artiste qui ne peut plus se passer de son modèle, un artiste qui se réjouit tant de son œuvre qu’il veut conserver la matière qui l’a engendré. » Laborit compare ensuite l’amour à l’œuvre et conclut que ce qu’il y a d’impressionnant dans l’œuvre c’est qu’elle varie selon chaque homme, et qu’il y a autant de créations imaginaires qu’il y a de cerveaux imaginant. Pour l’auteur, l’art est un excellent moyen de fuir la réalité, qui peut parfois être des plus crues, et peut laisser l’individu dans une certaine détresse. Ce sentiment, accompagné de sa réalité créatrice, est possiblement à l’origine du besoin qu’éprouvent certaines personnes de se cacher dans leur imaginaire et de créer.

Pour Laborit, interpréter l’œuvre d’un artiste peut s’avérer une tâche difficile. Du fait que chaque être humain peut interpréter à sa façon l’œuvre d’art devant lui, comment savoir ce que l’artiste voulait réellement exprimer? À vrai dire, sans preuve de l’idée qui se cache derrière certaines œuvres, nous ne pouvons que spéculer sur la psyché d’un artiste à partir des informations que nous connaissons de son style artistique, du courant historique auquel il appartient, et de certains aspects de sa vie personnelle. À ce sujet, John Douglas a dit : « Si vous voulez comprendre l’artiste, vous devez regarder la toile ». Cependant, l’une des beautés de l’art, autant pour celui qui crée, que pour celui qui regarde, est la liberté qui réside dans l’interprétation et la signification que nous pouvons donner à une œuvre. Bien que certaines œuvres soient plutôt réalistes, et qu’elles nous pointent vers une certaine direction pour guider nos pensées réflectives, d’autres penchent plus vers l’abstraction, et nous permettent de vraiment laisser libre cours à notre imaginaire. De façon générale, une œuvre peut être interprétée sous deux angles : l’un objectif et l’autre subjectif. En effet, celui qui regarde une toile, par exemple, peut la voir pour ce qu’elle est en réalité, soit une combinaison de couleurs, de formes, de textures, etc. Il peut également la voir pour le message qu’elle tente de transmettre. Donc, le regard peut être objectif ou subjectif, mais il peut également être les deux. C’est ce que le philosophe et psychologue Edward Bullough a qualifié pour la première fois, en 1912, de distance esthétique. Ce concept explique qu’un même objet peut être ressenti différemment en fonction de l’attitude psychologique qu’on lui attribue. En d’autres mots, une même personne pourrait voir le même tableau à deux moments différents, et, si à un moment cette personne est heureuse en regardant ce tableau, elle en retirera une expérience et une interprétation agréables, alors que si elle le regarde à un autre moment, mais qu’elle se sent triste, alors son interprétation et son expérience en seront teintées d’une façon négative. Selon Bullough, pour en arriver à proprement apprécier l’art, il faut trouver l’équilibre entre l’expérience objective et subjective de cet art. Donc, la distance esthétique est le fait d’être capable de s’engager avec l’objet d’art, sans pour autant essayer de satisfaire nos propres désirs subjectifs. D’un autre côté, le philosophe David Novitz prétend que ce qui permet de remédier à la complexité du caractère de l’appréciation, donc de savoir ce qui est beau ou non, ce qui est de l’art ou non, réside dans le raisonnement subjectif plutôt que dans une série de critères objectifs.

Il existe donc un lien étroit entre l’Homme et son art. Nos pensées nous amènent à créer à partir de rien, et nous conduisent à interpréter le monde à travers un objet.

Dans la même ligne de pensée, un autre concept qui nous permet de connecter avec l’art et d’en apprécier les différentes composantes est l’expérience esthétique. L’esthétique, d’un point de vue philosophique, traite de la nature de l’art, de la beauté et de la création. C’est l’appréciation de la beauté des choses. Ce qui fait qu’une expérience s’avère esthétique est le plaisir qui est associé à l’appréciation de son art et de sa beauté. Que vous preniez plaisir à regarder un tableau d’un soleil couchant ou un coucher de soleil réel, les deux plaisirs peuvent compter comme esthétiques. Vous aimez les regarder et vous aimez la manière dont vous ressentez le moment de l’observation. Les plaisirs, les pensées et les sentiments qui se manifestent dans l’appréciation active de ces objets d’art, c’est ce qui donne à une expérience une qualité esthétique. Une vraie expérience est celle qui vous permet d’ouvrir votre esprit à la notion qu’un sens invoqué de révulsion est autant un symptôme de l’esthétique qu’une glorification jaillissante. Dans cette lignée, le philosophe américain Eli Siegel articule que la réalité en elle-même est esthétique; et que la réalité n’est pas toujours belle.

C’est un genre de détachement qui, à travers l’art, résout les conflits internes avec des réponses intellectuelles et émotionnelles, dans un équilibre harmonieux. Hegel, philosophe classique, admet que l’esthétique veut dire plus précisément « la science de la sensation et du sentiment ».

Nous sommes dotés de la capacité de l’imaginaire. Ce processus cognitif qui nous sort de la réalité nous permet de la transformer. L’imagination sert à quiconque veut bien l’utiliser. Elle est naturelle et présente en chacun de nous. Certains s’en servent pour conceptualiser, pour créer ou pour raisonner de façon hypothétique. D’autres s’en servent pour analyser, observer ou contempler. Et d’autres, enfin, s’en servent pour fuir, se libérer ou s’explorer eux-mêmes. Alors, si tout peut être imagination, tout peut être art. Et si tout peut être art, alors tout peut être beauté.

Un tableau ne vit que par celui qui le regarde.

– Pablo Picasso

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