« Et vous, les enfants, que voulez-vous faire plus tard? » par Marie Tougne

À 7 ans, votre fille vous annonce qu’elle veut devenir princesse. À 7 ans, votre fils vous annonce qu’il veut devenir cavalier. Vous avez longtemps trouvé ça adorable. Vous les avez pris dans vos bras. Qu’ils sont beaux vos enfants : leur succès est assuré et ils vous rendront fiers.

À 12 ans, votre fille vous annonce qu’elle veut devenir chanteuse. À 12 ans, votre fils vous annonce qu’il veut devenir joueur de foot. Ils sont créatifs vos enfants. Vous trouvez bien qu’ils utilisent leur imagination et qu’ils se projettent comme ça. Heureusement, il leur reste encore du temps.

À 17 ans, votre fille vous annonce qu’elle veut se lancer en art. Elle sent que c’est sa voie et qu’elle pourrait longtemps s’épanouir dans le domaine : elle déborde déjà d’idées de scénarios. À 17 ans, votre fils vous annonce qu’il veut devenir entraîneur sportif. Il dit que ça fait longtemps qu’il y pense et qu’il croit sincèrement qu’il serait heureux. Il a déjà trouvé une école et il a définitivement les notes pour y rentrer. Vous leur faites part de votre point de vue en leur expliquant que ce n’est qu’une phase et qu’ils doivent commencer à penser à des options plus sérieuses, plus prometteuses. Vous leur parlez de Sophie, la voisine, qui se lance en médecine. Vous leur dites qu’elle sera réellement heureuse, elle, qu’elle pourra véritablement s’épanouir, parce qu’elle pourra s’offrir beaucoup de choses plus tard.

Alors vous leur interdisez. Comme ça. Vous leur dites non à vos enfants. Vous leur dites que ce n’est que passager et qu’ils vous remercieront plus tard. Ils verront bien. En pensant si bien faire, vous ne réalisez pas que vous éteignez en eux cette lumière qui brillait. Vous ne savez pas que cette lumière, ce n’est pas seulement leur motivation, leur passion, c’est leur vie entière qui en dépend. En leur interdisant, vous éteignez soudainement cette lumière, qui plus jamais ne s’allumera. Vous ne le savez peut-être pas, mais en pensant si bien faire, vous prenez une partie d’eux, et ça, ils ne l’oublieront pas. Convainquez-vous du contraire, vous verrez bien.

En tant que bons parents, vous pensez si bien faire que vous vous asseyez avec vos enfants pour explorer les autres options. Et par autres options, vous optez pour celles qui vous plaisent en vous convainquant qu’elles plaisent très certainement à vos enfants. Ils vous remercieront, vous avez déjà hâte de les voir plus tard sonner à votre porte un dimanche matin en vous remerciant.

Vous passez des heures à regarder les programmes, les écoles. Vous choisissez. Votre enfant est là, impassible, à vos côtés et quand je dis vous, je dis vous, vous parents, faites le choix. Il s’agit de son futur, mais c’est vous qui tracez sa ligne directrice. Vous optez, malgré les heures passées, pour le choix que vous aviez en tête dès les premières secondes. Bien sûr qu’elle fera une excellente avocate votre petite Julie. Vous lui avez bien dit pendant ces heures qu’elle était brillante et que c’était important qu’elle l’exploite dans le domaine qui lui conviendrait vraiment. Et Joe, lui, votre petit Joe, qu’il vous rendra heureux et fiers quand il reviendra à la maison avec son diplôme de médecin.

À 21 ans, votre fille travaille fort, elle dort peu, mange quand elle peut, sort peu, mais elle est en droit et elle travaille fort. Vous êtes contents de le dire à vos collègues et à des amis de longue date que vous croisez en faisant les courses. À 21 ans, votre garçon travaille fort, il est cerné, fatigué, mais son cerveau fonctionne très bien et il réussit très bien. Que ses grands-parents seraient fiers de lui! Vous n’êtes plus seulement fiers d’eux, mais fiers de vous pour les avoir poussés comme vous l’avez fait.

Le jour J. Je vous félicite. J’espère que vous êtes toujours aussi fiers. Il est enfin arrivé ce fameux jour où votre fille et votre fils rentrent chez vous avec leur diplôme. Vous pourrez l’afficher juste à côté de la porte d’entrée. Vous aurez certainement de quoi parler. Vous expliquerez bien aux invités que vous avez dû les pousser, que le chemin n’a pas toujours été droit et que ce n’a pas toujours été facile, mais qu’ils ont réussi. Comme ils sont beaux!

À 45 ans, votre fille sonne à votre porte un dimanche matin. Elle ne vous a pas prévenu de son arrivée. Elle vous explique qu’elle est allée consulter sa psychologue. Elle vous explique qu’elle vous en veut d’avoir choisi pour elle, de ne pas l’avoir écouté pendant toutes ces heures, toutes ces journées, de ne pas avoir « cédé » à sa passion. Elle vous explique que ce n’était pas une phase, qu’encore, quand elle a du temps entre ses fichiers, elle s’imagine des scénarios. Elle écrit sur papier des scénarios qui ne verront jamais le jour. Un peu comme cette lumière que vous avez éteinte en elle.

À 45 ans, votre fils sonne à votre porte une dimanche matin. Il a de nouveau dû annoncer à un de ses patients la mort d’un proche. Ça le brise chaque fois et il n’en peut plus. Il n’y a que quand il soigne des sportifs qu’il ressent quelque chose d’un peu plus positif. Il ne sait pas trop comment vous l’expliquer, mais il cherche à vous dire qu’il aurait été plus heureux autrement.

« Mais ce n’est pas grave », vous disent vos enfants. Ils ont les larmes aux yeux, les esprits vides de motivation, d’espoir, mais remplis d’idées non exploitables. Votre idée de potentiel et de possibilité était peut-être différente de la leur. Et vous voilà, des années plus tard, avec le futur comme seule possibilité. Vous leur avez tracé leur passé en pensant bien faire et vous les laissez dans un état négatif au présent avec si peu d’espoir d’épanouissement pour le futur. Vous avez dessiné leur trame de vie et vous chantiez à tue-tête ce que vous souhaitiez entendre plus tard. Il était magnifique votre scénario. Mais la vie de vos enfants n’est pas un film que vous aviez le droit d’écrire. Vous n’êtes que des acteurs ou encore des personnes guidant la réalisation de leur film. Votre fille vous l’aurait bien expliqué ça.

Vos enfants quittent la maison ce dimanche matin. Il est trop tard. Il y a quelques années, vous avez éteint cette lumière en eux. Ce matin-là, ils éteignent la lumière en passant le cadre de la porte, près de leur diplôme, en quittant la maison.

Article révisé par Samuel Bernier

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