La saga d’Elena Ferrante par Alexandra Guité-Verret

« Écrire, écrire mais pas par hasard, et écrire mieux ». Telle est l’obstination d’Elena Greco, héroïne de la saga d’Elena Ferrante parue en quatre tomes : L’amie prodigieuse (2011), Le nouveau nom (2012), Celle qui reste et celle qui fuit (2013) et L’enfant perdu (2014). L’auteure italienne touche avec justesse les questions d’injustice sociale. Le premier tome donne à lire la misère et la violence du Naples des années 1950 à travers la vie des jeunes Elena Greco et Lila Cerullo, deux amies dont les destins divergeront peu à peu. Ferrante nous place devant la dureté des hommes, des meurtres et des viols, et nous révèle la ténacité et l’élégance de Lila et d’Elena, chacune à leur manière.

L’œuvre de Ferrante rend aux femmes toute leur misère et leur puissance. Certains de ces romans moins connus font l’effet d’un fouet au visage tellement le drame est pur. Peu d’auteurs osent représenter sans fard des femmes brillantes et complexes issues de milieux défavorisés. Des femmes sous l’emprise d’une colère étouffée louvoient dans un milieu impitoyable pour se mettre au monde tant bien que mal. Des femmes qui osent emprunter les chemins de travers, parfois sans bienséance ni bienveillance. Le personnage d’Elena résiste à ce destin, non sans peine. Elena constate qu’un vernis d’intellectualité ne lui suffit pas : « j’aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu’elles n’étaient pas adaptées à notre quartier. Les femmes se battaient entre elles encore plus que les hommes, elles s’agrippaient par les cheveux et se faisaient mal. […] les femmes, en apparence silencieuses et accommodantes, allaient jusqu’au bout de leur furie et ne connaissaient plus de limites. »

Chez Ferrante, la connaissance – de soi et des choses – représente une voie privilégiée pour s’affranchir d’un monde violent et ignorant. Elena et Lila sont les seules de leur famille, et les rares de leur milieu, à réussir leurs classes. Intelligentes et lucides, elles n’ont que 9 ans qu’elles s’engagent déjà dans la philosophie et dans la littérature, s’entêtant à dépoussiérer tous les livres des rayons de la bibliothèque publique. Mais des deux, Elena sera la seule à poursuivre ses études et son ascension sociale. Lila, elle, stoppe tout pour se marier au jeune Stefano, fils d’un mafieux, puis connaîtra l’enfer de la violence conjugale qu’elle sait être le lot de sa mère et de toute épouse. L’argent, la connaissance, la beauté, rien ne semble suffire à sauver sa peau.

Lila nous intrigue et nous bouleverse. Dotée d’une intelligence hors du commun, elle est aussi prisonnière de pulsions autodestructrices. Sa vie est traversée tour à tour de périodes sombres et lumineuses – son mariage est le début d’un refus de la pensée et de la réflexion, d’une pudeur et d’un abandon face à un destin qu’elle pense invariablement tragique.

Elena nous conquis tout autant par son exigence et sa sensibilité. Elena fuit assez tôt Naples pour aller étudier à Pise, en Toscane. La jeune femme comprend que son obstination et son sens du sacrifice la mèneront loin. Ce sacrifice, c’est celui de l’identité qu’elle n’a pu se forger. Devant les hommes et les femmes, Elena est un caméléon : elle s’évertue à trouver le mot juste pour chaque conversation afin d’impressionner et de ne pas décevoir, enfin, pour se rassurer sur sa propre valeur. Mais à Pise, ses origines semblent menacer chacune de ses connaissances. En fait, après plusieurs années, Elena réalise que son identité est chancelante, ayant été « trop misérable et trop écrasée par la nécessité d’exceller dans les études. »

Plus tard, Elena voit son premier roman publié. Mais son succès ne l’a guère sauvé. Elle avoue : « Comment pourrais-je expliquer […] que depuis mes six ans, je suis esclave des lettres et des nombres, que mon humeur dépend de la bonne combinaison avec lesquels ils sortent, et que la joie de réussir est rare, fragile et ne dure qu’une heure, un après-midi ou une nuit ? » Le tableau dépeint par Ferrante est certes complexe, parfois sombre. Chose certaine, il est rafraichissant. Comment ne pas être esclave des lettres par nécessité ? Mais comment, aussi, ne pas renoncer à la connaissance devant l’ampleur de la liberté et de l’incertitude qu’elle appelle ? À travers le personnage d’Elena passe toute la fragilité du bonheur, la fugitivité de l’excitation, et l’écrasante exigence d’une femme envers elle- même.

ag

Article révisé par Justine Fortin

Source image : http://www.lefigaro.fr/livres/2018/01/15/03005-20180115ARTFIG00271-et-si-elena-ferrante-etait-un-homme-et-une-femme.php

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