Climatoscepticisme et barrières cognitives à la lutte pour le climat – Quand la psychologie explique le déni de l’inéluctable par Catherine Côté

La lutte aux changements climatiques est plus présente que jamais dans les médias québécois depuis les dernières élections provinciales où l’absence de contenu environnemental a été dénoncée dans le programme du parti élu au pouvoir, la Coalition Avenir Québec. En effet, la population semble se mobiliser, notamment avec le lancement du « Pacte » il y a quelques semaines, afin d’inciter le changement individuel et d’envoyer un message clair aux gouvernements. Les incitateurs du projet ont même fait cadeau au nouveau premier ministre, M. François Legault, d’un projet de loi environnemental juste avant Noël. Malgré cette apparente mobilisation et le consensus scientifique quant à l’éminence de la situation, plusieurs personnes ne sont toujours pas convaincues de la véracité des changements climatiques, ni de l’ampleur du problème. Un bon exemple est assurément le chef du Parti conservateur du Canada, Andrew Scheer, qui, tel que relaté par un article de La Presse, se « fiche un peu, beaucoup [des changements climatiques] » et qui, « pour les combattre, promet de faire moins que le minimum ». Comment le climatoscepticisme peut-il encore survivre à notre ère, malgré maintes et maintes preuves de l’urgence d’agir ? Plusieurs champs de la psychologie offrent des cadres théoriques intéressants pour répondre à cette question, notamment en ce qui concerne la structure de la pensée, particulièrement la vision du monde et la dissonance cognitive.

Qu’est-ce qui peut mener à nier les changements climatiques ?

Littératie scientifique et vision du monde

Une intuition pourrait certainement nous mener à croire que l’éducation, et particulièrement la littératie scientifique, joue un rôle important dans le climatoscepticisme. Cela semble d’une évidence même : si on ne comprend pas la science, comment pourrait-on comprendre les changements climatiques ? C’est ce que Kahan et al. (2012) ont tenté de vérifier sur un large échantillon d’Américains en émettant l’hypothèse que les personnes ayant le plus haut degré d’éducation scientifique devraient aussi être les plus préoccupées par les changements climatiques, puisque ce sont eux qui comprennent le mieux les impacts de ces changements. Toutefois, les auteurs n’ont pas pu soutenir leur hypothèse, les résultats de leur étude soutenant plutôt que les personnes ayant le plus haut niveau de littératie scientifique sont également les plus polarisées concernant les changements climatiques.

Ainsi, puisque le déni des changements climatiques ne provient pas de l’incompréhension du public pour la science, les auteurs suggèrent donc que celui-ci trouverait plutôt son origine dans un conflit entre des intérêts opposés. Il est donc possible de voir ce conflit comme une forme de dissonance cognitive. Se basant sur le modèle de la cognition culturelle (cultural cognition thesis, CCT), les auteurs opposent ainsi une vision du monde hiérarchique et individualiste (qui mise sur des classes sociales marquées et fait la promotion de la liberté du choix individuel au-delà de la collectivité) à une vision égalitaire et communautaire (qui mise sur une forme d’organisation sociale moins marquée et favorise une plus grande attention collective aux besoins individuels). En se basant sur cette théorie, les auteurs avancent que croire que les changements climatiques sont bien réels et dangereux est tout à fait cohérent avec la vision du monde égalitaire et communautaire, alors que cette information est totalement en dissonance avec la vision du monde hiérarchique et individualiste. En effet, le modèle prévoit que les individus adoptant une vision du monde hiérarchique et individualiste ont tendance à être sceptiques quant aux changements climatiques, puisque l’acceptation d’une telle menace met en danger le commerce et le capitalisme. Le système capitaliste est, par ailleurs, généralement valorisé par les individus adoptant une telle vision du monde. À l’opposé, les individus adoptant une vision du monde égalitaire et communautaire ont tendance à être suspicieux du système capitaliste, auquel ils attribuent les inégalités sociales, et il est donc cohérent pour eux de croire au danger des changements climatiques.

Les résultats expérimentaux de Kahan et al. (2012) ont supporté cette hypothèse de la CCT. Par ailleurs, les auteurs établissent aussi un lien entre la vision du monde et l’orientation politique, ce qui est conforme avec des études précédentes supportant que « les changements climatiques sont devenus hautement politisés ». En effet, l’individu moyen correspondant à la vision du monde hiérarchique et individualiste dans leur étude est républicain et légèrement conservateur, tandis que l’individu moyen correspondant à la vision du monde égalitaire et communautaire est plutôt démocrate et légèrement libéral, établissant non seulement un lien entre la vision du monde et l’orientation politique, mais aussi entre ces facteurs et les croyances quant au climat.

Dans la même ligne de pensée, une étude menée par McCright et Dunlap (2011) auprès de la population américaine supporte que les hommes blancs conservateurs seraient plus enclins à nier les changements climatiques que le reste de la population, ce qui établit clairement un lien avec les résultats de Kahan et al. (2012). Cette donnée est particulièrement intéressante, puisque cette population est dominante, particulièrement aux États-Unis, ayant un statut social généralement plus élevé et étant surreprésentée dans les postes de pouvoir et dans les médias.

Les résultats de l’étude de Kahan et al. (2012) ont également révélé que l’augmentation du niveau de littératie avait des effets différents chez les deux populations. En effet, cela se traduit par une faible augmentation de la préoccupation pour les changements climatiques chez les égalitaristes-communautaristes, alors que cela menait plutôt à une baisse de préoccupation pour les changements climatiques chez les individus hiérarchiques-individualistes.

Ainsi, il semblerait que la littératie scientifique ait peu d’impact significatif sur le climatoscepticisme, mais que ce soit plutôt la vision du monde hiérarchique et individualiste qui ait un impact. Ce ne serait donc pas l’exactitude des faits qui influence la perception de risque quant aux changements climatiques, mais plutôt la congruence de ces faits avec les croyances individuelles et culturelles, et il semblerait que les informations incongruentes avec leurs croyances contribuent également à renforcer les croyances des climatosceptiques.

Dissonance cognitive et motivation

Au-delà des informations congruentes et non congruentes avec notre vision du monde, selon le psychologue social Simon Beaudry, il serait dangereux de bombarder les gens d’informations concernant les changements climatiques pour une tout autre raison. En effet, selon lui, ces informations font souvent peur, ce qui crée de la dissonance cognitive, soit la présence d’un écart entre l’information que nous détenons (par exemple qu’il y a urgence d’agir face aux changements climatiques) et notre comportement (par exemple ne pas toujours agir de la meilleure façon pour l’environnement). Comme suggéré dans la théorie de Festinger (1957), l’humain a trois choix devant la dissonance cognitive : il peut changer son comportement, ce qui est couteux en énergie; il peut choisir d’éviter l’information, ce qui est une des stratégies les plus courantes et de façon évidente celle utilisée par les climatosceptiques; ou encore justifier que son comportement est généralement bien pour l’environnement (par exemple une personne qui minimiserait le fait de manger de la viande par le fait qu’elle recycle ou qu’elle éteint les lumières lorsqu’elle quitte une pièce de la maison). Ainsi, selon le psychologue social Simon Beaudry, bombarder les gens d’information concernant les changements climatiques n’est probablement pas la meilleure stratégie, cela accentuant la dissonance et également la justification de son comportement aux dépens d’actions concrètes.

Au-delà du climatoscepticisme, le psychologue social Simon Beaudry souligne également un autre problème : l’inaction. En effet, beaucoup de gens connaissent l’ampleur du problème, mais cela ne les pousse pas pour autant à essayer d’y remédier. Selon lui, il est non seulement difficile de se motiver pour réaliser un comportement pour lequel on voit si peu d’impacts, mais il ajoute que peu d’individus disposeraient de motivations internes pour les comportements pro-environnementaux. Lorsqu’une personne fait un comportement motivé de façon interne, elle fait ce comportement puisqu’il cadre avec ses valeurs et a une importance réelle pour elle. Selon la recherche en motivation, les sources internes de motivations sont les seules qui mènent à un changement durable, contrairement aux motivations externes qui poussent quelqu’un à faire un comportement pour obtenir une récompense ou pour éviter quelque chose de négatif, comme de la culpabilité. Selon Simon Beaudry, les comportements pro-environnementaux, en plus d’être peu motivés de façon interne, sont difficiles à réaliser. Puisqu’il est impossible de rendre intrinsèque la motivation à préserver l’environnement chez tout le monde, il suggère de rendre ces comportements plus faciles pour potentiellement diminuer le niveau d’énergie nécessaire pour les accomplir.

Au-delà de la dissonance cognitive et de la motivation, Gifford (2011) cite dans son article, The Dragons of Inaction – Psychological Barriers That Limit Climate Change Mitigation, sept grands facteurs qui se séparent eux-mêmes en vingt-neuf explications psychologiques des limites cognitives qui mènent tant au climatoscepticisme qu’à l’inaction. Ce modèle inclut toute une variété de limitations cognitives. Parmi celles-ci, on peut notamment retrouver le sentiment de contrôle sur la situation et l’efficacité personnelle (l’impression que la situation est trop importante et qu’il est impossible d’agir individuellement), la croyance en dieu ou en une entité supérieure qui viendra « régler la situation », la « technosalvation » (l’idée que la technologie va finir par sauver la situation), le sentiment d’iniquité (pourquoi faire l’effort pour changer si les autres ne font pas cet effort) et finalement la discrimination de comportements ou « tokenism » (choisir des comportements faciles qui ont souvent peu d’impacts sur l’environnement et la réduction des émissions de gaz à effet de serre pour se « soulager la conscience ») (Gifford, 2011).

Solutions et conclusions

En somme, maints biais cognitifs comme la vision du monde, l’orientation politique et la dissonance cognitive contribuent tant au climatoscepticisme qu’à limiter les actions des gens qui croient en l’impact des changements climatiques. La motivation a aussi un rôle important à jouer. Toutefois, les changements climatiques ont aussi des impacts psychologiques et créent notamment de l’anxiété chez les populations plus touchées qui voient leur milieu de vie se transformer au quotidien. Comme le dit la militante des « sans-voix du climat », Mme Hindou Oumarou Ibrahim : « La brousse et l’environnement, c’est notre supermarché. […] Le savoir qu’on étudie, c’est celui que les animaux et les plantes nous transmettent ».

Tel que mentionné par Gifford (2011), les psychologues jouent un rôle important dans la compréhension de ce phénomène et se doivent de travailler conjointement avec d’autres experts du domaine si l’on veut voir un réel changement se produire. Il faudra voir le domaine de la psychologie, qui comprend les cognitions et les comportements, s’allier à d’autres domaines étudiant  ce phénomène, afin d’arriver à des solutions technologiques et politiques qui défieront les biais cognitifs pour instaurer un changement durable.

Article révisé par Audrey-Ann Journault

Références

Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. : Stanford University Press.

Gifford, R. (2011). The Dragons of Inaction Psychological Barriers That Limit Climate Change. Mitigation and Adaptation. American Psychologist, 66(4), 290–302. DOI: 10.1037/a0023566

ICI Radio-Canada (2018). Tchadienne, 34 ans et « porte-parole » des sans voix du climat. Repéré à :https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1141665/hindou-oumarou-ibrahim-cop24-climat-tchad?fbclid=IwAR1U37f5Kcvnl0vbwMZn98dYeBf-lJ2H_VgVJbs1jzHshscDVXidbXYY0eM

ICI Radio-Canada (2018). La psychologie des changements climatiques : entrevue avec Simon Beaudry. Les années lumières. Émission du 9 décembre 2018. Repéré à : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/les-annees-lumiere/episodes/421949/audio-fil-du-dimanche-9-decembre-2018/5?fbclid=IwAR3xtkhGYvqCmESB01a0oP0NjHoC6i2yuNwZDW6MXOgIRhdLobzoxvYB8D8

Kahan, D.M., Peters, E., Wittlin, M., Slovic, P., Ouellette, L.L. (2012). The polarizing impact of science literacy and numeracy on perceived climate change risks. Nature Climate Change2, 732-735. DOI: 10.1038/NCLIMATE1547

La Presse (2018). Monsieur Déni. Repéré à : http://plus.lapresse.ca/screens/2897b114-ab17-458d-809f-70b8d76414ff__7C___0.html?fbclid=IwAR1Qni-gwP9kRSvPDr6LUNB8YdQMRVilQ45kA-8btPaSWb4tm7AG5vqRKnU

McCright, A.M. & Dunlap, R.E. (2011). Cool dudes: The denial of climate change among  conservative white males in the United States. Global Environmental Change, 21, 1163–1172.

Source de l’image : https://phys.org/news/2017-08-curbing-climate-changewhy-hard.html

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