La réponse compensatoire en toxicomanie par Alexandrine Nadeau

En conditionnement classique, le modèle stimulus-réponse est assez simple, soit lorsqu’un stimulus inconditionnel est repéré par le sujet, il va produire une réponse inconditionnelle, c’est-à-dire une réponse réflexe. L’exemple classique est le chien de Pavlov : à la vue de nourriture, le chien salive. Par contre, si on y introduit un stimulus neutre, comme une cloche, repéré en même temps que le stimulus inconditionné, il se produit un pairage entre les deux stimuli. Ainsi, si le chien entend toujours le son de la cloche avant la réception de la nourriture, il se mettra à saliver dès qu’il entendra le son de la cloche. Cette réponse produite par le son de la cloche est maintenant considérée comme une réponse conditionnée, de même que la cloche, qui était un stimulus neutre, est maintenant considérée comme un stimulus conditionné. Un modèle de stimulus-réponse semblable, mais légèrement différent s’applique à la sphère comportementale de la toxicomanie: le modèle de la réponse compensatoire.

Selon ce modèle, la réponse compensatoire est en fait l’inverse de la réponse inconditionnelle. Par exemple, si l’héroïne produit une réponse inconditionnelle d’une baisse de la pression artérielle, le corps va produire une réponse compensatoire en augmentant la pression artérielle, car le corps aime être dans un état d’homéostasie, c’est-à-dire en équilibre. De plus, habituellement, les toxicomanes vont consommer dans des contextes ou environnements similaires d’une fois à l’autre, donc certains signaux environnementaux sont toujours présents lors de la consommation d’une drogue. Après plusieurs périodes de consommation, la réponse compensatoire inconditionnelle (en réaction aux effets de la drogue) devient une réponse compensatoire conditionnée face aux signaux environnementaux. Elle se produit donc, à partir de ce moment, légèrement avant la prise d’une dose de drogue, soit à la détection des signaux environnementaux présents. La réponse compensatoire conditionnelle a pour fonction de protéger le corps; elle prépare l’organisme à l’attaque de la drogue. Elle est considérée comme une forme de réponse préparatoire.

Ainsi, si l’on reprend l’exemple de l’héroïne, la réponse compensatoire conditionnelle va provoquer une augmentation de la pression artérielle en vue de la baisse qui va survenir par après. Elle protège donc le corps en permettant d’augmenter la tolérance face à la drogue, ainsi que de minimiser les perturbations dues aux effets de la dose.

Puisque la tolérance face à la drogue de la personne qui consomme augmente en présence de ses signaux environnementaux, s’ils ne sont pas présents lorsqu’elle consomme, alors cette personne sera atteinte de manière plus dommageable par la substance, puisque le corps n’aura pas pu se préparer à la réception de la dose et de ses effets.

Cet effet peut jouer un grand rôle dans les cas de surdose. Selon des survivants de surdose, dans la plupart des cas, la surdose n’est pas due à une augmentation de la quantité de la dose (même que parfois elle est plus petite qu’habituellement), mais plutôt parce que la personne n’a pas consommé dans son environnement habituel. Autrement dit, puisqu’elle n’était pas entourée de ses signaux de consommation, son corps n’a pas déclenché de réponse compensatoire, ce qui fait en sorte que même si elle est habituée à une certaine quantité d’une drogue dans une dose, son corps n’y était pas prêt et l’a reçu de manière plus intense, ce qui provoque la surdose.

Les réponses compensatoires sont aussi associées au sentiment de sevrage et aux rechutes.

Puisque la réponse compensatoire est en fait l’inverse de la réponse recherchée par la drogue, elle est souvent perçue comme étant une apparition des symptômes de sevrage. Ceci provoque une boucle: les signaux environnementaux provoquent une réponse compensatoire, ce qui mène à la consommation de la drogue afin d’éviter ces symptômes désagréables; et puisque la dose est consommée entourée des même signaux, le lien entre ceux-ci et la réponse compensatoire est renforcée. Certaines dépendances sont motivées par une tendance à éviter les symptômes de sevrage, dont une partie est provoquée par le contexte environnemental. La répétition de l’association consommation-stimuli, où les stimuli sont les signaux environnementaux, mène à l’apparition de l’envie de consommer lorsque la personne fait face à ces stimuli.

Le même principe s’applique généralement aux cas de rechute. Une personne qui sort de désintoxication peut se porter relativement bien dans l’abstinence jusqu’à ce qu’elle se retrouve entourée par les signaux environnementaux associés à sa consommation. Par exemple, une personne qui avait l’habitude de consommer dans un parc en particulier, après avoir décidé d’arrêter de consommer, il y a de grandes chances qu’elle fasse une rechute si elle repasse par ce parc. Si elle décidait de prendre une marche et de passer devant ou dans ce parc, les signaux qu’elle avait l’habitude de voir en consommant vont provoquer un réponse conditionnée qui va lui donner l’impression d’avoir des symptômes de sevrage, et puisque cette réaction est généralement assez désagréable, cela risque de la pousser à prendre une dose de la drogue qu’elle prenait pour diminuer la réaction. De plus, la prise de la drogue pour diminuer ces symptômes est souvent la méthode apprise comme étant la plus efficace, ce n’est donc pas étonnant que ce soit une des premières méthodes considérées pendant le sevrage. Dans ce cas, il y a aussi un renforcement négatif: le renforcement fait en sorte que la personne sera plus portée par-après à reproduire ce comportement, et ce renforcement est négatif puisqu’il supprime les symptômes désagréables.

La réponse compensatoire s’applique aussi à l’alcool. Une étude de McCusker et Brown en 1990 s’y est penchée. Les participants étaient séparés en deux groupes: le premier était dans un environnement ayant une ambiance de bar simulé et le deuxième groupe était dans un bureau. Cette étude a mesuré les activités cognitives et motrices de chacun des groupes après avoir consommé la même quantité d’alcool et a comparé les mesures des deux groupes. Ils ont obtenu pour le premier groupe des résultats significativement supérieurs au deuxième groupe au niveau des activités cognitives et motrices, c’est-à-dire que ces participants étaient plus tolérants aux effets de l’alcool que ceux qui se trouvaient dans un bureau. De plus, ils ont eu une moins forte augmentation de leur fréquence cardiaque.

Ainsi, la prise d’alcool dans un environnement habituel tel qu’un bar a rendu ces personnes plus tolérantes aux effets de l’alcool que celle qui en ont prises dans un contexte inhabituel tel qu’au bureau. Ceci implique que si quelqu’un veut prendre un verre dans un contexte inhabituel, il devrait faire plus attention à sa consommation, car il ne sera pas aussi tolérant que ce qu’il pense être.

Donc, la réponse compensatoire s’applique de la même manière à l’alcool. Ainsi, la tolérance d’une personne est généralement augmentée dès son entrée dans le bar. Par contre, l’effet inverse se produit lorsqu’elle en sort. À la sortie du bar, les signaux qui provoquent la réponse compensatoire ne sont maintenant plus présents, ce qui la diminue. Ainsi, une personne peut être plus ivre à sa sortie du bar que lorsqu’elle était à l’intérieur. Ceci a des impacts directs sur la perception de l’aptitude à conduire après avoir consommé de l’alcool. Une personne peut se sentir apte à conduire, mais lorsqu’elle arrive au volant, les effets peuvent s’être accentués et elle pourrait ne plus être apte à conduire.

Donc, la quantité d’alcool consommée ne représente pas bien, à elle seule, le degré d’ébriété d’une personne. Ce n’est pas un indicateur fiable seul, d’autres facteurs sont à prendre en compte, dont le contexte environnemental.

Finalement, il y a quelques substances en exception à la réponse compensatoire, telle que la caféine. Ces substances déclenchent plutôt une réponse similaire à la réponse inconditionnée. Par exemple, pour la caféine, avoir une tasse de café décaféiné où les signaux comme l’odeur renvoient à la consommation de caféine, provoque une réponse semblable à la prise de caféine telle qu’augmenter la vigilance et diminuer la salivation, de la même manière qu’un café régulier le ferait.

Bien entendu, l’environnement n’explique pas tout de la toxicomanie; il y a d’autres facteurs en jeu, tels que la génétique, les cognitions ou même la physiologie d’une personne. Mais on ne peut pas négliger l’influence du contexte environnemental en toxicomanie.

Article révisé par Catherine Bouton

Références

Powell, R.A., Honey, P.L., Symbaluk, D.G. Psychologie de l’apprentissage (4e édition; traduit par S. Paquin). Montréal, Québec: Chenelière éducation.

Aubin, H.-J., Michel, L. Addictions et conduites dopantes. (2005-2006). p.27-33. (Séminaire).

Source de l’image: https://www.tripadvisor.co.nz/LocationPhotoDirectLink-g274772-d10624301-i205656593-Oliwa_Pub-Krakow_Lesser_Poland_Province_Southern_Poland.html

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