Relire « La Nature » d’Emerson par Alexandra Guité-Verret

              Pour commencer l’année, quoi de mieux que de parler d’environnement, ce grand mal de notre époque que l’on souhaiterait au cœur des préoccupations sociales et politiques. En vain, nous attendons le réveil des dirigeants qui oublient sous le signe de l’argent, l’essence même de la vie, de leur vie : la nature. J’ai relu récemment La Nature (1836) de Ralph Waldo Emerson, philosophe et poète, père du transcendantalisme américain. Emerson célèbre dans ce texte les beautés de la vie et de la Nature, comme la joie de l’expérience directe avec le monde, ce qui me semblait tout indiqué pour amorcer l’année. Sa lecture est une contemplation, du moins, elle invite à sortir au grand air pour contempler par soi-même un coin de nature sauvage, voir si on n’y trouverait pas de quoi assouvir notre besoin de bonheur et de plénitude. Emerson écrit :

Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité (mes yeux m’étant lassés) que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevée dans l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’Être universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou une parcelle de Dieu. Le nom de l’ami le plus cher sonne alors comme étranger et fortuit : être frère ou ami, maître ou serviteur apparaît comme un embarras et un détail sans valeur. Je suis l’amant de la beauté immortelle et sans entraves. Dans la nature sauvage, je trouve quelque chose de plus cher et de plus primordial que dans les rues ou les villages. À travers la tranquillité du paysage, et spécialement sur la ligne lointaine de l’horizon, l’homme contemple quelque chose d’aussi magnifique que sa propre nature.

Il semble que la nature soit partie intégrante de l’homme. Précisément, homme et nature s’entremêlent : si le poète est la « pupille transparente », cette nature claire et révélatrice semble aussi transparente que lui. L’homme est « magnifique » seulement parce qu’il fait partie d’un tout qui le dépasse infiniment. La vie n’est-elle pas justement la quête de ce qui est « primordial » ? Mais où commence cette quête et comment se termine-t-elle ?

Emerson explique avec justesse que l’homme n’est jamais vraiment seul au centre de ses activités quotidiennes. Lui-même dit écrire dans sa chambre sans trouver la solitude. Vous me direz, mais pourquoi appelle-t-il de ses vœux une profonde solitude ? Aujourd’hui, voyons comme nous sommes sollicités de toute part, comme nous avançons à cent milles à l’heure et planifions tout pour ne rien laisser au hasard. La solution donnée par Emerson est simple, et si bonne à entendre : « si un homme veut être seul, qu’il regarde les étoiles. » La nature nous inviterait à une prise de conscience à la fois libératrice et angoissante – ce « je ne suis rien, je vois tout » naît de la rencontre avec la nature, vaste réservoir de sens et de réponses métaphysiques.

            La pensée d’Emerson n’est pas sans rappeler la solitude existentielle d’Irvin D. Yalom, psychologue existentialiste américain ayant travaillé sur la solitude. Selon Yalom, la solitude fondamentale de l’humain surviendrait même chez celui qui jouit des plus riches relations sociales. La confrontation avec notre propre finitude, le choc de notre autonomie après avoir été tendrement couvés, puis le vertige de l’immense liberté qui nous est donnée, et la responsabilité qui l’accompagne, constituent pour Yalom autant d’étapes difficiles, mais essentielles pour réfléchir au sens de la vie. Ces diverses confrontations peuvent très bien naitre de la nature qu’observait Emerson un siècle plus tôt. Car si la nature relève parfois de l’extase chez Emerson, elle est aussi nuancée : « La nature arbore toujours les couleurs de l’esprit. Pour l’homme qui se traine sous le poids du malheur, la chaleur de son propre feu recèle une tristesse en elle. »

Alors, pourquoi ne pas exploiter l’environnement autrement ? Exploiter la nature sans la détruire, l’exploiter pour en faire le miroir de l’esprit. Oublions donc les résolutions que nous ne tiendrons pas. Observons simplement les étoiles, les pins et les rivières à demi gelées. Engageons-nous dans la réflexion ; il en résultera de la joie, jamais de la facilité : « Traversant le crépuscule, sous un ciel nuageux, un terrain dénué parsemé de plaques de neige boueuse sans avoir présente à l’esprit l’idée d’une bonne fortune particulière, j’ai joui d’un sentiment d’allégresse parfaite. J’éprouvai une joie qui touchait à l’angoisse. »

Article révisé par Valérie Marcoux

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