Être transgenre : déconstruire les préjugés grâce aux neurosciences par Estefania Loza

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’ai envie de vous mettre dans l’état d’esprit dans lequel j’étais lorsque j’ai décidé d’écrire cet article. Je faisais défiler l’actualité sur mon téléphone et je suis tombée sur une vidéo d’une adolescente qui expliquait son changement de sexe en clamant que ce n’était pas un choix pour elle. Après l’avoir regardée, j’ai eu l’idée (mauvaise) d’aller voir les commentaires. Je vous en présente quelques-uns, fautes d’orthographe en prime.

« C’est pas normal qu’un enfant veut changer de sex cest comme demandé à la planète de changer ça nature ce qui est purement impossible la vie est fait comme ça … tu vie avec that’s it désolé, mais c’est un problème mental … si ta un enfant un jour tu fais quoi désolé, mais c’est non il va rester comme il est rien à foutre je vais pas accepter ça et c’est pas une question d’être ouvert d’esprit ou pas! »

« Si c’est son choix, ok c’est correct je ne juge pas. Mais c’est à tes frais. À moins que ce soit un problème où ta santé est en jeu »

 « Moi en réalité je suis un ours blanc mais je suis dans un Corp humain je souffre bientôt je vais subir une chirurgie pour devenir Ours polaire »

« Et justement les années 50, les gens ne pensaient pas à se denaturaliser pour changer de sexe, mais bon, semblerait qu’aujourd’hui, on change de sexe, comme changer de t-shirt, dans les commentaires des pro-transgenre, il semble que bien des gens, oublié que l’on réécrit pas la nature humaine… »

« Moi je trouve juste que c est pas normal au Québec on es dans un monde de gauchiste il vire Le monde à l envers »

Bon, je pense que c’est suffisant pour saisir l’idée. J’ai aussi lu beaucoup de commentaires qui affirmaient qu’on ne pouvait pas se prononcer sur le sujet parce qu’il n’y avait pas d’études scientifiques sur les personnes trans. Et pourtant, plusieurs études ayant été menées récemment font état des connaissances actuelles sur les personnes transgenres et présentent des résultats de recherches empiriques. Alors pour éviter qu’on continue de propager de fausses informations en plus des propos injurieux qu’on voit trop souvent, j’ai décidé de vous présenter certains résultats qui mettent en évidence le caractère non optionnel de la transidentité et qui démontrent que non, ce n’est pas une maladie mentale, être transgenre. Si ce sont des preuves scientifiques qu’il nous faut pour ouvrir nos esprits et s’accepter les uns les autres comme nous sommes, alors ainsi soit-il.

L’identité et l’image corporelle

D’abord, pour éviter toute confusion, il est important d’établir que les personnes transgenres sont celles dont l’identité de genre, c’est-à-dire le genre auquel elles se sentent appartenir, ne correspond pas à leur sexe biologique. Pour mieux comprendre cette idée, deux études sur la façon dont le cerveau traite l’image corporelle vont nous éclairer.

La première est une étude du Dr. Jamie Feusner (2016), psychiatre à l’Université de Californie à Los Angeles, qui s’est penché sur la structure cérébrale et les connexions sous-jacentes des personnes transgenres1. Pour comprendre comment celles-ci percevaient leur corps, il prenait des photos des participants avec une combinaison moulante pour que leurs caractéristiques corporelles soient bien visibles et il modifiait ces mêmes photos à l’aide d’un logiciel en vue de leur donner un aspect plus féminin ou masculin. Il demandait ensuite aux participants, à qui on présentait les différentes versions de leur propre corps, d’identifier la photo qui les représentait le mieux.

Lorsqu’on leur présentait les photos non modifiées, les participants non-transgenres montraient une plus grande activité dans leur cortex insulaire, une région cérébrale impliquée dans les émotions, ce qui indique une réaction immédiate quand ils s’identifient à leur corps. Ce n’était pas le cas chez les personnes transgenres. En fait, plus elles s’identifiaient à un corps du sexe opposé, plus on remarquait une augmentation de la connectivité dans leur cortex cingulaire antérieur, une structure activée lorsqu’on réfléchit à notre identité. On a aussi décelé une moins grande activité dans les aires visuelles du cerveau, ce qui pourrait expliquer le décalage entre la perception et l’identification du corps que vivent les personnes transgenres.

La deuxième étude sur l’image corporelle a été effectuée à l’Université de Californie à San Diego par la chercheuse postdoctorale spécialisée en neurosciences cognitives Laura Case (2017). On cherchait à mesurer l’activité cérébrale des participants –transgenres et non-transgenres − lorsqu’on touchait leur main ou leur poitrine. On s’attendait à ce que le cortex somatosensoriel soit activé lorsqu’on touche ces deux régions, puisque c’est la région responsable de la perception du toucher. Cependant, l’activité du cortex somatosensoriel chez les hommes trans nés avec un sexe féminin était bien moindre lorsqu’on touchait leur poitrine. On notait aussi une baisse de l’activité dans la région impliquée dans l’intégrité physique et dans la représentation consciente des mouvements, le gyrus supramarginal. Ces résultats ont amené la chercheuse à émettre l’hypothèse que leur cerveau ne considérait pas cette partie du corps comme leur appartenant, ce qui concorde avec ce qu’on sait déjà sur les personnes trans, soit qu’elles ont l’impression que leur corps ne leur appartient pas.

S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de ces deux études, c’est qu’on ne choisit pas notre identité. C’est le cerveau qui le dit. D’ailleurs, il nous dit plusieurs autres choses encore.

Cerveau masculin ou féminin?

Nous savons déjà que les cerveaux des femmes et des hommes ne sont pas tout à fait identiques et qu’ils possèdent des caractéristiques propres à leur sexe. Mais qu’en est-il de ceux des personnes trans?

Pour observer les différences entre les cerveaux masculins et féminins, on se sert des phéromones, car elles entrainent une activité cérébrale différente chez les hommes et les femmes. Des chercheurs de l’Université de Liège, en Belgique, ont exposé des adolescents transgenres et non-transgenres à des phéromones et ils ont observé que le cerveau des adolescents transgenres s’activait de la même façon que celui des participants du sexe auquel ils s’identifiaient3.

Une autre découverte qui nous a permis d’en savoir plus sur le sujet est celle de la neurologue Ivanka Savic, chercheuse à l’Institut Karolinska à Stockholm. Dans une étude réalisée en 2011, elle a découvert que les personnes transgenres ont aussi des caractéristiques cérébrales du sexe opposé. Plus spécifiquement, elle démontre qu’une femme trans née avec un sexe masculin aura, oui, des caractéristiques masculines, mais aussi des caractéristiques féminines en plus de caractéristiques qui lui sont propres. Parmi celles-ci, elle a décelé que les régions qui contrôlent la perception de soi par rapport à la perception de son propre corps sont plus épaisses, ce qui pourrait être relié à la souffrance que les personnes trans ressentent.

« C’est normal qu’elles souffrent, elles ont un problème mental »

Ah, la fameuse question de la maladie mentale.

Le 18 juin dernier, l’OMS a annoncé une mise à jour de leur Classification internationale des maladies (CIM-10) qui retirera la transidentité de sa classification des troubles mentaux5. Un vote de l’Assemblée mondiale de la santé aura lieu en mai 2019 et le changement entrera en vigueur en 2022 dans le nouveau CIM-11.

Pourquoi?

L’American Psychological Association martèle depuis la parution du DSM-V en 2013 que la non-conformité au sexe biologique n’est pas en elle-même un trouble mental6. D’ailleurs, pour sentir que leur corps correspond à leur identité de genre, les personnes transgenres ont recours à des traitements hormonaux ou à des opérations, et non à une psychothérapie, comme ce serait le cas chez des personnes dont la santé mentale est affectée7. En fait, ce qu’on retrouve dans le DSM, c’est la dysphorie de genre.

La dysphorie de genre est un terme médical qui désigne la détresse de la personne transgenre face à un sentiment d’inadéquation entre son sexe assigné et son identité de genre6. Il est important de noter que dans la dysphorie de genre, ce n’est pas le fait d’être transgenre qui est visé, mais bien la souffrance que peut entraîner la non-conformité de genre pour ces personnes.

Des chercheurs de l’Institut national de psychiatrie Ramón de la Fuente Muñiz à Mexico ont demandé à des personnes transgenres si leur identité leur causait de la détresse, ce qui est une des caractéristiques principales des troubles de santé mentale9. Ils ont trouvé que ce qui causait ce sentiment de détresse chez les personnes trans, ce n’était pas principalement leur non-conformité de genre, mais bien le rejet social et les violences physiques et psychologiques qu’elles subissaient au quotidien. Ces résultats viennent corroborer la thèse du « minority stress » qui soutient que la stigmatisation de certains groupes minoritaires entraîne des situations de grand stress qui peuvent, à leur tour, mener à des problèmes de santé physique et mentale.

Mot de la fin

Je tiens à terminer cet article sur une note un peu plus positive. J’espère vous avoir convaincu de l’importance de s’informer avant de porter des jugements et de l’énorme préjudice qu’on peut causer aux autres en les dégradant et en les rejetant. En cherchant à comprendre l’autre et à l’accepter, on fait un pas vers lui, on s’approche de la main qu’il nous tend. Et c’est ensemble, main dans la main, qu’on progresse.

Article révisé par Gabrielle Séguin

Références 

Feusner, J.D., Dervisic, J., Kosidou, K., Dhejne, C., Bookheimer, S. et Savic, I. (2016). Female-to-Male Transsexual Individuals Demonstrate Different Own Body Identification. Archives of Sexual Behavior, 45(3), 525-536. https://doi.org/10.1007/s10508-015-0596-z

Case, L.K., Brang, D., Landazuri, R., Viswanathan, P. et Ramachandra, V.S. (2017). Altered White Matter and Sensory Response to Bodily Sensation in Female-to-Male Transgender Individuals. Archives of Sexual Behavior,46(5), 1223-1227. https://doi.org/10.1007/s10508-016-0850-z

Ouatik, B. (2018). Dans la tête d’une personne transgenre. Repéré à https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2018/10/transgenre-cerveau-corps-femme-homme-psychologie-sexe-biologie/

Savic, I. et Arver, S. (2011). Sex Dimorphism of the Brain in Male-to-Female Transsexuals. Cerebral Cortex, 21(11), 2525-2533. https://doi.org/10.1093/cercor/bhr032

Burrel, R. (2018). OMS annonce qu’elle va retirer la transidentité de sa liste des troubles mentaux. Repéré à https://tetu.com/2018/06/18/oms-annonce-va-retirer-transidentite-de-liste-maladies-mentales/

Dysphorie de genre. (s. d.). Dans Wikipédia, l’encyclopédie libre. Repéré le 19 janvier 2019 à https://fr.wikipedia.org/wiki/Dysphorie_de_genre

S. d. (2012). Le transsexualisme expliqué par une psy. Repéré à https://www.lapresse.ca/vivre/sexualite/201205/20/01-4527053-le-transsexualisme-explique-par-une-psy.php

Sioui, M. (2016). L’identité transgenre n’est pas une maladie mentale. Repéré à https://www.ledevoir.com/societe/science/476499/l-identite-transgenre-n-est-pas-une-maladie-mentale

Reed, G.M., Robles, R., Fresán, A., Vega-Ramírez, H., Cruz-Islas, J., Rodríguez-Pérez, V. et Domínguez-Martínez, T. (2016). Removing transgender identity from the classification of mental disorders: a Mexican field study for ICD-11. The Lancet Psychiatry, 3(9), 850-859. https://doi.org/10.1016/S2215-0366(16)30165-1

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s