Suggestion de lecture du mois : Celui qui est digne d’être aimé de Abdellah Taïa par Jeanne Benoit

Abdellah Taïa, écrivain d’origine marocaine établi à Paris, publie Celui qui est digne d’être aimé en janvier 2017. Teintées par sa vision du colonialisme français et par sa propre orientation sexuelle, les œuvres de Taïa sont généralement autobiographiques.

Je ne sais pas si je me dois de faire ici l’apologie de ce somptueux roman. Je dois admettre qu’au départ, c’est le doux titre qu’arborait fièrement la couverture de l’ouvrage – d’un peu plus d’une centaine de pages – qui m’a accroché. Or, dès les premières lignes, j’ai trouvé en Ahmed, le personnage principal, un réconfort déstabilisant. Âgé d’une quarantaine d’années, il vit, comme Taïa, à Paris. Il a grandi à Salé, au Maroc, et écrit pour se libérer.

Ce sont en effet ses lettres qui font voyager le lecteur entre le Maroc et la France, et ce, sur près de 25 ans. Il écrit à sa mère, femme qu’il a méprisée, dans le but de s’ouvrir sur son identité et de régler ses comptes. Il écrit à Emmanuel, homme qu’il a aimé, dans le but de rompre et de mieux respirer. Il reçoit aussi des lettres de Vincent, celui qui est abandonné, et de Lahbib, celui qui est digne d’être aimé.

« Avec le temps, surtout en France, terminer une relation, briser mon couple, jeter par terre l’autre, l’amour, me donnait une jouissance rare. Par ma propre volonté, je me retrouvais plus seul que jamais. Plus personne pour m’emprisonner avec ses sentiments pour moi, avec son affection et son sexe. J’étais seul et dur. Seul et seul. »

J’ai d’abord cru que la réalité dépeinte par Abdellah Taïa à travers Ahmed était très loin de la mienne. Après deux lectures, je suis convaincue que tous y trouveront leur compte. Je ne saurais dire si c’est l’introspection profonde ou l’authenticité des sentiments décrits qui fait de cette histoire une réalité pour chacun, mais je suis certaine qu’il n’y a pas d’hasard entre ces lignes : l’auteur a articulé avec soin une série d’échanges accessibles, vrais, touchants. Quels sont les prérequis pour être digne d’être aimé? Ne devrait-il pas s’agir d’un droit, d’une liberté, d’un besoin?

Chaque page est une révolte. Se révolter de ne pas être assez, de ne pas se trouver, de ne pas être soi : c’est la quête que mène réellement Ahmed. Les jeux de pouvoir : l’amour, la passion, la perte, la douleur… Le pays d’origine et celui d’accueil qui s’entrechoquent, qui s’accrochent et qui se repoussent. Un enfant discriminé par la dualité culture – orientation sexuelle.

Avez-vous déjà déposé un roman la tête en tempête et le cœur chamboulé ? C’est ce qui m’a plu, dès les premières pages, chez Taïa : sa légère façon de décrire le lourd – sa douceur dans l’expression de la violence. Une double quête identitaire, une recherche du soi fondamental, une destruction (ou reconstruction) de l’idéal – de soi et des autres, là sont les grands thèmes abordés avec justesse.

« C’est ça, mon idée de l’amour. Je te l’ai dit plus tard, au lit. Sauver quelqu’un de ce monde qui broie les êtres. Sauver un cœur. Lui donner entièrement le mien. Le supporter et le soutenir quoi qu’il arrive. »

Article révisé par Amélie Gilker Beauchamp

À voir aussi : commentaires de l’auteur https://www.youtube.com/watch?v=S6KMHeDolx0

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