Si peu de mots pour tes maux par Marie Tougne

Je t’écris aujourd’hui pour rectifier certaines choses. Encore là, j’aimerais avoir les bons mots pour tes maux, mais je pense encore rester impuissante malgré moi.

Ceci s’adresse à toi. Oui toi. Je t’écris aujourd’hui pour te dire quelque chose de si banal que c’en est même ridicule. Tu verras juste que le « ridicule » dont je te parle est encore dans notre société, considéré comme un problème, mais ça, ils ne te l’avoueront pas à toi. Par contre, ils te le démontreront et te le feront sentir.

Il y a dans toute perte de sens un besoin irrépressible de quête de sens. Dans de multiples situations, nous sommes orientés et guidés par des proches, des connaissances, des lois, ou encore des systèmes. Ces repères nous empêchent la plupart du temps de sombrer dans l’inconnu ou l’inconfort. Toutefois, il existe divers cas où, malgré la présence de repères et contacts, le sens reste introuvable. C’est habituellement vers le début de notre jeunesse qu’une quête identitaire commence.

Dans cet article, tu n’échapperas de nouveau pas au fameux « qui suis-je ? ». Les réponses à cette question sont des plus nombreuses et variées, mais des plus difficiles à trouver, et ce, dans un laps de temps si court donné par notre société. C’est un peu comme si on nous déposait dans la forêt amazonienne sans carte et sans guide et qu’on nous demandait d’en sortir le plus rapidement possible, comme si nous savions exactement de quoi est constituée cette dernière. Hélas, savoir se définir est un projet de vie et chacun tient un plan différent. Mais ils te diront de prendre ton temps alors qu’ils te montreront les minutes défiler.

Cette quête de sens est certes différente pour tout le monde. Et voilà où j’en arrive te concernant. Que ce soit toi ou à la fameuse catégorie à laquelle tu es identifié depuis que tu sais que tu es ce à quoi ils t’ont identifié : tu es plus à risque. Je m’attarderai ici à la communauté LGBTQ. En effet, « en 2008, une méta-analyse impliquant 25 populations internationales a démontré que, sur une période de 12 mois, les adultes et adolescents s’identifiant à la communauté LGBTQ étaient deux fois plus à risque de faire des tentatives de suicide que leurs homologues hétérosexuels »[1]. Les personnes s’identifiant à la communauté LGBTQ sont plus susceptibles de tomber en dépression, mais aussi de considérer le suicide comme une option. Une étude ontarienne a aussi mis en lumière des statistiques choquantes, mais, de manière assez contradictoire, peu surprenantes : « 77% des personnes transgenres ont sérieusement considéré le suicide et 45% ont fait une tentative »[2]. Je souhaite spécifier que mon choix pour le terme « peu surprenant » provient de l’idée que les membres de la communauté LGBTQ sont plus prompts à vivre rejet, discrimination, violence et intimidation. Cela les mène vers un sentiment de solitude et une remise en question supplémentaire à leurs questionnements initiaux.

La communauté LGBTQ a souvent tendance à être classée dans une catégorie, à être associée à des nombres impressionnants de stéréotypes et préjugés, à être limitée dans l’expression complète de sa liberté et de ses droits. Il est certain que la quête identitaire des jeunes et des adultes est difficile et exigeante chez les hétérosexuels, mais chez la communauté LGBTQ, la complexité de la tâche est presque doublée dû en grande partie à la pression extérieure. Mais j’évite de te faire un discours sur leur souffrance. Tu dois mieux que moi savoir de quoi il s’agit. Si ce n’est pas ton cas, tu m’en vois plus que réjouie. Si ce l’est, je vais t’expliquer quelque chose.

Déjà, je tiens à dire que tu en connais beaucoup plus que moi sur le sujet, mais il y a certes une chose que je sais : tu n’as absolument aucune raison de te remettre en question. Tu vois, le problème, c’est que nous qualifions ton amour ou ton sentiment profond comme des problèmes. Que nous sommes forts à en créer des problèmes ! Cette fois-ci, il fallait trouver une nouvelle cible parce que derrière tout problème, il faut bien évidemment trouver quelqu’un à pointer, blâmer et critiquer. C’est trop facile de réaliser que la personne à changer est celle derrière le fusil qui cherche à tirer quand un inconvénient survient. Tu es né comme chacun d’entre nous, tu es rempli d’amour comme chacun d’entre nous, tu cherches à aimer comme chacun d’entre nous, tu cherches à savoir qui et comment tu veux aimer, mais on te traite différemment : on te dit que ta façon d’aimer est différente. Et pourtant, tu ne cherches qu’à t’aimer toi ou quelqu’un d’autre. Comment rendre une banalité si complexe !

Alors, tu trimbales ton étiquette avec toi partout où tu marches. À plusieurs reprises, tu tentes d’enlever ton étiquette et de la jeter à la poubelle en direction vers l’école, mais voilà qu’en cours de gym, on te la colle dans le dos et parfois, certains vont même jusqu’à te la tisser. Et avec leur aiguille, ils te piquent, ils te font mal. Tu réalises que sans cette aiguille, tu n’aurais pas nécessairement cette souffrance ajoutée. Tu ne cherches qu’à aimer. Et tu sais aimer ; ça aussi je le sais. Alors te voilà à te remettre en question, à réfléchir abondamment à ta place en société alors que personne n’a sa place. Sauf que toi, on te le fait beaucoup plus sentir. Du coup, tu vois avec cette souffrance une option qui ne devrait jamais en être une. « 33 % des jeunes LGB ont déjà̀ essayé de se suicider comparativement à 7 % des jeunes en général (Saewyc, 2007) »[3].

Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te dire ça spécifiquement : nous t’avons classé. Tu fais partie d’une catégorie. Tu portes avec toi un nom qui n’est certainement pas le tien. Tu te promènes avec tes questionnements et tes remises en question à longueur de journée. Laisse-moi te dire quelque chose : pars te promener avec ton amour. Défile les rues en lui tenant la main, en l’embrassant vigoureusement. Exprime ton amour à ta manière à toi, je ne la connais pas encore. Pourquoi pas nous le montrer ? Tu veux faire ça de manière plus privée ? Ça aussi tu peux le faire. Parce que c’est ton choix. J’ai des sentiments mitigés sur de nombreuses choses dans la vie, mais la position de choix formulée par Sartre me semble plausible. Tu fais ce que tu veux de ton amour. Sache juste ne pas le remettre en question en considérant une « option » qui n’en sera jamais une. Et par option, je parle de suicide. C’est fini d’utiliser des euphémismes ou des sous-entendus pour exprimer des choses graves qui requièrent le moins d’atténuation possible.

Comme je trouve absurde tout ce que je viens de t’écrire. Je trouve atrocement triste de devoir le faire, parce qu’il n’y a rien de plus banal, mais à la fois positivement envahissant que l’amour. Et chacun écrit son histoire. Alors encore à ce jour, j’ai du mal à comprendre pourquoi on hésite à te prêter un stylo pour écrire la tienne ou encore pourquoi on t’arrache ton stylo des mains en trouvant des justifications du plus grand ridicule. Alors voici un petit conseil : pars chercher ta plume, trempe-la bien dans son encre et commence ton histoire par ce que tu veux. Commence ton histoire à ta manière. Le fameux « Il était une fois » te vient-il à l’esprit ? Et si tu commençais ton histoire par ton début à toi, par un début qui t’es propre, singulier ?

Rappelle-toi juste d’une chose : tu retrouveras dans la poubelle, à côté de ton bureau, des brouillons, car personne n’écrit parfaitement son histoire la première fois. Comme ce serait ennuyant d’atteindre aussi parfaitement la satisfaction ! Tu auras à côté de toi les brouillons de ton histoire, mais si tu creuses un peu plus loin, tu retrouveras tout au fond de ta poubelle une étiquette ; ton étiquette parsemée de fils autrefois cousus à toi. Chaque trace d’encre sur ton papier a entrainé un fil à tomber. Tu te lèveras, regarderas ton calendrier : nous sommes mardi. C’est l’heure d’aller jeter les poubelles.

Article révisé par Luémi Bonnaire

Références :

[1]http://www.doctorsreview.com/articles/depression-and-suicidality-lgbtq-communities/

[2]http://www.doctorsreview.com/articles/depression-and-suicidality-lgbtq-communities/

[3]Familles lgbtq. (2018). Suicides chez les jeunes LGBTQ. Repéré à https://www.familleslgbt.org/1463149763/Stewart%202014.pdf

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