La vie est un jeu, tout est jouable par Marie Tougne

Elle avait trois ans et on lui empêchait un grand nombre de choses. Déjà, elle était prévenue qu’il y avait certaines choses qu’elle ne pouvait pas faire. Elle en était pourtant capable. Elle en avait pourtant envie. Et du haut de ces trois ans, elle demandait pourquoi. Sa curiosité était déjà semée, mais elle ne savait pas encore à quel point sa curiosité était un champ qui respirait de lui-même et que le monde adulte était son pesticide. On lui disait cette phrase qu’on lui répète encore à 25 ans  : « parce que tu es une fille ». Cette excuse, elle l’assimile au cours des années. Et puis, il n’est même plus question de se convaincre que cette réponse adulte est valide, c’est plutôt une question de savoir en quoi elle ne peut pas l’être. 

En grandissant, elle est progressivement découragée : alors qu’elle est sur le point d’entreprendre quelque chose, de prendre son envol, la voilà soudainement freinée par les rires, les remarques, les regards et les questionnements tels : « es-tu certaine que tu veux essayer ? ». Il lui est arrivé maintes fois de ne pas comprendre et de se questionner à savoir pourquoi lorsqu’elle exprime quelque chose de sérieux, on commente son physique ou on lui répond : « c’est une réflexion mature pour une fille, dis donc ». 

Vous savez, elle n’a pas décidé de naitre femme ; et même si elle pouvait le choisir, elle naitrait femme malgré tout. Je vais vous expliquer pourquoi. 

Naitre femme, c’est naitre égale naturellement, mais socialement avec des difficultés prédisposées. Ces difficultés sont non seulement construites, mais imposées. Toutefois, toute femme détient ce côté révolutionnaire. À bas l’imposition. 

Naitre femme, c’est naitre forte. Je ne parle pas du combat qui cherche à savoir qui on abat, mais bien au contraire, de savoir se battre pour faire avancer ce qui ne mérite pas de recul. C’est d’une telle absurdité de savoir que nous nous sommes fait reprocher de nous battre pour nos droits, droits pourtant humains et naturels. Ce qui est encore plus ridicule est de comprendre que les personnes nous amenant à réfuter quelque chose de socialement construit, donc artificiel et imposé, sont les mêmes nous réprimandant de manifester trop fort et en trop grand nombre. Il m’arrive d’en rire. 

Parfois, il m’arrive d’en pleurer. Oh tenez, une autre femme sensible. Que ce monde manque de sensibilité ! Laissez donc couler les larmes. Ma tristesse quand j’y pense est synonyme d’incompréhension et d’un sentiment d’impuissance. Alors que parfois, la femme travaille aussi fort que son homologue masculin, on lui demande d’attendre cinq secondes de plus après le déclenchement du signal pour courir le 100 mètres. Et pourtant, tout le monde connait l’importance d’une seule seconde dans une compétition. Parfois, la course n’a même pas débuté et déjà, elle est épuisée, et ce, non pas physiquement, mais mentalement. Pourquoi? Parce qu’avant même le début de la course, on l’a prévenue que si elle partait en même temps que lui, elle ne réussirait pas ; phrase qu’elle assimile depuis qu’elle comprend les mots sortant de la bouche des adultes. On prédispose le découragement moral chez les jeunes filles sans s’en rendre compte. Les commentaires, les blagues, les comportements, les tendances et les regards semblent éphémères à première allure, mais persistent et s’accumulent. Alors les femmes en devenir accumulent, étouffent et s’habituent. Je refuse de les voir continuer à s’habituer. 

Naitre femme, c’est naitre avec insouciance, mais apprendre à craindre. « N’accepte pas les bonbons du monsieur », « Rentre à 21h00, ton frère lui rentrera plus tard », « Ne marche pas seule dans la rue ». 

Naitre femme, c’est naitre saine d’esprit, mais apprendre à vivre avec des contradictions. « Aime qui tu es, mais répond aux critères », « Ne met pas cette jupe, mais sois une femme confortable dans ses chaussures », « Souris, ma chouette, mais va refaire tes dents », « Démontre tes capacités, travaille fort et ose, mais ne lève pas trop la main en classe ». 

Naitre femme, c’est naitre avec du potentiel, mais apprendre à vivre sachant qu’il peut être limité à n’importe quel moment par autrui. « Laisse, ton frère va s’en occuper », « Tu ne peux pas comprendre », « Tu n’y arriveras pas », « Tu ne pourras pas », « C’est pas un truc que les filles sont capables de faire ». 

Naitre femme, ce n’est pas un choix. Le devenir en est un. Savoir taire les pessimistes sur son chemin en leur souriant au lieu de leur lancer quelconque injure est une force hors norme, surtout quand ils vous crient constamment que c’est inutile d’essayer et que vous êtes une moins que rien. La puissance de la femme contemporaine.

Naitre femme a, au fil des années, eu des significations différentes. Encore aujourd’hui, dans de nombreux pays, c’est perçu comme un désavantage, un inconvénient. Et pourtant, c’est un cadeau des plus précieux. Comme toute chose de ce monde, tout dépend de la manière dont on l’aborde. Regardez une femme se convaincre qu’elle vaut plus que ce qu’on lui a appris et vous comprendrez où je veux en venir. 

Le 8 mars est qualifié de journée internationale de la femme. L’initiative est belle, mais quelque chose me dérange. Allons-nous, comme les nouvelles à la télévision, parler du sujet et de la beauté féminine pendant ce jour spécifique et dès le lendemain tourner la page, indiquer que c’est une blague et passer directement à des choses qualifiées de plus importantes ? Oui, ma chouette, ce n’était rien qu’un poisson d’avril. La routine nous rattrapera comme elle sait si bien le faire. 

Je ne souhaite donc pas parler au nom du 8 mars, mais de l’année au complet, au nom des vies féminines. Je souhaite rectifier que je parle au nom de ce que je sais et vis. Il serait fortement injuste de ma part de parler des conditions des femmes vivant des atrocités et un manque total de liberté. J’ai beau essayer de m’imaginer ce que c’est et de me mettre à leur place, la dégradation qu’elles vivent doit être des plus atroces. Par respect pour ces femmes, je tiens à les mentionner, mais je n’ose pas parler en leur nom. Je souhaite toutefois dire ceci : j’ai côtoyé un grand nombre de femmes dans ma vie et plusieurs m’ont dit la même chose. Elles m’ont en grande majorité parlé de peur, alors qu’elles ne sont pas peureuses de nature. Cette peur leur a été inculquée, et puis reprochée. La peur de poser des questions, la peur du ridicule, la peur de performance, la peur de marcher dans le noir alors que les étoiles brillent de plein cœur et éclairent cette « obscure clarté », la peur d’être, la peur de paraitre, la peur de vivre à leur manière. 

            Selon le dictionnaire Larousse, la femme « désigne l’être humain de sexe féminin ; le terme s’emploie généralement quand il s’agit d’une adulte. » Cette définition est simple, mais en ce 21esiècle, je ne peux exprimer la joie que je ressens de voir que la définition universelle de la femme n’est plus, comparativement aux siècles précédents, une définition basée sur l’idée que la femme est le contraire de l’homme. La femme est désormais indépendante. Elle a sa propre définition, sa propre entité. On entend souvent dire que le combat n’est pas terminé : je considère cela véridique. Il est pourtant si différent. C’est une bataille pacifique où des voix, et non des armes sont levées à l’unisson. C’est un combat continuel, mais qui se transforme dans les esprits des battants en de l’espoir. Ce n’est pas une guerre. Ce n’est pas la destruction humaine, c’est sa réparation. Le monde serait certainement plus beau si la coopération régnait, si les opposants cessaient d’envoyer pessimisme, sexisme, agression, irrespect et bien plus de l’autre côté de leur terrain. 

Et si on croisait la ligne entre ses deux terrains ? Et si on s’y rejoignait ? Et si, comme quand on était petits, libres d’esprit et naturels, on se rencontrait tous dans le carré de sable ? 

La vie est un jeu, tout est jouable. 

Naitre femme, c’est naitre libre et heureuse. C’est savoir se définir avec des mots introuvables dans le dictionnaire et dans le langage humain. La liberté n’a pas de limite. 

Peut-être un jour entendrons-nous des voix. Celles-ci ne revendiqueront plus leurs droits. Peut-être un jour verrons-nous des larmes. Celles-ci ne seront pas des expressions de tristesse.

Ces bruits et manifestations seront des rires, des vrais éclats de rire dans les salles de classe, alors que ces jeunes filles apprendront ce qui était autrefois la vie d’une femme. 

Texte révisé par Valérie Marcoux

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