Suggestion de lecture : La Burqa de chair de Nelly Arcand par Alexandra Guité-Verret

Nelly Arcan est l’une de nos meilleures écrivaines. Née en 1973 à Lac-Mégantic et décédée à Montréal en 2009, Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, laisse une œuvre littéraire très dense, crue et distante. Son premier roman Putain est criant de lucidité. Il paraît à la maison du Seuil en 2001 à Paris et fait l’effet d’une bombe auprès des lecteurs et de la critique. Son deuxième roman Folle, paru en 2004, reçoit un même accueil. Viennent ensuite successivement L’enfant dans le miroir (2007), À ciel ouvert (2007), Paradis, clef en main (2009), puis Burqa de chair (2011), une série d’essais publiée de manière posthume. Putain ou folle, voilà bien, nous rappelle Arcan, les qualificatifs que l’on réserve depuis des siècles aux femmes qui osent parler.

L’écrivaine a vingt ans lorsqu’elle fait son entrée dans une agence d’escortes, dans la « putasserie », et c’est sur cette trame de fond que se superposent les pensées litaniques de la narratrice de Putain. Il serait difficile de détacher cette narratrice de son auteure qui en assume, pèse et ressent tous les mots. Autobiographie ou pas, le texte apporte une éclairci sur la difficulté d’être femme. Et devant un tel objet, les lecteurs frémissent d’excitation. On s’arrache sa prose comme les clients lui arrachent ses vêtements.

Nelly Arcan fait une critique acerbe de la société de consommation qui achète, entre autres choses, des femmes. Surtout, elle met au jour le regard omniprésent posé sur la femme et qui la tue à petit feu. En ce sens, Arcan a suscité l’incompréhension de plusieurs en arborant les couleurs mêmes de cette société du spectacle qu’elle critiquait ; on a jugé ses décolletés et mesuré la longueur de ses jupes alors qu’elle tentait de dévoiler la force écrasante qu’exerçait sur son corps le monde extérieur. Ainsi, on tente encore d’associer chaque mot de Putain à sa propre vie, de ramener chaque mot à la bouche pulpeuse d’une vraie putain. Arcan était sans doute pour les médias un cas rare et combien intrigant, une prostituée de luxe en colère s’adonnant magnifiquement à l’écriture :

« […] je dis non et ils disent oui, et je dis ça fait mal et ils disent j’y vais doucement, tu verras, ça fait du bien, mais oui c’est vrai, ça fait du bien, ça fait mal doucement, et que vaut cette presque douleur à côté de leur joie, qu’est-ce qu’avoir mal lorsqu’on est moi, qu’est-ce que vouloir, penser ou décider lorsqu’on est pendue à tous les cous, à toutes les queues, les pieds dans le vide, le corps emporté par cette force qui me fait vivre et qui me tue à la fois, et si je ne sais pas crier ni gesticuler en dehors du lit, en dehors de la demande, alors peut-être que mes mots, ces mots pleins de mon cri qui pourront les frapper tous, et plus encore, le monde entier, les femmes aussi, car dans ma putasserie c’est toute l’humanité que je répudie, mon père, ma mère, mes enfants si j’en avais, si je pouvais en avoir, j’allais oublier que je suis stérile, incendiée, que tout le sperme du monde n’arriverait pas à éveiller quoi que ce soit en moi. »

On ne peut réduire le roman à la seule expérience de la prostitution, décisive certes, mais qui ouvre la porte à de profonds questionnements. Le poids de son rôle se ressent. Et l’impossibilité de se déprendre d’une douleur qui fait vivre et mourir à la fois. Sous le corps, il y a de la chair, mais c’est une chair factice, une chair vidée ou d’emblée vide :

« Et qu’y aurait-il en dessous pensez-vous, sous la surface de ce qui est à enlever, y trouverait-on la satisfaction d’une peau toute neuve, un sourire étoilé et une poitrine inspirant une volée de prières, obligeant le monde à ramper sous son rayonnement, […] la désolation d’un corps déserté par lui-même, une charcuterie à quoi on n’oserait pas rattacher de nom, je n’en sais rien mais ça ne pourrait pas s’arrêter là, surement pas, pas encore, ce qu’on trouverait serait toujours à enlever, couche par couche, du corps à perdre, à déporter, l’anorexique creusant son ventre, creusant sa tombe, et n’allez pas croire que ce soit exceptionnel, non, des millions de femmes font de leur corps une carrière, de la nourriture un art, la maîtrise de leur bouche sur des morceaux de fruit si petits qu’ils font pleurer […]. »

Fille d’un père infidèle et d’une mère déprimée et non désirée, puis élève de religieuses rigides et hypocrites, Nelly Arcan refuse de devenir l’une de ces femmes perdues parmi tant d’autres. Rien ne semble plus terrible que de passer inaperçue, que d’être absente dans le regard de l’Autre – être putain, c’est aussi une façon de s’assurer un regard posé sur soi en permanence. Mais Arcan montre bien qu’exister dans le désir de l’Autre ou dans le reflet du miroir (le désir de soi) conduit à la perdition : on ne sait plus qui on est, on creuse et on ne trouve rien : le vide originel, Thanatos surplombant Éros.

« […] soyez honnête monsieur le docteur, comment est-il possible que je sois normale alors que je m’évertue à déclarer que je suis en train de mourir, et comment mon sexe peut-il être normal alors qu’il s’est perdu dans un réseau d’échanges où il n’est plus possible de le reconnaître, et ainsi nous passons du mal de vivre de mon sexe au mal de vivre de ma tête qu’il faudra bien soulager de quelques comprimés avant qu’elle ne le rejoigne dans ses automatismes et ses claquements d’autiste, il faut des comprimés pour me dérider du jour et d’autres pour me faire dormir la nuit, il en faut beaucoup car on finit par dérégler son équilibre biochimique à force de prédire tout ce qui n’arrivera pas, tout ce qui ne peut pas arriver, j’ai la mort au bout des synapses que je ne sais plus faire taire, et moi je vous dis que ce cerveau n’est pas le mien, c’est celui de ma mère car il a pris sa stature de larve en vieillissant, il a grandi vers le bas à mon insu et s’est fixé au sol de peur de faire mieux qu’elle, vous voyez il ne faut jamais faire mieux que sa mère surtout si elle meurt de sa petitesse, ça pourrait l’achever de se voir surpassée par une enfant dont elle a exigé la compagnie fidèle pendant que le père courait les putains, alors il faudrait la soigner avant moi sinon je doute fort que ce soit efficace, il suffirait que je pense à elle une seule fois pour que ma tête redevienne la sienne, je l’ai déjà dit je crois, j’ai ma mère sur le dos et sur les bras, pendue à mon cou et roulée en boule à mes pieds, je l’ai de toutes les façons et partout en même temps, voilà pourquoi il faudrait qu’on me coupe la tête, qu’on m’arrache la peau, il faudrait détruire tout ce qu’elle a marqué de sa morsure de chienne lorsque j’étais encore au berceau, il faudrait me dépecer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que les os, et au moment de ne plus offrir de surface où elle puisse déposer sa charge, je deviendrai quelqu’un qui ne sera pas elle, je serai morte sans doute mais j’aurai accompli un exploit, celui d’être la fille de personne […] »

La littérature sauve un temps Nelly Arcan. Les idées pleuvent d’une seule coulée (voyez que l’extrait n’est une partie d’une seule phrase). Les mots sont le cri qu’elle ne peut produire, car il n’est pas simple de crier, cela nierait à projet de séduction. Ce projet repose d’ailleurs sur un projet plus large qu’est le meurtre symbolique de sa mère. Pour l’auteure, la littérature et la psychanalyse sont l’avènement d’une pensée complexe, celle d’une jeune femme brillante, anxieuse et obsédée par sa propre image.

En entrevue (voir https://www.youtube.com/watch?v=sv4amyM8qEs), répondant aux compliments que lui fait son intervieweuse, Arcan lui dit qu’elle semble peut-être très belle, mais que sa beauté est le fruit d’efforts appliqués et répétés. Parfaite, elle ne l’est pas : il n’y a qu’à voir ses ongles. Arcan mentionne alors la laideur de ses ongles, seul lieu de son corps qui semble lui échapper, ongles qu’elle n’arrive pas à contrôler et qu’elle ronge au sang. On reconnaît alors l’intransigeance de la narratrice de son roman lorsqu’elle raconte les débuts de son anorexie, trouble qui traduit sans doute une angoisse profonde face à la vie : « il faudrait que la folie remplisse ma vie d’un monde recréé, sans homme ni femme, un monde de litanies et de gestes pieux ». Les romans de Nelly Arcan n’ont vraiment rien de ce monde transformé – il y a trop d’hommes dévorants, trop de femmes rivales. Arcan « interpelle la vie du côté de la mort ». Longtemps attirée par le suicide, elle en fera un thème littéraire bien avant de se pendre dans un appartement de Montréal, à 33 ans. Il est toujours troublant de lire l’annonce de sa mort dans Putain : « Je me tuerai devant vous au bout d’une corde, je ferai de ma mort une affiche qui se multipliera sur les murs, je mourrai comme on meurt au théâtre, dans le fracas des tollés ». Sans doute ne faut-il pas taire sa mort, car celle-ci est l’objet même de son discours : le poids de la performance, le malaise d’être femme et humain, la perte de soi dans une image projetée. La mort apparaît alors comme une vengeance ultime contre la vie qui nous échappe.

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