Tout seul ensemble par Marie Tougne

Mon réveil sonne. Je ne l’entends pas. Pourtant je suis réveillée. Mes yeux ouverts depuis la veille. Le regard vide. L’esprit intranquille. La gorge serrée par les larmes. Les yeux gonflés. Les mots qui n’en sont plus. La lourdeur qui est reine dans ma chambre. Les rideaux fermés. Je stagne. Je n’ai même plus peur. Je suis habituée. 

Solitude,

            Je t’écris aujourd’hui pour te dire que je te quitte. Longtemps, je t’ai aimée comme on aime ceux qui savent si bien nous faire mal. Pendant si longtemps, tu as été le reflet de ma vie, l’ombre qui ne me quittait jamais. Ta présence était imposée. Jamais tu ne sonnais ou appelais pour me demander si tu pouvais venir. Tu entrais dans ma chambre et t’asseyais sur mon lit, à contempler les maints mouchoirs éparpillés, représentant le désordre dans ma tête. Tu t’approchais et m’insultais. C’était pire que des coups, c’était abattant à sa manière. Tu me rappelais ce qu’en vain je tentais d’oublier. Et parfois, alors que la force me prenait par surprise, tu me montrais la clé de la porte que tu avais bloquée à ton arrivée. Sortie interdite. Tristesse assurée. J’ai dû apprendre à côtoyer les autres que tu amenais avec toi. Tu m’as présentée à Désespoir et Rumination. Ils n’ont pas su être originaux et t’ont suivi dans ta manière d’être. Imposante. 

Solitude, Désespoir, Rumination,

            Je vous quitte. Je m’en vais. Ça m’a pris soudainement alors qu’en chœur vous avez décidé de vous y mettre, de vous moquer de nouveau, de vous acharner sur ce que je ne suis pas et ne deviendrai jamais. Alors que vous me pointiez la chambre vide, je vous pointais votre présence qui devenait malgré moi rassurante au cours des années. Mais ce matin, c’en était de trop. Vos mots allaient au-delà de ce que l’oreille humaine peut tolérer entendre; de ce que le cœur humain peut supporter comme mal.

Cette ombre, c’est moi. Cette solitude, c’est moi. Cette vie est la mienne. C’est moi qui vous ouvrais la porte, mais en détournant le regard de mon geste automatique. Je décide. 

C’est à ce moment-là que tout change. Quand nous prenons conscience que rien n’est imposé, mais tout est imposable. Et je suis maîtresse de ce que je fais. Je décide. Je fais le choix de qui entre, qui sort, parce que je détiens la clé. J’en ai même un double pour ceux que je laisserai entrer dans quelques années. Cette chambre, ma chambre, c’est ma vie. J’ai décidé de la repeindre cette chambre. J’y ai accroché aux murs des photos, j’ai ajouté aux murs de la couleur, j’ai ramassé les mouchoirs qui envahissaient mon lit, j’ai mis de côté les bouts de papier exprimant ce que mon cerveau démuni ne pouvait exprimer : j’ai rangé ma chambre. Ce rangement ne s’est pas fait en une journée, ni même en un mois. Ce rangement n’est pas encore terminé, parce qu’il existe des milliers de façons de ranger sa chambre et de disposer les meubles, de peindre ses murs, de décorer. Malgré tout, je laisse toujours la boîte de mouchoirs sur ma table de nuit, car il m’arrive encore de les voir s’accumuler. Alors je regarde les photos et j’ouvre les fenêtres. Pas aujourd’hui. Pas demain. 

Je ne dis pas que la tristesse disparaît, parce qu’elle m’a trop longtemps connue et je la connais trop bien, mais je ne lui ai pas donné le double. Je ne lui donnerai plus. Elle ne me le prendra plus. 

Vous pouvez penser que ça ne se règlera jamais, que ça restera toujours comme c’est maintenant. Vous pensez sûrement que personne ne comprend. Je pense qu’il est temps de s’avouer que l’on sait ce que c’est. Chacun a une solitude singulière. Toutefois, la solitude se partage aussi. Cela reflète bien ma phrase préférée : « Nous sommes tout seul ensemble ».    

La vie est comme une balançoire. Au début, on vous pousse quand vous êtes tout petits. Puis, un jour, on vous dit que vous devez vous pousser seul. Et quand on vous dit ça et que vous essayez, vos pieds se retrouvent dans le vide et c’est comme si tout le monde disparaissait. Vous peinez pendant longtemps et parfois vous abandonnez. Puis, progressivement, vous apprenez à prendre votre élan. Vous vivez succès et échecs, frustration et contentement. Et il y a cette journée, alors que vous êtes tombé de la balançoire les fois précédentes, vous y arrivez. Vous vous balancez enfin. Les pieds dans le vide. Vous finissez plus tard à tellement bien maîtriser le tout que vous craignez de faire un tour complet. Et soudainement, vous décidez de sauter pour revenir sur terre. Les nuages étaient réconfortants dans leur terreur, mais VOUS décidez de revenir. Et le premier atterrissage que vous faites est le début des multiples autres à venir. 

Papa, maman, vous avez vu? 

Il est 5h30. Je me lève. Je vais ouvrir les rideaux. Je laisse un mot sur le frigo : je reviens, je pars faire un tour au parc. 

Texte révisé par Julianne Roy

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