Des mots pourris par Sarine Demirjian

Quand j’étais petite, une de mes plus grandes frustrations était lorsqu’on ne me comprenait pas. Quand je n’arrivais pas à m’exprimer de la façon voulue, quand je ne parvenais pas à faire comprendre à l’autre ce que je voulais réellement dire, ou ce à quoi je faisais référence. Quand les mots ne suffisaient pas. Quand les mots ne convenaient pas.

Les larmes montaient à mes yeux, je voulais crier, secouer l’autre, frapper un objet. Je me fâchais. Je devenais impatiente. J’avais absolument besoin qu’on me comprenne. Besoin d’être comprise par l’autre.

Peut-être parce que je ne me comprenais pas moi-même.

En vieillissant, nous apprenons que la seule façon efficace de nous faire comprendre est à travers nos mots. Nous pensons que ce sont les mots qui définissent la réussite ou l’échec d’une interaction. Nous nous inquiétons sans cesse par rapport à ce que nous disons. Quand nous rencontrons une personne pour la première fois, nous essayons de l’impressionner avec nos mots. De nous décrire. De lui peindre une image de ce que nous croyons être. Nous choisissons nos mots selon les personnes avec qui nous interagissons, en espérant que nos mots plaisent, en espérant que nos mots concordent avec ce que l’autre pense de nous. Pourtant, une personne peut être incapable de comprendre mes mots, mais peut très bien me comprendre, moi. Et l’inverse est aussi possible. On peut comprendre mes mots, mais ne pas me comprendre moi. Quand j’avais 10 ans, je suis allée en Italie (je ne suis pas Italienne et je ne parlais pas l’italien), et je me suis fait une amie italienne qui ne parlait ni l’anglais ni le français. Nous nous comprenions très bien. Les mots ne constituaient pas l’essentiel de l’interaction.

Je peux parler avec mes yeux, avec mon regard, avec mes gestes, avec mon toucher (ou plutôt, avec l’absence de mon toucher), avec mes émotions, avec mes larmes, avec mon sourire, avec mon rire, avec le silence, avec l’absence de mes mots. Il est facile de décevoir et de mentir avec ses mots. Mais il est difficile de mentir avec son regard, avec ses gestes, avec ses yeux. Je crois que les personnes qui me comprennent le mieux ne sont pas celles qui ont appris à me connaître à travers mes mots, mais plutôt celles qui ont appris à me connaître à travers l’absence de mes mots.

Article révisé par Charles Lepage

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