L’(in)existence des symptômes psychologiques du syndrome prémenstruel par Marie-Andrée Richard

Le syndrome prémenstruel (SPM) serait un ensemble de symptômes que des femmes vivraient selon leur cycle menstruel. Puisque ce sujet est si omniprésent dans les médias et la société, on finit par croire qu’il est bien documenté dans la littérature scientifique. Pourtant, il n’y a pas de consensus sur la définition, la prévalence, les symptômes, la durée, le moment, les causes, les traitements et même l’existence du SPM (DeLuca, 2014). Le SPM serait donc davantage un construit culturel plutôt qu’un concept scientifique.­

L’idée du lien entre les changements d’humeurs et le cycle menstruel a été proposée parallèlement par deux personnes en 1931, soit par la psychanalyste américaine Karen Horney et le gynécologue américain Robert Frank qui employa le terme de ‘’tension prémenstruelle’’ (Romans, Clarkson, Einstein, Petrovic et Stewart, 2012) (Romans, Clarkson, Einstein, Petrovic, & Stewart, 2012). Par contre, le concept du syndrome prémenstruel tel qu’on le connait aujourd’hui a commencé à être répandu au courant des années 60.

Bien qu’il n’y ait pas de critères précis dans la littérature scientifique, Robyn Stein DeLuca, psychologue et autrefois chercheure à l’Université de Stony Brook à New York, souligne qu’il est souvent rapporté que 150 symptômes en lien avec le SPM (DeLuca, 2014). En peut en effet retrouver ce nombre sur des sites internet de pharmacie (Pharmacie Brunet, s.d.), ou encore dans des chroniques scientifiques à la radio de Radio-Canada (« Santé et science avec Marianne Desautels : Les règles et le syndrome prémenstruel », 2016). Elle rajoute que la nature, le nombre et l’intensité de ces symptômes sont si variés entre chaque personne et entre chaque cycle, que cela enlève tout le sens au concept du syndrome prémenstruel.

La fin et la durée du SPM ne seraient pas bien définies et manqueraient de support scientifique. Une équipe du département de psychologie l’Université de Toronto, financée par les IRSC, a réalisé une revue de la littérature sur les études explorant les liens entre les changements d’humeurs et le cycle menstruel dans la population générale (Romans et al., 2012). Les résultats sont surprenants (figure1) : seulement 15% des articles démontrent un lien entre les changements d’humeur et la phase prémenstruelle uniquement. Ils ont donc conclu que l’ensemble de ces études ne supportaient pas l’existence d’un SPM d’humeurs négatives dans la population générale.

Figure 1. Pourcentage des articles supportant les types d’association des humeurs négatives avec le cycle menstruel.

Pourquoi ce manque de consensus?

Dans la même revue, les auteurs mentionnent que les méthodologies des études manquaient de rigueur, ce qui diminue la possibilité de comparer les résultats entre les études. Suite à ce constat, ils ont émis ces recommandations suivantes : les études devraient être prospectives, dans lesquelles les symptômes positifs et négatifs devraient être mesurés à tous les jours pour au moins un cycle menstruel. L’échantillon devrait être constitué de femmes qui ne sont pas atteintes du trouble dysphorique prémenstruel, qui ne prennent pas la pilule contraceptive et qui ne connaissent pas l’objectif de l’étude.

C’est à partir de cette méthodologie proposée que cette même équipe de recherche a réalisé le projet Daily in Mood Life, qui avait pour but de déterminer à quel point les émotions pouvaient être expliquées par le cycle menstruel  (Romans et al., 2012, 2017). Durant six mois, 76 femmes en santé ont répondu quotidiennement à un questionnaire par télémesure (c.-à.-d. à distance). Les résultats démontrent que la santé physique, le stress et le support social seraient de meilleurs prédicteurs des humeurs que les phases du cycle menstruel. Ils ont aussi découvert que la fréquence de pleurs ne variait pas selon la phase menstruelle malgré la croyance populaire que les femmes pleurent plus souvent avant leurs règles. En cohérence avec ces résultats, des études réalisées vers la fin des années 1980 ont rapporté que les humeurs fluctuaient davantage selon les jours de la semaine que selon les phases du cycle menstruel (Mansfield, Hood et Henderson, 1989; McFarlane, Martin et Williams, 1988). Tout cela favorise donc la remise en question du lien entre le cycle menstruel et les émotions.

Les conséquences des croyances du SPM

Qu’il existe réellement ou non, le SPM apporte son lot de conséquences chez les femmes. Plusieurs femmes pourraient invalider ou se voir invalider leurs humeurs négatives ; on attribuerait leur détresse  à leur cycle menstruel plutôt qu’aux réels problèmes auxquels elles font face, que ce soit au niveau personnel, relationnel ou professionnel. Comme leurs sentiments ne sont pas pris au sérieux et considérés irrationnels, elles ne seront pas incitées à apporter des changements pour régler leurs problèmes ou améliorer leur qualité de vie (DeLuca, 2014; Romans et al., 2012).

Plusieurs croyances populaires supposent aussi que le SPM nuit aux cognitions des femmes, ce qui peut nuire à leur cheminement professionnel. Une étude réalisée en Pennsylvanie a voulu démentir cette croyance, en se penchant sur l’effet des stéréotypes négatifs des menstruations sur la performance cognitive des femmes (Wister, Stubbs et Shipman, 2013). Le concept de la menace du stéréotype (stereotype threat) représente l’effet que les stéréotypes peuvent apporter sur les performances cognitives chez les membres d’un groupe visé. Cet effet a été observé, par exemple, chez les Afro-Américains (Steele et Aronson, 1995), les femmes sur leurs performances en mathématiques (Spencer, Steele et Quinn, 1999), et les personnes âgées sur leur mémoire (Chasteen, Bhattacharyya, Horhota, Tam et Hasher, 2005).  L’une des conditions expérimentales était l’exposition ou non d’un stéréotype négatif subtil en lien avec les menstruations avant leurs tâches cognitives qui incluait entre autres la tâche Stroop (Stroop, 1935). Ce test consiste à nommer le plus rapidement possible les couleurs des mots, qui sont eux-mêmes des couleurs, tout en faisant le moins d’erreurs possible. L’exposition au stéréotype se faisait par la passation d’un court questionnaire en lien avec leur propre cycle menstruel. Comme le questionnaire ne faisait aucune mention de stéréotypes négatifs, la menace des menstruations était donc implicite.

Les résultats indiquent que les participantes qui ont rempli le questionnaire sur leurs menstruations ont moins bien performé dans la tâche Stroop que celles qui ne l’ont pas rempli. Les auteurs ont aussi découvert un lien intéressant : parmi les femmes qui ont rempli le questionnaire, il y a eu un lien entre le nombre de jours écoulés depuis leurs dernières menstruations et leur performance à leur tâche Stroop. Autrement dit, plus ces participantes étaient près de leurs prochaines menstruations, moins leur performance a été bonne. Ce lien n’a pas été retrouvé chez celles qui n’ont rempli le questionnaire. Cette étude conclut que ce sont les stéréotypes en lien avec les menstruations qui diminuent la performance cognitive des femmes, et non leurs menstruations elles-mêmes.

Conclusion

Malgré qu’il soit reconnu que le cycle menstruel soit responsable de changements hormonaux et biologiques, il est, encore aujourd’hui, difficile d’affirmer ou d’infirmer l’existence des symptômes psychologiques du syndrome prémenstruel dans la population générale. Bien qu’il n’y ait pas encore de consensus, les croyances populaires sur les variations au niveau des émotions et des performances cognitives dues au SPM sont encore ancrées dans notre culture, ce qui apporte plusieurs conséquences chez les femmes.

Pour les prochaines années, souhaitons-nous des études ayant des méthodologies rigoureuses, avec des résultats comparables, et qui mettront en lumière les véritables impacts du cycle menstruel sur les émotions, les cognitions et les comportements des femmes… s’il y en a. Ces futures connaissances pourront changer l’attitude des gens face au SPM, et ainsi diminuer les obstacles et améliorer la qualité de vie des femmes sur plusieurs niveaux.

Article révisé par Marie-Ève Desjardins

Références

Chasteen, A. L., Bhattacharyya, S., Horhota, M., Tam, R. et Hasher, L. (2005). How feelings of stereotype threat influence older adults’ memory performance. Experimental aging research, 31(3), 235‑260.

DeLuca, R. S. (2014). The good news about PMS. Repéré à https://www.ted.com/talks/robyn_stein_deluca_the_good_news_about_pms

Mansfield, P. K., Hood, K. E. et Henderson, J. (1989). Women and their husbands: Mood and arousal fluctuations across the menstrual cycle and days of the week. Psychosomatic Medicine, 51(1), 66‑80. doi:10.1097/00006842-198901000-00007

McFarlane, J., Martin, C. L. et Williams, T. M. (1988). Mood Fluctuations: Women Versus Men and Menstrual Versus Other Cycles. Psychology of Women Quarterly, 12(2), 201‑223. doi:10.1111/j.1471-6402.1988.tb00937.x

Pharmacie Brunet. (s.d.). Le syndrome prémenstruel («SPM»). Repéré à https://www.brunet.ca/fr/conseils/le-syndrome-premenstruel-spm.html

Romans, S., Clarkson, R., Einstein, G., Petrovic, M. et Stewart, D. (2012). Mood and the Menstrual Cycle: A Review of Prospective Data Studies. Gender Medicine, 9(5), 361‑384. doi:10.1016/j.genm.2012.07.003

Romans, S. E., Clarkson, R. F., Einstein, G., Kreindler, D., Laredo, S., Petrovic, M. J. et Stanley, J. (2017). Crying, oral contraceptive use and the menstrual cycle. Journal of Affective Disorders, 208, 272‑277. doi:10.1016/j.jad.2016.08.044

Romans, S. E., Kreindler, D., Asllani, E., Einstein, G., Laredo, S., Levitt, A., … Stewart, D. E. (2012). Mood and the Menstrual Cycle. Psychotherapy and Psychosomatics, 82(1), 53‑60. doi:10.1159/000339370

Santé et science avec Marianne Desautels : Les règles et le syndrome prémenstruel. (2016). Les éclaireurs. ICI Radio-Canada Première. Repéré à https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/les-eclaireurs/segments/eclaireurs_5003/7519/menstruations-regles-mythe-savoir-science

Spencer, S. J., Steele, C. M. et Quinn, D. M. (1999). Stereotype threat and women’s math performance. Journal of experimental social psychology, 35(1), 4‑28.

Steele, C. M. et Aronson, J. (1995). Stereotype threat and the intellectual test performance of African Americans. Journal of personality and social psychology, 69(5), 797.

Stroop, J. R. (1935). Studies of interference in serial verbal reactions. Journal of Experimental Psychology, 18(6), 643‑662. doi:10.1037/h0054651

Wister, J. A., Stubbs, M. L. et Shipman, C. (2013). Mentioning Menstruation: A Stereotype Threat that Diminishes Cognition? Sex Roles, 68(1‑2), 19‑31. doi:10.1007/s11199-012-0156-0

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