Cinq signes que tu souffres peut-être de… – Par Julie Lecours-Leclair

Introduction

Si ce titre vous est familier, peut-être consommez-vous les mêmes réseaux sociaux que moi?

Surprise! Je n’ai aucune intention de vous offrir en quelques courts énoncés l’opportunité de vous auto-diagnostiquer avec de l’autisme, un trouble d’attention ou encore un trouble dissociatif de l’identité. Au contraire, j’ai l’intention de vous partager via mes observations et mes expériences, les raisons de mes inquiétudes concernant le contenu web axé sur la santé mentale. C’est un phénomène qu’on retrouve notamment sur les réseaux sociaux comme TikTok.

Le phénomène

Pour celleux qui ne sont pas familier.ère.s avec le phénomène que j’aborde, la plateforme Tiktok est un réseau social où toute personne possédant un compte peut créer du contenu vidéo qui trouve ses auditeur.rice.s à travers le monde, selon un algorithme performant. Cet algorithme se base sur le nombre d’interactions avec la vidéo, qui en définit sa popularité, mais aussi sur le thème de celle-ci. L’un des thèmes qui permet aux gens de gagner rapidement en popularité est sans contredit celui de la santé mentale. Ce phénomène ayant explosé dans les dernières années, des mot-clics comme #ADHD #DID #autism bénéficient d’une popularité inimaginable (pour vous donner une idée concrète, au moment d’écrire ces lignes, le mot-clic « #ADHD » a été consulté 34 milliards de fois sur la plateforme TikTok). Les courtes vidéos populaires associées à ces mot-clics commencent souvent par un titre accrocheur très similaire à celui du présent article et nomment généralement quelques vagues symptômes liés au trouble présenté par le.la créateur.rice. Qui sont les auteur.rice.s de ces vidéos? Ce sont généralement des gens comme vous et moi, certain.e.s sont diagnostiqué.e.s par ces troubles et désirent partager leur réalité, d’autres prétendent l’être et certain.e.s n’en parlent que pour le nombre de vues que cela apportera à leur vidéo. Qui consomme ces vidéos? Il n’y a pas plus de régulation au niveau des auditeur.rice.s; les personnes anxieux.ses et les adolescent.e.s en quête d’identité et de compréhension de leur souffrance constituent souvent le public déterminé par l’algorithme.

La controverse de l’autodiagnostic

Si vous étudiez comme moi en psychologie, peut-être avez-vous été sensibilisé.e dès le début de votre cursus académique, à l’importance d’un diagnostic posé par un.e professionnel.le certifié.e. Ce n’est évidemment pas le côté de la médaille auquel adhèrent tou.te.s les créateur.rice.s de contenu en santé mentale. Alors que certain.e.s prennent soin de rappeler l’importance de contacter un.e médecin en cas de doutes, d’autres partagent un mantra qui prône la validation inconditionnelle de l’autodiagnostic. D’un certain point de vue, cette validation peut grandement bénéficier à un.e individu.e qui aurait rencontré des difficultés à obtenir l’accès à un.e professionnel.le et permet aussi une importante déstigmatisation des différents troubles mentaux. Elle soulage aussi en permettant d’apposer un mot sur la souffrance d’une personne confus.e par son état psychologique. Cependant, dans un article récemment publié par le CIUSS du Nord-de l’île-de-Montréal, on prévient que ce soulagement est souvent de courte durée. Cet article, qui a pour but de sensibiliser le grand public aux enjeux de l’utilisation des réseaux sociaux dans l’autodiagnostic, affirme entre autres que ce type de comportement mène souvent à un retardement à l’accès à des soins adaptés. Cela s’expliquerait par le faux sentiment de sécurité de l’usager.ère qui croit avoir compris ce dont quoi iels souffrent, s’abstenant ainsi de consulter un.e professionnel.le (Centre intégré universitaire de santé et service sociaux du Nord-de-l’île-de-Montréal [CIUSSNIM], 2023). Dans une publication de Radio-Canada sur le même sujet, Maxime Labonté (2022), doctorant en psychologie de l’enfance et de l’adolescence, apporte un point très intéressant en ce qui concerne les utilisateur.rice.s adolescent.e.s: « Trouver une communauté avec des points qui leur ressemblent, c’est hyper important. Mais là où ça peut devenir problématique, c’est quand le diagnostic devient un repère identitaire » (cité dans Landry, 2022). À un âge où le concept de soi est fragile, que l’introspection est souvent superficielle et que le besoin d’affiliation est considérable, ces communautés représentent des couteaux à double tranchant pour ces jeunes utilisateur.rice.s. Il explique aussi que ce qui menace la fiabilité d’un autodiagnostic en santé mentale est nos angles morts (i.e. les aspects de nous-même qui échappent à notre introspection), qui sont souvent à l’origine du mal-être. Ce sont ces angles morts auxquels les professionnel.le.s de la santé s’intéressent, qui permettent un réel diagnostic. Il apporte finalement un dernier point que je trouve très pertinent en ce qui concerne les créateur.rice.s de contenu auto-diagnostiqué.e.s sans avis professionnel : « Si quelqu’un s’attribue faussement un diagnostic et qu’il partage ensuite un vécu partiellement erroné, ou qui n’est pas tout à fait juste, il peut stigmatiser davantage les personnes qui vivent réellement avec un trouble de santé mentale » (Labonté cité dans Landry, 2022). Cette réflexion m’est passée par la tête de nombreuses fois en naviguant les mots-clics en santé mentale. J’ai parfois ressenti un profond malaise en visionnant les vidéos de certain.e.s utilisateur.rice.s – généralement mineur.e.s – qui s’exposent comme souffrant de certains troubles auto-diagnostiqués, mais qui présentent de nombreuses discordances avec ce que mes quelques cours de psychopathologie et d’évaluation en santé mentale m’ont appris.  

Un impact social important?

J’aimerais faire part de mon propre vécu personnel dans le système de la santé en partageant une expérience qui ne pourrait être plus teintée par ce phénomène. En 2021, je suis retournée aux études après avoir abandonné à deux reprises mes études collégiales. J’ai décidé de faire le saut en m’inscrivant directement à l’université, mais je savais que je devais régler quelque chose pour éviter de répéter les échecs précédents. Depuis très longtemps, je soupçonnais être le sujet d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. J’avais approfondi mes recherches, lu des études et observé à la loupe mes différents comportements. Je me suis longtemps perçue comme une personne chaotique, paresseuse, inattentive, désorganisée et trop volubile. Ce sont des caractéristiques difficiles à accepter qui m’apportaient beaucoup d’impuissance puisqu’elles sont souvent associées à une simple négligence volontaire. Même en lisant de plus en plus de documentations scientifiques qui confirmaient mes soupçons, je n’osais pas me porter ce diagnostic. L’avis d’un.e professionnel.le était nécessaire même si je savais que j’allais retourner à la case départ si mes soupçons étaient infirmés. Durant mon rendez-vous avec ma médecin de famille à ce sujet, j’ai frappé un mur de méfiance et d’invalidation plus dur que le ciment. Lorsque j’ai apporté sur la table mon désir de passer les tests nécessaires pour un potentiel TDAH en prévision de mon retour à l’école, la réponse qui m’attendait était la suivante : « Désolée Julie, mais je ne crois pas que tu en souffres. On voit trop de patient.e.s de ta génération qui pensent s’identifier aux deux ou trois symptômes qu’iels ont vus sur les réseaux sociaux et viennent ensuite pour des diagnostics. Il faut se questionner en tant que société sur le nombre de diagnostics qui grimpent en flèche et des psychostimulants que l’on prescrit à tout un chacun ». J’ai dû longuement me défendre pour obtenir la requête nécessaire pour consulter un.e psychiatre. Ce fut un long et pénible cheminement, j’ai douté de moi à plusieurs reprises. Finalement, mes consultations en psychiatrie ont valu le combat et j’ai obtenu les réponses auxquelles je m’attendais. Dès le début de ma prise de médication, ma vie a changé. J’étais capable de réaliser des choses si simples qui représentaient auparavant pour moi des sommets inatteignables. J’excelle aujourd’hui à l’université quand le Cégep m’avait été impossible. Mon histoire me permet d’être empathique envers les personnes qui vivent avec leur autodiagnostic. L’invalidation que j’ai vécue, l’impression que mes symptômes étaient dus à la personne que j’étais et non à mes neurotransmetteurs défaillants, l’impression de ne pas être écoutée ou crue furent d’une profonde difficulté. Mais je ne peux m’empêcher de comprendre la position de méfiance du personnel en santé. J’étais frustrée qu’on assume qu’étant donné mon jeune profil, on ne pouvait prendre en considération mes inquiétudes car on soupçonnait que j’aie été exposée à la désinformation et aux courtes vidéos que l’on voit sur les réseaux sociaux. Il semble y avoir un inquiétant cercle vicieux où le phénomène de désinformation dans les médias sociaux, qui trompe certain.e.s à se porter un diagnostic, alimente la méfiance des professionnel.le.s qui désirent prévenir un sur-engorgement du réseau de la santé et des traitements inappropriés. Cette méfiance des professionnel.les peut être perçue par un personne souffrant.e comme inquiétante et angoissante, contribuant à renforcer cette tendance à se tourner vers les communautés en ligne qui offrent cette validation et ce soutien tant recherché.

Pour conclure, je vous invite à vous informer de manière responsable lorsqu’il est question de santé mentale. Méfiez-vous des vidéos beaucoup trop courtes énumérant quelques symptômes psychopathologiques et, si ce contenu vous intéresse, je ne peux que vous recommander de privilégier  les contenus produits par des créateur.rice.s qui sont aussi des professionnel.le.s dans le domaine. Si vous soupçonnez être sujet d’un trouble de santé mentale, n’hésitez pas à consulter et à aller chercher un deuxième avis si vous ne vous sentez pas écouté.e.s.

Texte révisé par Chloé Darty

Références

Centre intégré universitaire de santé et service sociaux du Nord-de-l’île-de-Montréal (2023, 20 décembre). Autodiagnostic sur les réseaux sociaux, prudence! https://www.ciusssnordmtl.ca/nouvelles-et-evenements/article/autodiagnostic-sur-les-reseaux-sociaux-prudence/#

Landry, A. (2022, 18 août). Les risques de s’autodiagnostiquer un trouble de santé mentale avec les réseaux sociaux. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/4500/autodiagnostic-reseaux-sociaux-sante-mentale?utm_source=google-sem&utm_campaign=nat.pn.sem-ao-longs-formats&utm_medium=payant&utm_term=info&utm_content=recits-photoreportages&gad_source=1&gclid=CjwKCAiAp5qsBhAPEiwAP0qeJtzzfZP4BWyr2umm7H3hwwqw6gc3jHD1jTe6f50Iswts0nn8F7DJ0hoC1oAQAvD_BwE


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