La planche Ouija du futur : une exploration des Deathbots – Par Anaïs Küntz

Dans les dernières années, l’avancement de la technologie a vu naître les chatbots, des programmes qui permettent de simuler une conversation avec les humains (Adamopoulou et Moussiades, 2020). Utilisés dans les premiers temps pour aider dans le service à la clientèle, les chatbots sont désormais utilisés à de nombreuses fins. Il existe, par exemple, Woebot, un chatbot qui vise à créer un lien thérapeutique avec l’utilisateur.trice et peut, au fil des conversations, déterminer si la personne présente des symptômes de maladie mentale, comme des symptômes de dépression (Woebot Health, 2021). En 2020, Microsoft a déposé une demande de brevet pour exploiter cette technologie servant à parler au.à la défunt.e (Krueger et Osler, 2022). Cette idée n’est pas nouvelle ; lors du processus de deuil, nous cherchons des objets, lettres ou photos qui nous rappellent le ou la défunt.e. On a même vu apparaître des pages Facebook à la mémoire de personnes décédées qui permettent aux proches d’y partager des souvenirs. Chaque avancement technologique change notre façon de pleurer un.e proche et les chatbots ne sont que la continuation de cette tendance. On peut d’ailleurs citer l’exemple de Kanye West qui, en 2020, offre à sa femme de l’époque, Kim Kardashian, un hologramme de son père, décédé depuis longtemps, lui souhaitant bonne fête (Smaak, 2022). Il est donc possible depuis un certain temps de recréer l’essence d’une personne qui a existé par le passé. 

Un hologramme étant difficile à se procurer pour la majorité des gens, le chatbot, ou dans ce cas deathbot, pourrait permettre, à l’aide des données laissées sur Internet par la personne décédée, de reproduire sa façon de parler et de se comporter (Jiménez-Alonso et Brescó de Luna, 2023). Par exemple, c’est ce qu’a réussi Eugenia Kuyda en créant un chatbot de son ami Roman Mazurenko après sa mort. Pour cela, il a fallu utiliser plus de 8000 lignes de messages textes. Kuyda a aussi rapporté que les messages étaient très ressemblants, autant dans la nature des réponses que dans le style d’écriture. Les gens pourraient donc aisément discuter avec un.e ami.e, un.e partenaire ou encore un.e parent.e qui n’est plus de ce monde si on développait des applications facilement accessibles à tous et toutes. L’argument derrière le développement des deathbots serait d’aider à la transition et d’accompagner les gens dans leur deuil (Lindemann, 2022).

Comme beaucoup de nouvelles technologies, beaucoup de questions émergent, la principale étant : Est-ce que l’utilisation de deathbots pourrait réellement aider au processus de deuil ? Il est pour le moment difficile de se positionner, les deathbots étant encore à leur balbutiement. Il n’y a pas encore d’étude sur l’impact de leur utilisation, mais des chercheurs et chercheuses se sont déjà penché.e.s sur la question en cherchant à voir les potentielles répercussions de leur utilisation. Certain.e.s en viennent à la même conclusion ; les chatbots devraient être utilisés avec parcimonie pour éviter de créer une dépendance qui nuirait au processus de deuil. Lindemann (2022) pense d’ailleurs que l’on devrait voir les deathbots comme un outil médical : il faudrait donc être dans des circonstances particulières et avoir l’approbation, ainsi que l’accompagnement d’un.e professionnel.le de la santé, pour pouvoir l’utiliser. 

Le deuil est un processus qui demande à la personne en vie d’accepter la mort d’un être aimé, tout en redéfinissant son lien avec la personne défunte (Krueger & Osler, 2022). Un deuil réussi devrait donc être une continuation de la relation sous une autre forme. Pour certain.e.s, ce processus se passe relativement bien, c’est-à-dire que la personne arrive à vivre une vie heureuse et épanouissante après le deuil. Pour d’autres, le deuil peut être plus compliqué et impacter leur santé mentale de façon plus drastique. Il existe, dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), le trouble du deuil prolongé (DSM, 2013). Les personnes ayant ce trouble vont vivre un deuil intense, long et compliqué qui va être caractérisé par de la détresse, une grande préoccupation par rapport à la perte et un impact important dans les rôles de la vie durant une longue période. Les chatbots pourraient donc être utilisés comme un objet de deuil transitionnel, c’est-à-dire une ressource qui permettrait à certain.e.s, surtout ceux et celles vivant un deuil difficile, à trouver une stabilité émotionnelle et un sentiment de sécurité durant la période de renégociation de la relation avec le.la défunt.e (Krueger & Osler, 2022). Pour nommer un autre exemple, en 2020, une mère avait eu la chance d’avoir une dernière conversation avec sa fille décédée (Lindemann, 2022). Le procédé était un peu différent que les chatbots, car l’IA opérait selon un script préétabli, mais la mère a rapporté que l’expérience l’avait aidée à avancer dans son processus de deuil, ce qui montre qu’il pourrait avoir de grands avantages à l’utilisation de telle technologie. 

D’un autre côté, beaucoup soulèvent les problèmes potentiels de l’utilisation des deathbots. D’abord, il y a de nombreux enjeux éthiques. Peut-on vraiment recréer une personne qui a vécu sans son consentement ? Faudrait-il prévoir des autorisations, comme on le voit avec le don d’organes ? La technologie est tellement nouvelle qu’il est difficile de savoir exactement quelles pourraient être les répercussions à long terme pour notre société. Les utilisateur.trice.s pourraient aussi vivre des désagréments. Les deathbots ont pour but de venir s’insérer dans le processus de deuil en permettant à la personne de continuer à parler à leur proche. Cela pourrait rendre les usagers et usagères dépendant.e.s à cette technologie pour réguler leur deuil (Lindemann, 2022). Cela ne serait donc plus un outil pour aider à réguler les émotions de l’endeuillé.e, mais une nécessité. Les utilisateurs et utilisatrices seraient donc à la merci des développeur.euse.s qui pourraient augmenter le coût du service à tout moment. De plus, en utilisant la façon de s’exprimer du.de la défunt.e pour rendre l’expérience plus véritable, la personne décédée peut paraître toujours vivante. Prétendre qu’une personne n’est pas vraiment morte peut arriver lors d’un deuil normal, mais l’utilisation des deathbots pourrait prolonger cet état. Il est possible qu’au lieu d’aider dans le processus de deuil, les utilisateur.trice.s soient maintenu.e.s dans les premières étapes du deuil, ce qui peut causer de la détresse. La relation avec le.la défunt.e est aussi unilatérale ; le deathbot étant là pour nous, nous n’avons plus besoin d’être là pour l’autre. Cela pourrait influencer notre façon de voir l’amitié et les relations (Elder, 2019).Il est encore tôt pour poser un jugement définitif sur le bienfait ou la dangerosité des deathbots et seul l’avenir permettra de mieux comprendre les impacts de cet outil. En attendant, je vous conseille le livre : Le manuel de la vie sauvage de Jean-Philippe Baril Guérard qui m’a inspiré le thème de cet article. Ce livre parle d’une startup québécoise qui se concentre sur les deathbots. Même en étant une fiction, l’écriture et l’attention au détail donnent l’impression de lire un vrai récit biographique. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille cette lecture, ou encore la série télévisée basée sur le livre.

Texte révisé par Jade Routhier

Références

Adamopoulou, E., et Moussiades, L. (2020). An overview of chatbot technology. IFIP Advances in Information and Communication Technology, 373–383. https://doi.org/10.1007/978-3-030-49186-4_31 

American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders DSM-5 (5e éd.). https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596 

Cottonbro studio. (2021, 19 janvier). Femme, fleurs, sentiments, maison [image en ligne].  Pexel. https://www.pexels.com/fr-fr/photo/femme-fleurs-sentiments-maison-6943508/

Elder, A. (2020). Conversation from beyond the grave? A neo-confucian ethics of chatbots of the dead. J Appl Philos, 37: 73-88. https://doi.org/10.1111/japp.12369

Jiménez-Alonso, B., Brescó de Luna, I. Griefbots (2023). A new way of communicating with the dead?. Integr. psych. behav. 57, 466–481 https://doi.org/10.1007/s12124-022-09679-3

Krueger, J. et Osler, L. (2022). Communing with the dead online: Chatbots, grief, and continuing bonds. J Conscious Stud 29(9–10):222–252. https://doi.org/10.53765/20512201.29.9.222

Lindemann, N. F. (2022). The ethics of ‘deathbots’. Science and engineering ethics28(6), 60. https://doi.org/10.1007/s11948-022-00417-x

Relational Agent for Mental Health. (2021, 19 octobre). Woebot Health. https://woebothealth.com/what-powers-woebot/

Smaak, C. (2022). Chatbots providing emotional comfort during grief. https://amnesique.com/wp-content/uploads/2024/02/cd195-finalreport0bepp0-christophersmaak-0938568-1.pdf


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