Le lien d’attachement mère-enfant : Une comparaison – par Florence Hénault

Au fil des diverses études effectuées sur les singes en sciences cognitives, bien que la plupart n’aient pas du tout été éthiques, nous avons pu observer des ressemblances entre ces derniers et les humains. Ils sont en fait nos plus proches voisins en termes d’évolution, puisque nous faisons tous partie de l’ordre des primates (Ayme et al., s.d.). Ainsi, l’observation des comportements des autres primates peut être intéressante à analyser lorsqu’on les compare avec ceux de l’humain. C’est le cas des comportements sociaux et affectifs, comme ceux étant liés à la famille. Le comportement sur lequel nous allons nous attarder en de plus amples détails au cours de cet article est celui de l’attachement entre la mère et son enfant. 

Traitons d’abord la célèbre expérience de Harry Harlow, un psychologue américain, sur le petit macaque rhésus (Harlow, 1958). La recherche de Harlow montra que les comportements d’attachement des singes possèdent des similitudes avec ceux de l’humain.  L’objectif de l’expérimentation était d’observer le comportement du bébé singe rhésus séparé de sa mère biologique lorsqu’on le pairait à une mère « artificielle ». Celle-ci était composée d’un bloc de bois recouvert de caoutchouc et le tout était rembourré d’une matière spongieuse. De plus, une ampoule placée derrière la structure maternelle permettait à celle-ci d’émaner de la chaleur, tout comme le fait le corps d’une mère primate (Harlow, 1958). Harlow et ses collègues ont observé que ces petits singes élevés en laboratoire montraient un attachement particulier envers leur mère artificielle. D’ailleurs, une séparation de celle-ci engendrait des « crises violentes » (Harlow, 1958). Il s’agit donc d’une preuve soutenant le fait que le réconfort par le contact physique représente une composante à l’origine de la relation affective (Harlow, 1958). 

L’importance du contact est aussi observable chez l’humain (Greicius, 2013). Effectivement, il a été prouvé que dans la première heure après la naissance, un contact peau à peau entre la mère et son bébé contribue à la création du lien affectif, aide à « réguler la température corporelle, les battements cardiaques, les respirations, puis aide le bébé à moins pleurer » [Traduction libre] (Greicius, 2013). Ce contact rassure et sécurise le nourrisson. Par ailleurs, le parent, par ses caresses, permet d’apaiser la perception qu’a le nouveau-né des stimuli environnants pouvant lui amener un sentiment de détresse. Cela participe, entre autres, à son sentiment de confort et de sécurité (Gursul et al., 2018; Manzotti et al., 2019, cités dans Yoshida et Funato, 2021). Cela rejoint d’ailleurs la théorie de l’attachement du psychiatre John Bowlby, selon laquelle le lien d’attachement se fonde sur « la quantité et la qualité des soins donnés » par la personne s’occupant de l’enfant (Dugravier et Barbey-Mintz, 2015).

Par ailleurs, en se penchant davantage sur les grands singes, dont l’orang-outan, le chimpanzé et le gorille, les chercheurs Mark Codner et Ronald Nadler (1984) ont voulu étudier les comportements des petits de ces espèces lorsqu’ils se trouvaient séparés de leur mère, puis lorsqu’ils la retrouvaient. Ces scientifiques désiraient aussi observer l’effet de la présence d’un « compagnon de cage » sur ces comportements (Codner et Nadler, 1984). Leur principale observation fut que, dès le moment de la séparation, les bébés de toutes les espèces étudiées montraient une grande « agitation » (il est à noter que cette « agitation » est ici synonyme de « comportement anxieux »). Par la suite, s’enchainait, chez tous les sujets, une alternance de comportements anxieux et de comportements dépressifs (Codner et Nadler, 1984). À titre indicatif, un exemple de comportement dépressif chez certains primates se manifesterait par un manque de participation à une activité et une perte d’intérêt pour celle-ci (Qin et al., 2015). Par la suite, en présence d’un « compagnon de cage », les comportements dépressifs étaient généralement diminués (Codner et Nadler, 1984). Finalement, lors des retrouvailles avec la mère, tous les petits montraient, au début, un détachement. Or, rapidement, le lien d’attachement était renforcé, puis « intensifié » (Codner et Nadler, 1984). Cette chaine de réponses comportementales présente chez ces trois espèces de grands singes est similaire à celle observée chez un bébé humain, ce qui poussa les deux chercheurs à croire que certains comportements d’attachement sont communs à tous les primates (Codner et Nadler, 1984). 

En effet, chez l’humain, on constate plusieurs similitudes avec les autres primates à travers les troubles de l’anxiété de séparation et de l’attachement (Wendland et al., 2011). D’abord, il faut savoir que l’angoisse, ou la peur de séparation, est une réponse normale observée chez l’enfant humain d’environ huit mois. Elle s’accroît « entre 10 et 18 mois et disparaît généralement à 24 mois » (Consolini, 2022). Il s’agit d’une réponse de détresse incluant notamment « des pleurs durables, des geignements [et] des protestations » (Spitz, 1965, cité dans Wendland et al., 2011). Cette réaction peut s’expliquer par le fait que le concept de la permanence de l’objet n’est pas acquis à cet âge puisque la mémoire n’a pas encore atteint sa maturité (Wendland et al., 2011). Selon cette théorie du développement proposée par le psychologue Jean Piaget, le jeune enfant qui acquiert cette capacité comprend qu’un objet existe et « continue d’exister » en dehors de son univers sensoriel (Metais, s.d.). Ainsi, le bébé ne maîtrisant pas ce concept serait porté à croire que son parent ne reviendrait plus si ce dernier se trouvait hors de son champ visuel ou auditif (Consolini, 2022). Une autre similitude entre les réponses comportementales des autres grands singes et les différents styles d’attachement de l’humain peut être établie. En ce sens, Mary Ainsworth, étudiante de Bowlby, a contribué à la théorie de l’attachement en établissant que les enfants développent un attachement sécurisant ou insécurisant. Les résultats de ses études ont entre autres permis de reconnaître l’existence de différents types d’attachement insécurisant (ambivalent, évitant et désorganisé/désorienté ; Papalia et Martorell, 2018). Il existe d’ailleurs une ressemblance intéressante observée entre les jeunes chimpanzés, gorilles et orangs-outans étudiés par Codner et Nadler et le bébé humain ayant un style d’attachement évitant. Effectivement, tout comme les autres grands singes, le petit humain paraît distant et détaché au retour de son parent suivant une séparation (Benoit, 2004). 

Bref, on dénote plusieurs caractéristiques similaires entre l’humain et les autres primates en ce qui a trait au lien d’attachement entre la mère et son enfant. On peut notamment penser au renforcement de ce lien par le contact physique et aux réponses comportementales similaires observées lorsque le bébé est séparé de son parent. Outre nos ressemblances biologiques et physiologiques, le lien d’attachement mère-enfant représente ainsi une autre démonstration du fait que nous sommes en réalité bien proches de ces « cousins » que nous croyions si éloignés autrefois!

Texte révisé par Sara Anick Hervouet

Références

Ayme, N., Regnier, C. et al. (s.d.). Homme et singe, points de convergence et de divergence. Hominidés. http://www.hominides.com/dossiers/homme_singe/ 

Benoit, D. (2004, octobre). Infant-parent attachment: Definition, types, antecedents, measurement and outcome. Paediatr Child Health, 9(8), p.541-545. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2724160/#:~:text=Infants%20wit h%20insecure%2Favoidant%20attachment,the%20general%20population%20(9)

Codner, M.A. et Nadler, R.D. (1984, avril). Mother-infant separation and reunion in the great apes. Primates, 25, p. 204-217. https://link.springer.com/article/10.1007/BF02382392 

Consolini, D.M. (2022). Angoisse de séparation et peur de l’étranger. Le Manuel Merck. https://www.merckmanuals.com/fr- ca/professional/p%C3%A9diatrie/sympt%C3%B4mes-chez-le-nourrisson-et-l- enfant/angoisse-de-s%C3%A9paration-et-peur-de-l- %C3%A9tranger#:~:text=La%20peur%20de%20la%20s%C3%A9paration,troubl e%20d’anxi%C3%A9t%C3%A9%20de%20s%C3%A9paration 

Dugravier, R. et Barbey-Mintz, A. (2015). Origines et concepts de la théorie de l’attachement. Enfances & Psy, 2(66), p. 14-22. https://www.cairn.info/revue- enfances-et-psy-2015-2-page- 14.htm#:~:text=D%C3%A8s%201969%2C%20Bowlby%20soutient%20que,la%2 0qualit%C3%A9%20des%20soins%20donn%C3%A9s

Greicius, J. (2013, 23 septembre). The benefits of touch for babies, parents. Standford Medicine News Center. https://med.stanford.edu/news/all-news/2013/09/the- benefits-of- touch-for-babies- parents.html#:~:text=Skin%2Dto%2Dskin%20time%20in,like%20one%20long% 2C%20loving%20embrace

Harlow, H. F. (1958). The nature of love. American Psychologist, 13(12), p.673-685. https://doi.org/10.1037/h0047884

Metais, S. (s.d.). PERMANENCE DE L’OBJET, psychologie. Universalis.edu. https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/permanence-de-l-objet- psychologie/ 

Papalia, D.E. et Martorell, G. (2018). Psychologie du développement humain (9e édition ; Traduit par Bève, A.). Chenelière Éducation. 

Qin, D. et al. (2015, 10 juin). A spontaneous depressive pattern in adult female rhesus macaques. Scientific reports, 5(11267). https://www.nature.com/articles/srep11267  

Roelofs, S. (s.d.). Chimpanzé, Nature, Bébé [Image en ligne]. Pixabay.  https://pixabay.com/fr/photos/chimpanz%C3%A9-b%C3%A9b%C3%A9- m%C3%A8re-amour-animaux-830535/ 

Wendland, J. et al. (2011). Troubles de l’angoisse de séparation et de l’attachement : un groupe thérapeutique parents-jeunes enfants. Devenir, 23(1), p.7-32 https://www.cairn.info/revue-devenir-2011-1-page-7.htm 

Yoshida, S. et Funato, H. (2021, 23 juillet). Physical contact in parent-infant relationship and its effect on fostering a feeling of safety. IScience, 24(7). https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC8250458/ 


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