En contexte d’intervention auprès d’enfants et d’adolescent.es, il peut arriver d’être confronté.e à un.une jeune qui semblent nous envoyer des signaux contradictoires : il.elle veut de l’aide ou passer des moments positifs avec les adultes significatifs pour lui.elle et d’un autre côté, lorsqu’il.elle reçoit cette aide et participe à ces moments, il.elle semble tout rejeter et saboter, sans raison initialement apparente. Face à ces comportements, les intervenant.e.s peuvent ressentir de l’incompréhension et de l’impuissance, car malgré leurs bonnes intentions, le.la jeune ne semble pas être apaisé.e ou satisfait.e de la relation et manifeste des comportements pouvant être interprétés comme un rejet. Dans certains cas, ces difficultés peuvent s’expliquer par un trouble de l’attachement et il est essentiel pour les intervenant.e.s côtoyant ces jeunes de bien comprendre cette problématique, afin d’adapter leurs interventions et ainsi, répondre aux besoins sous-jacents aux comportements du.de la jeune.
La théorie de l’attachement
Tout d’abord, pour comprendre les troubles de l’attachement, il est essentiel de saisir le concept de l’attachement et les principes de la théorie de l’attachement. Dans un premier temps, la théorie de l’attachement, provenant des théories évolutionnistes et de Bowlby, conçoit l’attachement comme une composante instinctive dès la naissance. L’attachement permet à l’enfant de recevoir les soins dont il.elle a besoin pour son développement et sa survie par des donneur.euse.s et des donneurs de soins, étant généralement les parents (Glaser et al., 2022). Comme l’attachement représente un engagement mutuel de sécurité entre deux2 individu.e.s, nous ne pourrions pas dire que le parent est attaché à son enfant en ce sens, puisque l’enfant ne peut pas répondre au besoin de l’adulte. Lorsque ce lien se développe adéquatement, l’attachement lui permet d’explorer son environnement et de développer son autonomie, tout en sachant que son parent ou la figure de soin sera inconditionnellement là pour lui.elle lorsqu’il.elle en ressentira le besoin (Bowlby, 1988). Bowlby représente également l’attachement par un système comportemental et cognitif. À travers les expériences répétées et les soins reçus, l’enfant développe une représentation mentale de ses figures de soin basée sur leur disponibilité à le.la réconforter et sur la confiance qu’il.elle peut leur accorder. Selon la qualité de ce lien, il.elle manifestera des comportements différents visant la recherche du réconfort de la figure d’attachement (Sztajerowska et al., 2020).
Ensuite, la qualité de cet attachement peut s’évaluer par l’expérience de la Situation Étrange, développée par Mary Ainsworth chez les enfants de 9 à 18 mois. Brièvement, cette expérience consiste à séparer l’enfant de sa mère pour quelques minutes puis à observer ses réactions au moment de la séparation et lors du retour de la mère (Brisch, 2012). Cette expérience a permis de faire ressortir trois3 styles d’attachement : sécurisant, anxieux-évitant et ambivalent (Ainsworth, 2015). Plus tard, Mary Main rajoutera un quatrième style : l’attachement désorganisé, se développant lorsque la figure d’attachement ne peut pas être une source de sécurité, représentant plutôt une source de danger (Main et Solomon, 1990). Idéalement, on cherche à favoriser un attachement sécurisant, puisqu’il représente un énorme facteur de protection dans la vie s’expliquant par le sentiment d’être aimé, accepté et en sécurité, ainsi que par la perception d’un environnement sécuritaire et digne de confiance (Pearce, 2009). De plus, avoir un attachement sécurisant permet une meilleure autorégulation afin d’apaiser la détresse ressentie. L’enfant est donc encouragé.e à prendre conscience des sensations de son corps et à s’écouter, tout en ayant l’espace pour le faire et pour développer sa conscience du bien et du mal (Pearce, 2009). En revanche, les attachements de style insécurisant (évitant, ambivalent et désorganisé) ne favorisent pas un développement aussi positif que l’attachement sécurisant, car l’enfant n’a pas l’assurance que quelqu’un sera réellement disponible pour répondre à ses besoins. Le monde qui l’entoure lui semble donc menaçant et le réconfort de la figure de soin est peu ou pas accessible lorsque nécessaire (Pearce, 2009). L’attachement désorganisé étant le style le moins favorable au développement de l’enfant, se distingue par l’inconsistance de ses comportements. D’un côté, il.elle recherche du réconfort, mais s’il.elle en reçoit, il.elle n’arrive pas à s’apaiser, et la détresse perdure (Pearce, 2009). Il est important de spécifier que l’attachement désorganisé n’est pas un trouble de l’attachement et n’apparait pas uniquement lorsqu’il y a un historique de maltraitance durant l’enfance, bien que les risques de développer un attachement désorganisé dans ce contexte soiennt plus élevés (Glaser et al., 2022). Donc, la théorie de l’attachement permet de comprendre le développement normal de l’attachement puisque celle-ci permet de saisir l’importance d’un lien sécurisant entre l’enfant et l’adulte assumant les soins. Lorsque l’enfant subi des carences extrême ou de la négligence de la part des adultes prenant soin de lui, ce lien ne peut pas se construire adéquatement, pouvant altérer son développement affectif et social. Cette perturbation du système d’attachement de l’enfant peut être associé avec le développement d’un trouble de l’attachement (Sztajerowska et al., 2020).
Les troubles de l’attachement
Dépendamment de l’ouvrage de référence, les troubles de l’attachement peuvent être définis et classés de différentes façons. Dans le cas du DSM-5, les troubles de l’attachement se retrouvent dans le groupe des troubles liés à des traumatismes ou à des facteurs de stress (APA, 2013). On retrouve, dans un premier temps, le trouble réactionnel de l’attachement (TRA) et dans un deuxième temps, le trouble de désinhibition du contact social (TDCS). Pour obtenir un de ces deux diagnostics, il doit y avoir un historique de négligences sociales durant l’enfance (APA, 2013). De plus, la différence entre les deux troubles est que dans le cas du TRA, l’enfant ne manifeste aucun ou très peu de comportements d’attachement envers une figure de soins significative. À l’inverse, dans le TDCS, la présence de comportements d’attachement est observée, mais ceux-ci ne sont pas orientés vers une figure de soins en particulier, l’enfant n’a donc pas de préférence pour une personne précise (Zeanah & Gleason, 2015).
Trouble réactionnel de l’attachement (TRA)
En ce qui concerne plus précisément le trouble réactionnel de l’attachement, les manifestations doivent être présentes avant l’âge de 5 ans et l’enfant doit avoir un âge développemental d’au moins 9 mois pour que le diagnostic puisse être posé (APA, 2013). Un enfant qui a un TRA ne cherche pas le réconfort lorsqu’il.elle est en détresse et ne réagit pas si un.une adulte lui en offre. Par exemple, un enfant qui ressent des émotions intenses pourrait se cogner la tête contre le mur avec répétition sans s’arrêter même lorsqu’un adulte intervient. Il.elle pourrait donc ne pas réagir au réconfort, le repousser ou encore réagir fortement avec irritabilité, colère, peur et/ou tristesse lors d’interactions non menaçantes avec les adultes qui en prennent soin, comme pendant la lecture d’un livre avant le coucher (Zeanah & Gleason, 2015). De plus, ces enfants ont tendance à avoir des difficultés de régulation émotionnelle et des difficultés de socialisation dans leurs interactions avec les enfants de leur âge (APA, 2013). Selon le DSM-5, ils.elles peuvent aussi présenter des retards dans leur fonctionnement global et des symptômes dépressifs. Il n’est pas rare qu’ils.elles aient également un diagnostic d’un retard de développement cognitif et/ou d’un retard de langage. Si la négligence sociale est une condition nécessaire au diagnostic du TRA, elle peut se manifester de différentes manières. Elle peut résulter d’une carence chronique des besoins émotionnels de l’enfant ou de changements fréquents de figures de soins, comme dans le cas de placements répétés en famille d’accueil. Elle peut aussi être liée à un environnement de vie inhabituel, qui limite sévèrement le développement d’un attachement sélectif, c’est-à-dire un lien stable et sécurisant avec une figure principale. Ce phénomène est particulièrement présent lorsque l’enfant est hébergé.e dans une institution, puisqu’il.elle n’a pas une seule personne de référence principale, mais plutôt une équipe d’intervenant.e.s qui se relaient simultanément la prise en charge de plusieurs autres enfants (APA, 2013). Bien que la prévalence du TRA soit inconnue en raison de l’absence d’outils standardisés fiables pour évaluer les troubles de l’attachement (Zephyr et al., 2015), il est reconnu comme étant extrêmement rare dans la population générale. Même parmi les jeunes ayant subi une négligence grave, comme ceux.celles placé.e.s en institution, il demeure peu fréquent, affectant moins de 10 % d’entre eux.elles (Gleason et al., 2011).
Trouble de désinhibition du contact social (TDCS)
Pour sa part, le trouble de désinhibition du contact social (TDCS) se manifeste à l’opposé du TRA. En effet, alors qu’un.une enfant ayant un TRA se méfie fortement des adultes pouvant prendre soin de lui.elle, un.une enfant présentant un TDCS ne se méfiera aucunement des adultes, qu’il.elle les connaisse ou non (APA, 2013). Ses comportements verbaux et physiques seront similaires qu’ils soient dirigés vers un.e personne familier.ère ou inconnue. Ainsi, dès la première rencontre avec un.e adulte, l’enfant peut lui faire des câlins et avoir une confiance aveugle envers lui.elle, sans respecter ses frontières interpersonnelles. Il.elle ne le craindra pas et ne ressentira pas d’inconfort à s’éloigner de cette personne pour explorer un nouvel environnement. De plus, les jeunes atteints d’un TDCS éprouveront des difficultés dans leurs relations sociales, problèmes qui seront particulièrement accentuées à l’adolescence. À cette période, leur comportement excessivement familier s’étendra à leurs pairs, pouvant ainsi conduire à des relations interpersonnelles plus superficielles et conflictuelles (APA, 2013). Comme pour le TRA, le TDCS peut se développer à la suite d’une carence chronique de soins envers l’enfant, de changements répétés des adultes prenant soin de lui.elle ou de grandir dans un milieu inhabituel telle qu’une institutions (APA, 2013). Encore une fois, il n’est pas rare que le TDCS soit comorbide aux diagnostics de retard de développement cognitif et/ou de langage (APA, 2013). Cependant, bien qu’extrêmement rare dans la population générale, le TDCS est légèrement plus fréquent que le TRA dans des populations cliniques ayant vécu une négligence grave, puisqu’il peut toucher environ 20% des enfants (Gleason et al., 2011).
Conclusion
Finalement, la théorie de l’attachement permet de mieux comprendre le développement des troubles de l’attachement en fournissant un cadre théorique du développement de l’attachement. Elle offre une référence des conditions pour favoriser un attachement sécurisant, telles que des manifestations chaleureuses, sensibles et stables lors des soins auprès de l’enfant. On peut ainsi comprendre que lorsque ces comportements parentaux sont absents et ne témoignent pas de bienveillance, le risque de développer un attachement insécurisant peut augmenter, entraînant un risque de développer un trouble de l’attachement chez l’enfant. La négligence et la maltraitance représentent un facteur de risque énorme au développement du trouble réactionnel de l’attachement et du trouble de la désinhibition du contact social, puisqu’elles sont même des conditions nécessaires à leur diagnostic. Comme ces troubles entraînent des comportements variés allant de la violence à la détresse, qui peuvent sembler incohérant aux yeux des adultes qui côtoient l’enfant, il est essentiel de les comprendre afin de saisir ce que vit réellement l’enfant. Celui.celle-ci essaie simplement de survivre en reproduisant les comportements qui lui ont permis de le faire par le passé. Le but est donc de l’aider, avec le temps et la répétition, à intégrer que l’adulte peut finalement représenter une figure de sécurité saine et fiable. Cela lui permet ainsi de rester dans son « rôle d’enfant » sans devoir anticiper d’éventuelles menaces dans ses relations et son environnement.
Révisé par Stéfanie Mireault
Références
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American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders DSM-5 (5e éd.). https://doi.org/10.1176/appi.books.9780890425596
Bowlby, J. (1988), A Secure Base: Clinical Applications of Attachment Theory. Routledge.
Brisch, K. H. (2012). Treating attachment disorders : From theory to therapy (2nd Ed.). Guilford Press. https://books.google.ca/books?id=vxSm7vNlFgwC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false
Fotos, A. (2018, 21 mai). Grayscale photography of a girl facing at the back. [Image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/photos/fille-triste-d%C3%A9sesp%C3%A9r%C3%A9-solitaire-3422711/
Glaser, D., Prior, V., Guedeney, N., Pierrehumbert, B., et Halle, F. (2022). Comprendre l’attachement et ses troubles : Théorie et pratique (2e éd.). De Boeck supérieur.
Gleason, M. M., Fox, N. A., Drury, S., Smyke, A., Egger, H. L., Nelson, C. A., III, Gregas, M. C., et Zeanah, C. H. (2011). Validity of evidence-derived criteria for reactive attachment disorder: Indiscriminately social/disinhibited and emotionally withdrawn/inhibited types. Journal of the American academy of child & adolescent psychiatry, 50(3), 216-231. https://doi.org/10.1016/j.jaac.2010.12.012
Main, M., et Solomon, J. (1990). Procedures for identifying infants as disorganized/disoriented during the Strange Situation. Dans M. Greenberg, D. Cicchetti et M. Cummings (Eds.), Attachment in the preschool years (p. 121-160). Chicago : University of Chicago Press. https://psycnet.apa.org/record/1990-98514-004
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Sztajerowska , K., Schmiedel, S., et Deneault, A. A. (2020). Les troubles de l’attachement : un modèle intégratif des trajectoires développementales. Revue québécoise de psychologie, 41(2), 67-82. https://doi.org/10.7202/1072287ar
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Zephyr, L., Monette, S., Cyr, C., et St-André, M. (2015). Coup d’oeil sur les troubles de l’attachement. Les troubles de l’attachement durant l’enfance : état des lieux. Coup_d’oeil_sur_les_troubles_de_l’attachement_durant_ l’enfance.pdf


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