IA : L’autonomie humaine en pilotage automatique ? – Par Acyl Mansour

L’intelligence artificielle, en particulier des modèles comme ChatGPT, s’est imposée comme un outil quotidien. Que ce soit pour rédiger un courriel, corriger un texte ou répondre à une question complexe, elle promet d’être efficace et de gagner du temps. Utilisée sans précaution, l’intelligence artificielle (IA) peut petit à petit affaiblir notre capacité de réfléchir par nous-mêmes, de faire preuve d’esprit critique, et même de prendre des décisions importantes. Si elle peut être un outil utile, jusqu’où devrait-elle s’infiltrer dans notre vie intellectuelle ?

Discrète dans notre quotidien

L’arrivée de l’IA ne s’est pas faite de manière brutale : elle s’est intégrée graduellement dans nos pratiques quotidiennes, souvent, sans que nous en soyons pleinement conscient.e.s. En écrivant ce texte, par exemple, je bénéficie déjà d’un correcteur grammatical et stylistique qui souligne mes erreurs et qui me propose des reformulations. À première vue, cet outil semble inoffensif, voire utile. Il devient toutefois problématique lorsqu’il remplace complètement l’effort cognitif nécessaire à l’écriture. 

Cette utilisation est particulièrement floue dans le contexte universitaire. L’utilisation de l’IA pour rédiger des dissertations soulève des débats importants, notamment autour des détecteurs d’IA. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces outils ne sont ni fiables ni objectifs. L’IA, étant entraînée à imiter le style d’écriture humain, s’améliore constamment, rendant sa détection de plus en plus aléatoire. Utiliser un détecteur d’IA revient parfois, ironiquement, à se fier à une autre IA. Comme plusieurs étudiant.e.s le constatent, un texte entièrement rédigé à la main peut tout de même être identifié comme généré artificiellement. Certain.e.s étudiant.e.s viennent même à penser qu’il faudrait « saboter » leurs propres textes en y ajoutant des erreurs pour échapper aux détecteurs. Il s’agit en quelque sorte d’une situation où aucun parti ne ressortirait gagnant. Écrire trop parfaitement suscite la suspicion, mais commettre volontairement des erreurs nuit à l’évaluation académique.

Un changement majeur pour nos réflexes

L’un des risques majeurs dans leur utilisation constante dans la vie quotidienne, réside dans la diminution de notre capacité cognitive. Comme le dit si bien le professeur Xavier Parent-Rocheleau, adjoint au Département de gestion des ressources humaines d’HEC Montréal : « De plus, toute forme d’automatisation peut engendrer une perte de vigilance qui se traduit par une diminution des compétences. » (Revue Gestion, 2024).  Ce phénomène est particulièrement préoccupant dans le milieu universitaire, où l’on apprend justement à argumenter, à nuancer et à exercer un jugement critique. Si l’IA devient un substitut plutôt qu’un soutien, elle pourrait limiter le développement de compétences essentielles, comme la réflexion éthique ou la créativité. À force de déléguer à des systèmes d’IA générative nos raisonnements, nos analyses et même nos choix moraux, nous risquons de perdre l’habitude de réfléchir par nous-mêmes. (Revue Gestion, 2014).

La relation avec l’IA peut prendre une tournure dangereuse. « De plus en plus d’individus, notamment des adolescents ou des personnes en situation d’isolement, tissent des liens affectifs – voire romantiques – avec des IA conversationnelles. » (Lefebvre Dalloz, 2025). Bien que ces pratiques soient compréhensibles, elles ne sont pas sans risques. Elles peuvent renforcer l’isolement, brouiller les frontières entre le réel et le virtuel, et dans les cas extrêmes, mener à des drames irréparables, comme le témoigne le cas de Sewell Setzer III (Chapman, 2025). L’IA n’est donc pas seulement un outil pratique, elle peut aussi devenir un espace où nos besoins relationnels sont rapidement exploités.

S’en tenir à l’IA comme un outil… et non pas comme un remplacement

Il serait malhonnête de nier les potentielles avancées permises par l’IA. Sa capacité d’apprentissage et de traitement de données ainsi que sa stabilité qui évolue constamment ont permis à l’intelligence artificielle de prendre en charge une grande partie des secteurs d’autonomisation sur le marché du travail. Ce progrès peut favoriser l’innovation et l’avancement social.

Le danger apparaît lorsque l’on s’en remet entièrement à ces outils, au point de délaisser notre propre raisonnement. Face à ces enjeux, plusieurs recommandations s’imposent. « Il est essentiel de toujours valider ce que l’IA génère, limiter son utilisation pour les tâches qui demandent un effort cognitif plus grand, l’utiliser pour avancer nos idées et non pour les créer, et finalement, encadrer son utilisation chez les plus jeunes. » (Lefebvre Dalloz, 2025).

Reprendre la main sur notre propre pensée

En somme, l’intelligence artificielle représente à la fois une opportunité et un risque pour notre société. À l’université, elle peut devenir problématique si elle n’est pas utilisée de manière sécuritaire, encadrée et réfléchie. L’enjeu n’est pas de rejeter l’IA, mais de redéfinir notre relation avec celle-ci. Si nous venons à l’utiliser jusqu’à l’écriture de nos courriels les plus simples, il devient légitime de se questionner sur l’état de nos capacités cognitives. L’intelligence artificielle ne devrait jamais réfléchir à notre place, mais plutôt nous aider à mieux penser, seulement si nous acceptons encore de faire l’effort de penser.

Texte révisé par Alissa Fournier.

Références.

Chapman, G. (10 octobre 2025). Après le suicide de son adolescent | Une mère américaine dénonce la manipulation des robots d’IA. https://www.lapresse.ca/affaires/techno/2025-10-10/apres-le-suicide-de-son-adolescent/une-mere-americaine-denonce-la-manipulation-des-robots-d-ia.php 

Lefebvre Dalloz Compétences. (7 octobre 2025). L’impact de l’IA sur notre cerveau, nos soft skills et notre créativité. https://formation.lefebvre-dalloz.fr/actualite/limpact-de-lia-sur-notre-cerveau-nos-soft-skills-et-notre-creativite#:~:text=Bien%20utilisée%2C%20l%27IA%20peut,autant%20penser%20à%20notre%20place

Venne, J-F. (9 février 2024). L’IA nous rendra-t-elle paresseux? https://www.revuegestion.ca/l-ia-nous-rendra-t-elle-paresseux 

Image : Alderson, D. Man in Yellow Shirt Wearing White and Black VR Goggles. (13 mai 2020). Pexels. https://www.pexels.com/photo/man-in-yellow-shirt-wearing-white-and-black-vr-goggles-4389986/