De jolies petites fourmis – Par Laurence Lessard

Ceci est une confession, celle du jour où j’ai menti par amour pour l’absurde. 

Je me réveille un matin, et tout ce que je vois est noir. Les murs sont noirs, le plancher est noir, mes mains sont noires, le ciel est noir et l’intérieur de la serrure de ma porte est noire. Je fais comme si de rien n’était, parce que quelle importance après tout. Qu’est-ce qu’on s’en fout.

Je sors de chez moi, à moitié habillée, ou à moitié nue, comme vous préférez. J’envoie balader toustes les passant.e.s que je croise parce que c’est tellement drôle. Iels me regardent, le regard empli d’incompréhension. Je les rassure : « N’écoutez pas ce que je dis, regardez plutôt ce que je fais », et je continue mon chemin en ayant peur de rien.

Ça ne veut absolument rien dire tout ça. Je sais, alors recommençons.

Je me réveille un matin, et je ne vois absolument rien. Aujourd’hui, j’ai décidé d’être aveugle. J’appelle une fondation de chiens guides pour qu’elle m’en fournisse un. On me pose tout plein de questions médicales. À quoi est dû mon handicap visuel, quel est le nom de ma ou mon médecin etc. J’omets de dire que cette condition est nouvelle et je donne un numéro relié à mon téléphone personnel par le biais d’une application. De cette façon, si l’on appelle Docteur.e « chose bine », c’est moi qu’on appellera. Après une interminable heure à discuter avec la responsable, elle m’annonce qu’à partir de la semaine prochaine, je serai accompagné de Freddie, qu’il devra rester avec moi en tout temps et qu’une bénévole passera pour m’expliquer le reste.

Et c’est ce qui se produit. Une femme cogne à ma porte. Entre temps, je me suis procuré de superbes lunettes de soleil bien opaques, question qu’on ne détecte pas la supercherie. Je verrai maintenant la vie en noir. Quel changement drastique! Je mets lesdites lunettes et vais ouvrir à la bénévole. Elle m’explique que les personnes étrangères ne devront pas flatter Freddie, me dit ce que je dois lui donner à manger et « bla bla bla ». Je la remercie pour tous ses bons conseils et je m’empresse de la mettre dehors. Maintenant que j’ai mon chien guide, ma vie peut recommencer.

Mon patron m’a appelé 16 fois. J’écoute son dernier message, qui stipule que je dois absolument le recontacter au plus vite. Je le fais, puis lui explique ma nouvelle condition. J’ai eu un accident. J’ai été hospitalisée et je n’ai pas pu retourner ses appels plus tôt. D’autant plus que je suis maintenant aveugle, quelle excuse en or! J’ajoute bien évidemment le fait que quelqu’un m’a aidé à regarder mon téléphone. Il me prie de le pardonner et me demande de passer au bureau. En arrivant, il me dit qu’il est désolé pour ma situation, qu’il ne comprend pas comment une telle chose a pu se produire. Monsieur aimerait adapter mon poste afin de me permettre à continuer de travailler pour lui. Le problème, c’est que je fais du graphisme. Mais je lui réponds qu’il n’a pas à s’inquiéter. Bien vite, j’apprendrai à manipuler à nouveau mes outils, et je pourrai continuer comme si de rien n’était. Ne voulant pas m’offenser, il accepte et me dit qu’il viendra vérifier mon travail dans les jours suivants.

Et c’est ce qui se produit. Je continue mon travail, les client.e.s sont satisfait.e.s et mes collègues aussi. Tout le monde est désolé pour ma nouvelle condition et me félicite d’être habile au point de pouvoir continuer mon travail. Je suis le Beethoven du dessin, on croit que j’arrive à m’imaginer parfaitement le fruit de mon travail et à le produire sans le voir. 

Deux mois passent, Freddie ne m’apprécie guère, peut-être sent-il que je lui mens. Mes proches se sont habitué.e.s et ma mère passe me voir de temps à autre pour m’apporter des repas ou faire mon épicerie avec moi. Certain.e.s de mes ami.e.s me vantent les bienfaits d’activités adaptées aux personnes aveugles. Je me fais une joie de les effectuer avec eux et elles. J’ai même commencé à travailler quelques soirs dans un restaurant plongé dans l’obscurité, fait pour des serveurs et serveuses possédant une déficience visuelle. 

Et puis j’en ai eu assez. Toutes ces personnes qui me prennent en pitié, qui veulent absolument m’ouvrir la porte ou me laisser passer devant elles à la caisse. 

Je suis à mon poste de graphisme, mes collègues tout autour, mon patron au loin. J’enlève mes lunettes, j’ouvre grand mes yeux et je continue à travailler. Quelqu’un le remarque et dit bien fort : « Est-ce que tu vois? ». Je lui réponds que oui, en ne lâchant pas mon ordinateur des yeux. Tout le monde se retourne et commence à me questionner. Mon patron arrive par derrière et me demande des explications. Est-ce que je mentais depuis tout ce temps? Je leur fais comprendre que oui, je mentais. J’avais envie de changement. Les mauvais mots pleuvent alors sur ma personne. J’aurais dû me douter que c’était une mauvaise idée. Je remets mes lunettes de soleil bien opaques, tout le monde se tait, retourne à son poste et se remet à taper sur son clavier. Je vois mon patron qui retourne à son bureau, ferme doucement la porte et se remet à travailler, lui aussi. Il semble serein. 

Texte révisé par Florence Landry-Lehoux

Références :

Pentax, K. (2014). Fourmis [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/photos/fourmis-bugs-insectes-trois-498731/

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