Ce qui se cache derrière la blague – Par Mathilde Chouinard

Je ne me considère pas comme une personne drôle à proprement parler. Je crois être amusante; j’ai souvent fait rire mes ami.e.s jusqu’aux larmes par mes actions et non par mes paroles, mais ce n’est pas quelque chose que je peux recréer spontanément si quelqu’un.e me demande de le ou la faire rire. Après réflexion, j’ai remarqué que je faisais rarement rire avec des mots. Je n’utilise pas beaucoup de blagues en communicant et, si ce que je dis fait rire, c’est bien souvent parce que mes mots peuvent être tordus hors de leur contexte. Enfin, tout cela est véridique seulement si nous excluons toutes les blagues aux tournures sombres que je partage de temps en temps. 

J’utilise ici le mot « sombre » pour caractériser toutes ces blagues sur la mort ou sur la santé mentale avec lesquelles, j’en suis certaine, nous sommes tous et toutes familier.ère.s. Elles sont partout : sur les réseaux sociaux, sur les campus, dans les restaurants et même dans nos expressions (Liberti, 2017). Après tout, je suis la première à m’exclamer « Plutôt mourir! » quand je n’ai pas envie de faire quelque chose ou à dire tout bas « J’ai envie de crever. » quand un cours est particulièrement ennuyant. Ces blagues sont extrêmement communes.

J’ai seulement remarqué récemment à quel point j’utilisais ce genre d’humour. Avant de commencer mon parcours universitaire, j’ai vécu une période difficile et j’ai perdu contact avec plusieurs ami.e.s. Lorsque la situation s’est stabilisée, j’ai repris contact avec une d’entre iels et, à mon grand bonheur, notre amitié s’est seulement renforcée à la suite de ces épreuves. Cependant, une certaine lueur d’inquiétude brille toujours dans le fond de ses yeux lorsque j’échappe une blague sombre. Nous avons traversé beaucoup d’épreuves et, même si nous savions toutes les deux que nous allions mieux, cet humour sombre lui rappelait peut-être trop de souvenirs inconfortables.

J’ai commencé à utiliser l’humour pendant mon adolescence pour exprimer la détresse que je ressentais à l’école. C’était une façon pour moi de m’enlever un certain poids de mes épaules. L’humour sombre me permettait de communiquer mon inconfort tout en évitant le malaise qui serait causé par une conversation sérieuse à propos de la source du problème.  Puisque la plupart de mes pair.e.s traversaient les mêmes désagréments que moi, notre humour sombre nous permettait de nous sentir plus proches. Toutefois, c’est exactement parce que nous ne savions pas comment parler de ce qui nous tracassait réellement que nous avons laissé la vie inévitablement nous séparer.

Je n’essaie pas de peindre ici un portait exclusivement négatif de l’humour sombre. Après tout, il s’agit d’un mécanisme d’adaptation particulièrement efficace lorsque nous devons faire face à des situations difficiles (Dynel et Poppi, 2018). Ce type d’humour est d’ailleurs utilisé de manière presque instinctive afin de se protéger du profond inconfort que peut nous faire ressentir certaines situations. De plus, comme évoqué précédemment, l’humour sombre permet de renforcer le sentiment d’appartenance et de solidarité entre les membres d’un groupe (Dynel et Poppi, 2018). Cependant, il ne faut pas utiliser ce genre de mécanisme pour éviter de parler des problèmes qu’il camoufle. Après tout, l’humour n’est pas seulement un moyen de divertissement; il s’agit aussi d’un outil de communication. Il ne faut pas rester sourd au message sous-jacent d’une blague sombre par seul prétexte qu’une discussion sérieuse serait « malaisante ».

En effet, il ne faut pas négliger la corrélation bien réelle entre les troubles dépressifs et l’humour sombre, plus particulièrement avec un humour plus violent et auto-dérisoire (Kfrerer, 2018). Ces styles d’humour peuvent avoir un impact négatif sur un.e individu.e aux tendances dépressives lorsqu’ils sont utilisés afin d’éviter leur propre mal-être ou afin d’obtenir une confirmation de la part de leur entourage qui justifierait leur détresse (Kfrerer, 2018). Il est aussi important de garder en tête que ce genre d’humour peut aussi être inconfortable pour certaines personnes et donc pourrait isoler l’individu.e dans un cercle vicieux qui pourrait nourrir de mauvaises habitudes.

Il faut garder en tête que l’humour nous libère seulement temporairement du stress que peut occasionner une situation de crise (Gelkopf, 2011). Il peut certes y avoir un impact positif sur notre qualité de vie, mais, si notre détresse est trop importante, il ne faut pas hésiter à contacter un.e spécialiste. Il faut faire attention à ne pas trop mettre de distance entre nos sentiments et nous-mêmes, et à ne pas prendre refuge dans le confort que nous offre l’humour sombre. Les bienfaits de l’humour sur les troubles mentaux sévères sont trop pauvres et restent à être étudiés aujourd’hui (Gelkopf, 2011).

Finalement, que pouvons-nous faire par rapport à l’humour sombre? Il serait évidemment extrême de bannir ce type d’humour et, personnellement, je n’aimerais pas le voir disparaître. Cependant, je crois qu’il est nécessaire de faire face aux aspects plus épineux qu’il peut cacher. Nous assumons bien trop souvent que ce ne sont que des blagues et je me demande parfois si certaines d’entre elles cachent un appel à l’aide. Il est important que nous soyons sensibles à la réalité sous-jacente de ces paroles. De surcroît, je crois que nous devrions aussi nous questionner. Pourquoi trouvons-nous ces blagues sombres si drôles? Peut-être qu’une pause de cet humour à double sens nous apporterait un grand bien, un répit de la réalité qui est déjà bien difficile.

Texte révisé par Shadei Saadé

Références :

Dynel, M. et Poppi, F. I. (2018). In tragoedia risus: Analysis of dark humour in post-terrorist attack discourse. Discourse & Communication, 12(4), 382-400. https://doi.org/10.1177/1750481318757777

Engelhardt, C. (2019, 10 avril). man-g0ed795a71_1920 [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/photos/homme-porte-nuage-paysage-magic-4114654/

Gelkopf, M. (2011). The Use of Humor in Serious Mental Illness: A Review, Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine, 2011, 1-8. https://doi.org/10.1093/ecam/nep106 

Kfrerer, M. L. (2018). An Analysis of the Relationship between Humor Styles and Depression [thèse de doctorat, University of Western Ontario]. Electronic Thesis and Dissertation Repository. https://ir.lib.uwo.ca/etd/5687

TEDx Talks. (2017, mars). Casually Suicidal | Sarah Liberti | TEDxAdelphiUniversity [vidéo]. YouTube. https://youtu.be/S8bJ3YlgL1Q

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