Biais implicites
Lorsque l’on rencontre une nouvelle personne, on ne peut s’empêcher de la catégoriser dans différents groupes mentaux de gens qui partagent des attributs communs (Guedj, 2025). Ce processus universel fait partie de l’apprentissage en société afin de plus facilement et rapidement comprendre, et s’adapter aux gens. Par nos expériences passées et nos stéréotypes, soit les attributs associés à différents groupes sociaux, nous inférons alors d’autres caractéristiques sur cette personne que nous avons associées à ses groupes d’appartenance. Par exemple, il est possible de déduire certains traits de personnalité d’une personne inconnue seulement à partir d’informations, telles que son genre, son âge et sa profession. Néanmoins, la généralisation devient problématique lorsque certains groupes sociaux sont ciblés par de nombreux préjugés (Guedj, 2025).
Cela mène à des biais cognitifs appliqués à des groupes sociaux, c’est-à-dire une perception subjective particulière qui pousse à porter un jugement favorable ou défavorable envers une catégorie sociale de personnes (Guedj, 2025). Ces biais sont explicites lorsque la personne en est consciente, ce qui lui permet d’affirmer publiquement sa perception et de la défendre. Les biais implicites sont, quant à eux, beaucoup plus problématiques, puisque la personne les a internalisés sans que cela ne soit conscient. Ainsi, cela peut entraîner des jugements défavorables de manière automatique, et mener à un traitement différentiel en fonction de certains attributs, tels que l’âge, l’origine ethnique, le genre, l’orientation sexuelle, la morphologie, la religion, le statut socioéconomique ou les diagnostics de santé mentale, et ce, sans même que la personne ne s’en aperçoive. L’absence de conscience rend les biais implicites particulièrement difficiles à remettre en question, puisqu’ils échappent aux mécanismes habituels de réflexion morale et de régulation volontaire du comportement. Une personne pourrait donc défendre consciemment une minorité sociale, tout en ayant des comportements contradictoires découlant de biais implicites. Les biais implicites, universels et omniprésents, contribuent à la création et à l’entretien d’inégalités sociales, que ce soit un niveau social que systémique. Ils se développent dès l’âge de quatre ans (Gran-Ruaz et al., 2022). Puisqu’ils sont inconscients, les biais implicites ne peuvent être décelés que par l’Implicit Association Test (IAT). Cet outil vient mesurer non pas l’association d’attributs à valence positive ou négative à des personnes d’un groupe social spécifique, mais plutôt le temps de réaction requis pour en faire les associations demandées (Greenwald et al., 1998). Les associations qui ont été intégrées plus fortement, qu’elles soient conscientes ou inconscientes, prennent moins de temps, puisqu’elles sont plus intuitives pour la personne. Avoir conscience de ses biais implicites grâce à de tels tests est nécessaire pour éviter de les mettre en acte par des traitements différentiels inconscients, étant donné que chaque personne a internalisé des associations et des stéréotypes sociaux sans qu’ils ne soient conscients (Guedj, 2025).
Jugements biaisés
Les études démontrent qu’il existe de nombreux biais implicites qui favorisent la discrimination (Guedj, 2025). Par exemple, en Europe, il existe une préférence implicite pour les personnes de couleur de peau blanche, ce qui contribue à la discrimination des personnes d’autres couleurs de peau, faisant déjà partie des minorités. Au Canada et aux États-Unis, il est aussi possible de constater qu’il existe des biais implicites défavorables aux personnes de couleur de peau noire, et ce, même parmi les personnes qui ne sont pas de couleur de peau blanche (Gran-Ruaz et al., 2022). De nombreux préjugés sont véhiculés à leur égard, notamment qu’ils sont paresseux, peu intelligents, et qu’ils ont des comportements problématiques, sexuellement à risque, violents, voire criminels. Une fois internalisés, ces préjugés font en sorte qu’ils peuvent être traités différemment ou exclus dans la société, ce qui affecte plusieurs sphères de leur vie, telles que l’éducation, le travail, le logement, la santé et le dossier criminel.
Il existe également un biais défavorable envers les personnes âgées, contribuant à leur discrimination dans la société, qu’on appelle l’âgisme (Guedj, 2025). Il a été démontré que plusieurs autres groupes sont ciblés par des biais implicites défavorables, dont les personnes LGBTQ+ et les personnes en situation de handicap (Guedj, 2025). L’ensemble de ces attitudes discriminatoires répétées n’affectent pas seulement les interactions sociales, mais elles peuvent aussi engendrer une certaine autostigmatisation chez les personnes qui en sont cibles (Gran-Ruaz et al., 2022). À force d’être discriminées, elles peuvent en venir à se percevoir comme inaptes ou se sentir découragées, sans valeur et sans espoir, car elles subissent un désavantage indépendant de leurs efforts et de leurs actions pour obtenir une bonne qualité de vie, et être perçues de manière positive. Cela peut même contribuer à des comportements anxiodépressifs ou compensatoires, tels que le retrait social ou la consommation d’alcool et de drogues. Ces jugements biaisés se traduisent ensuite par des comportements différenciés qui structurent l’accès aux ressources, aux opportunités et aux soins dans la société (Gran-Ruaz et al., 2022).
Comportements biaisés
Les inégalités hommes-femmes dans le milieu du travail
Certains biais implicites favorisent les hommes tout en défavorisant les femmes, ce qui nuit à l’égalité des chances pour les femmes dans le milieu du travail. Par exemple, les hommes tendent à être perçus comme plus compétents et plus aptes à faire preuve de leadership, tandis que les femmes sont perçues comme moins performantes. Cela fait en sorte que les hommes ont de meilleures chances d’être embauchés, obtiennent des postes plus élevés dans les entreprises, et donc un meilleur salaire (Guedj, 2025). Une étude a démontré que, pour un curriculum vitae identique, lorsqu’il était au nom d’un homme, il recevait une meilleure évaluation que lorsqu’il était au nom d’une femme (Jacquemot, 2025). Cela s’explique notamment par les préjugés perçus à leur égard dans ces milieux, ainsi que par des biais implicites favorables envers les hommes pour l’octroi de promotions (Garbal, s. d.).
Ces inégalités professionnelles prennent racine bien avant l’entrée sur le marché du travail. Les femmes sont sous-représentées dans les programmes universitaires de haut niveau scientifique, comme les mathématiques, les finances, les technologies et l’ingénierie, et dans les postes élevés en recherche (Garbal, s. d.; Jacquemot, 2025). En effet, les garçons, dès l’école primaire, sont plus encouragés que les filles à prendre la parole, à poser des questions, à raisonner, à faire preuve de leadership et d’ambition, ainsi qu’à s’intéresser aux mathématiques, aux sciences dures, à l’informatique et à la physique en raison des biais implicites des enseignant.e.s sur le genre (Jacquemot, 2025). Les filles sont plutôt valorisées en français et en arts, ainsi que pour leurs qualités typiquement féminines, comme la douceur, la sensibilité et l’empathie, ce qui les encourage à davantage poursuivre leurs études en sciences sociales, en éducation, en littérature, en arts ou en santé, par exemple. Néanmoins, ces domaines mènent à des métiers beaucoup moins payants. Les inégalités professionnelles ne résultent donc pas seulement de choix individuels, mais s’ancrent dans des trajectoires façonnées dès l’enfance par des attentes genrées intériorisées (Jacquemot, 2025).
La prise en charge médicale différentielle
Les infimier.ère.s et les médecins, malgré leur formation, possèdent des biais implicites à un degré similaire à celui de la population générale (Guedj et al., 2021). De plus, ils.elles doivent prendre des décisions médicales importantes et complexes dans des conditions fréquemment stressantes et urgentes, alors qu’ils.elles sont surchargé.e.s et épuisé.e.s. Il va sans dire que les biais implicites, en agissant comme des raccourcis cognitifs, peuvent jouer un rôle néfaste sur l’équité et la qualité des traitements offerts aux populations plus vulnérables et stigmatisées. Cela inclut les personnes atteintes de troubles de santé mentale, les personnes aux prises avec un problème de dépendance, celles dans des situations de précarité, celles d’origine étrangère, les personnes mineures non accompagnées, ou encore les personnes d’un âge avancé (Guedj et al., 2021; Minassian, 2025). Par ailleurs, ces personnes sont également moins portées à avoir recours aux soins de santé, soit par manque d’accessibilité, soit parce qu’elles perçoivent du jugement et de la discrimination de la part des professionnel.le.s de la santé, ce qui entraîne des retards de prise en charge médicale, le non-respect des recommandations médicales et un manque de suivi médical (Guedj et al., 2021). Il arrive que les soignant.e.s, à cause de leurs biais implicites, surmédicamentent de manière injustifiée certain.e.s patient.e.s, sous-traitent leur douleur ou accordent peu de crédibilité aux symptômes rapportés par ces patient.e.s (Minassian, 2025).
Aux urgences pédiatriques, en raison des biais implicites défavorables envers les enfants de couleur de peau noire, ces derniers sont plus nombreux à partir avant d’avoir pu obtenir une consultation, et sont davantage testés pour les infections sexuellement transmissibles (James et al., 2005; Goyal et al., 2012). Quant aux enfants de couleur de peau blanche, bénéficiant d’une préférence implicite, ils ont tendance à attendre moins longtemps avant d’obtenir une consultation et à obtenir davantage d’examens biologiques ou radiologiques complémentaires (James et al., 2005; Payne et Puumala, 2013). Ces enfants, lorsqu’atteints d’une infection respiratoire virale, ont deux fois plus de chance de recevoir un traitement par antibiotiques que les enfants de couleur de peau noire ((Goyal et al., 2017). Lorsqu’ils souffrent d’une douleur abdominale sévère ou d’une fracture, ils ont plus de chance de recevoir un traitement contre la douleur par morphine que les enfants d’origine hispanique ou de couleur de peau noire (Guedj et al., 2021). Ces disparités dès l’enfance soulignent le caractère précoce et profondément enraciné des biais implicites, ainsi que leur potentiel à influencer les trajectoires de santé à long terme.
Le portrait global d’une population : les personnes obèses
Il existe une préférence implicite pour les personnes minces, ce qui contribue au jugement négatif des personnes obèses, en surpoids, ou même de celles dont le corps respecte les normes du poids santé (Guedj, 2025). Ces biais implicites découlent de stéréotypes selon lesquels les personnes obèses sont paresseuses, négligées, inefficaces, peu intelligentes, incompétentes et malhonnêtes (Christensen, 2024). Les gens ont tendance à croire à tort que l’obésité d’une personne découle d’une mauvaise hygiène de vie, d’une suralimentation et d’un manque d’activité physique. Ils rejettent ainsi la faute sur un manque de volonté et de discipline propres à la personne, alors que l’obésité relève en réalité davantage de facteurs génétiques ou environnementaux (Christensen, 2024).
Les biais implicites entraînent de multiples restrictions quant aux opportunités qui sont offertes aux personnes obèses dans la société. D’abord, le milieu de la santé n’a pas été pensé et adapté pour ces personnes : en rapport avec leur obésité, elles ne bénéficient d’aucune couverture d’assurance pour le suivi médical et les médicaments requis, ni pour la chirurgie bariatrique (Christensen, 2024). Souvent, les établissements de santé ne disposent pas d’équipement médical adapté à leur morphologie. Par ailleurs, les professionnel.le.s de la santé sont moins bien formé.e.s pour traiter ce problème de santé. Par conséquent, les recommandations médicales portent plus souvent sur l’hygiène de vie et la perte de poids, plutôt que sur des tests de diagnostic plus poussés, des traitements médicaux et des médicaments sous ordonnance. Cela peut nuire au dépistage et au traitement de problèmes de santé graves, tout en créant une réticence à consulter pour les personnes obèses. Les professionnel.le.s disposant des soins de maternité ont des réactions pouvant aller du malaise à la répulsion envers les femmes enceintes obèses. Ils.elles ont tendance à se montrer impoli.e.s, agressif.ve.s et insensibles aux besoins de ces femmes, leur offrant des services insatisfaisants (Christensen, 2024).
Ensuite, dans le milieu du travail, les personnes obèses sont perçues comme ayant peu d’ambition, une faible productivité et un manque de compétence pour occuper des postes de leadership et d’encadrement (Christensen, 2024). Elles sont donc davantage embauchées dans des postes en télétravail, obtiennent un salaire significativement plus faible que la norme, ont moins de chances de recevoir une promotion et ont plus de chances d’être renvoyées, et ce, indépendamment de leur performance et de leurs expériences professionnelles. Lorsqu’elles entrent en compétition contre une personne aux mêmes qualifications pour un poste de haut niveau, leur obésité risque d’être un facteur décisif en leur défaveur (Christensen, 2024).
Contrairement aux croyances populaires, la honte causée par les biais implicites et la stigmatisation ne motivent pas les personnes obèses à perdre du poids, mais bien au contraire (Christensen, 2024). Cela engendre de la détresse psychologique et une hausse du taux de cortisol, l’hormone du stress. Le stress causé par la stigmatisation contribue à une autorégulation inadéquate, l’évitement de l’activité physique, une alimentation malsaine, voire des troubles alimentaires, et ultimement, la prise de poids et des problèmes de santé. Ce constat met en évidence comment les biais implicites aggravent les inégalités et les problèmes de santé de populations déjà vulnérables, et les personnes obèses n’en sont qu’un exemple parmi tant d’autres (Christensen, 2024).
Texte révisé par Jade Mitchell.
Références
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Gran-Ruaz, S., Feliciano, J., Bartlett, A. et Williams, M. T. (2022). Implicit racial bias across ethnoracial groups in Canada and the United States and Black mental health. Canadian Psychology, 63(4), 608–622. https://doi.org/10.1037/cap0000323
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Guedj, R., Marini, M., Kossowsky, J., Berde, C. B., Kimia, A. A. et Fleegler, E. W. (2021). Racial and ethnic disparities in pain management of children with limb fractures or suspected appendicitis: a retrospective cross-sectional study. Frontiers in Pediatrics, 9, 1–9. https://doi.org/10.3389/fped.2021.652854
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