Introduction
Dans les pays occidentaux, notamment le Canada, le système judiciaire est souvent perçu comme un pilier de la protection sociale et de l’équité. Pourtant, derrière cette institution, se cachent parfois des effets psychologiques forts et durables chez les personnes qui y sont confrontées. Qu’il s’agisse de victimes, de défendeurs ou même de simples plaignants, la justice pénale peut devenir pour certaines personnes une source de stress chronique, de détresse psychique et d’aggravation des troubles mentaux. Des recherches montrent qu’être impliqué dans des procédures judiciaires ou incarcéré représente bien plus qu’un simple affrontement légal : c’est une expérience socialement et psychologiquement éprouvante qui peut fragiliser la santé mentale (Clemente & Padilla-Racero, 2020).
Un lien documenté entre justice et détresse mentale
Plusieurs études scientifiques ont mis en évidence que le simple fait d’être impliqué dans un processus judiciaire peut détériorer la santé mentale des personnes concernées. Ce risque est particulièrement aigu pour les personnes déjà vulnérables. Une étude canadienne de 2020 utilisant des données administratives à l’échelle de la population a révélé que « la prévalence de tout trouble mental majeur était significativement plus élevée chez les adultes accusés d’un crime (38,9 %) et chez les victimes (38,6 %) que dans la population générale (26,1 %) » (Hensel et al., 2020).
De façon similaire, des recherches en psychologie juridique mentionnent le phénomène dit de « victimisation secondaire », c’est-à-dire la souffrance supplémentaire provoquée non pas par l’événement criminel lui-même, mais par la façon dont le système judiciaire traite les victimes. Ces mécanismes se manifestent par une détérioration de la confiance, un sentiment d’incompréhension et une perte de contrôle psychologique (Clemente & Padilla-Racero, 2020).
Surreprésentation des troubles mentaux dans la justice pénale
Au-delà du stress émotionnel lié à la procédure juridique, les données institutionnelles démontrent que les personnes ayant des problèmes de santé mentale sont fortement surreprésentées dans le système judiciaire, non seulement comme accusées mais aussi comme victimes, soulignant une intersection de vulnérabilité. Le système peine souvent à reconnaitre et à adapter sa réponse à cette réalité. Une analyse des verdicts judiciaires note ainsi que « les problèmes de santé mentale, en particulier la dépression, portent souvent une stigmatisation qui peut s’infiltrer dans diverses institutions sociétales, y compris le système judiciaire » (Gu & Ding, 2025).
Ces données révèlent une réalité préoccupante : les personnes déjà vulnérables psychologiquement sont plus susceptibles d’entrer en contact avec le système pénal et d’y demeurer plus longtemps. Une fois dans ce système, elles sont confrontées à des facteurs de stress institutionnels et à un manque de soins adaptés qui peuvent aggraver leur état. Comme le souligne un cadre stratégique, « lorsque des personnes atteintes d’une maladie mentale sont incarcérées, elles peuvent éprouver des symptômes plus graves de la maladie et sont isolées des soutiens communautaires. » (CAMH, 2013).
Cela signifie notamment que ces individus se retrouvent confrontés à un système qui peut aggraver leurs conditions psychiques en raison de facteurs de stress institutionnels, d’une transition entre soutien communautaire et incarcération, et d’un manque de soins adaptés.
Stress judiciaire : un phénomène concret et mesurable
Dans le domaine de la psychologie légale, le concept de stress de litige décrit les réactions émotionnelles négatives liées à la participation à un processus juridique. Ce stress se manifeste par un sentiment de honte, d’anxiété, d’isolement social, de fatigue, de tensions et même d’une perte de sens. (Cutler, 2008). Il ne s’agit pas seulement d’un effet individuel, mais bien d’un phénomène systématique, lié à la durée incertaine des procédures, au manque de maitrise du processus et à la surcharge émotionnelle que cela engendre. Cette expérience est d’autant plus complexe que, comme l’analyse une étude sur les verdicts, « les résultats montrent une tendance à la baisse dans la reconnaissance de la dépression comme facteur atténuant […] suggérant un virage vers des interprétations judiciaires plus strictes au fil du temps » (Gu & Ding, 2025). Cette rigidité peut contribuer au sentiment d’injustice et à la détresse que la personne peut ressentir.
Une question de justice sociale
L’interface entre la justice et la santé mentale s’inscrit aussi dans une dimension de justice sociale. Le système pénal est souvent le « filet de sécurité » par défaut pour des personnes vulnérables, en raison de l’échec d’autres systèmes de soutien. Un rapport fondé sur de larges consultations au Canada constate que « beaucoup des personnes aux prises avec la maladie mentale qui rencontrent le système de justice pénale ont été abandonnées par d’autres soutiens communautaires (pas de logement, pas d’opportunités d’emploi, pas de prestataires de traitement facilement accessibles) » (Commission de la santé mentale du Canada, 2020). Cette situation conduit à une judiciarisation des problèmes de santé mentale. Des groupes de défense des droits dénoncent ce mécanisme : « C’est ainsi que trop de personnes, faute de ressources adaptées pouvant les aider à résoudre leurs problèmes en amont, se retrouvent obligées de subir des lois de protection et, en fin de compte, sont criminalisées » (Provencher & AGIDD-SMQ, 2010).
Les services sociaux et de santé mentale sont insuffisants. Cette situation conduit non seulement à une surcriminalisation des vulnérabilités sociales, mais aussi à une pression psychologique accrue sur ces populations déjà fragiles.
La réponse passe donc par une approche préventive et sociale. Pour combattre cette criminalisation, il est jugé utile de « suivre une approche fondée sur la justice sociale afin d’élaborer une politique publique qui mette l’accent sur la prévention » (CAMH, 2013).
Conclusion
Le processus judiciaire n’est pas neutre sur le plan psychologique. Pour beaucoup, il représente une épreuve émotionnelle intense qui peut fragiliser la santé mentale, amplifier la détresse et accentuer les inégalités sociales. Les données scientifiques et institutionnelles montrent clairement que cette souffrance n’est ni marginale ni anecdotique, mais bien un phénomène social documenté et mesurable, allant de la stigmatisation dans les verdicts à la surreprésentation des troubles mentaux chez les personnes accusées et victimes.
Cela soulève une question fondamentale : comment repenser le système pour qu’il protège non seulement les droits légaux, mais aussi la santé mentale des personnes qu’il touche? Cette réflexion met en lumière l’importance d’une justice plus humaine, sensible aux réalités psychologiques et sociales, et capable d’intégrer le soutien à la santé mentale comme un véritable enjeu de justice sociale.
Texte révisé par Nour Zahra.
Références :
Clemente, M., & Padilla-Racero, D. (2020). The effects of the justice system on mental health. Psychiatry Psychology and Law, 27(5), 865–879. https://doi.org/10.1080/13218719.2020.1751327
Mental Health Commission of Canada. (2020). Mental health and the Criminal Justice System: ‘What We Heard’ Evidence Summary report. https://www.mentalhealthcommission.ca/wp-content/uploads/drupal/2020-08/mental_health_and_the_law_evidence_summary_report_eng.pdf
Hensel, J. M., Casiano, H., Chartier, M. J., Ekuma, O., MacWilliam, L., Mota, N., McDougall, C., & Bolton, J. M. (2020). Prevalence of mental disorders among all justice-involved: A population-level study in Canada. International Journal of Law and Psychiatry, 68, 101523. https://doi.org/10.1016/j.ijlp.2019.101523
Centre de toxicomanie et de santé mentale. (2013). La santé mentale et la justice pénale : cadre stratégique. https://camh.ca/-/media/files/pdfs—public-policy-submissions/mhandcriminaljustice_policyframework_french-pdf.pdf
Gu, L., & Ding, H. (2025). Exploring structural stigma towards mental disorders: An analysis of trial verdicts. International Journal of Law and Psychiatry, 101, 102103. https://doi.org/10.1016/j.ijlp.2025.102103
Cutler, B. (2008). Encyclopedia of Psychology and Law. https://doi.org/10.4135/9781412959537
Provencher, D. & AGIDD-SMQ. (2010). La judiciarisation des problèmes de santé mentale : une réponse à la souffrance? Le Partenaire (Vol. 19, Issue 1, p. 19). https://www.agidd.org/wp-content/uploads/2013/11/Judiciarisation_Le_Partenaire_v19n1.pdf
Image : Hyun Cho. S. Justice. Statue.Dame justice. (12 février 2017). https://pixabay.com/fr/photos/justice-statue-dame-justice-2060093/


Laisser un commentaire