La sorcière : un symbole d’affirmation féminine ? – Par Rosalie Surprenant

Balais volants, chaudrons bouillonnants et chats noirs aux poils hérissés : la sorcière n’est plus un archétype à présenter aujourd’hui. Pourtant, derrière cette caricature se cache une histoire pavée d’injustices, où majoritairement des femmes ont souffert à la suite d’accusations de sorcellerie. Les chasses aux sorcières, encore couvertes de mythes, sont un volet de l’histoire qui nous amène à nous questionner sur des enjeux moraux et psychologiques. Qui étaient ces femmes persécutées ? Pour quelle raison étaient-elles accusées ? Et surtout, pourquoi la sorcière représente encore aujourd’hui une importante figure féministe ?

Les chasses aux sorcières

Contrairement à ce que véhiculent les croyances populaires, l’apogée des chasses aux sorcières n’a pas eu lieu durant le Moyen-Âge, mais plutôt pendant la Renaissance. Ce fait peut surprendre, puisque la culture occidentale associe souvent la période du Moyen-Âge à une certaine obscurité, en opposition totale avec la Renaissance, lumineuse et symbole de renouveau (Mougin, 2018). C’est donc de 1560 à 1630 environ que les chasses aux sorcières sont à leur apogée en Europe. Il s’ensuit presque cent mille accusations, dont découleront des dizaines de milliers d’exécutions, la majorité étant des femmes (Charvet et Porret, 2010). Les procès de Salem au Massachusetts, auxquels on pense instinctivement, ont, pour leur part, eu lieu sur une période de seize mois entre 1692 et 1693, et ont coûté la vie à dix-neuf accusés (Blackmore, 2024).

Le Moyen-Âge ayant pris fin sous le signe du malheur, marqué par les épidémies, les famines, les catastrophes naturelles ou encore par de multiples guerres, le Diable fut blâmé pour les horreurs répétées. C’est ainsi que l’on commença à voir des manifestations de sorcellerie (Mougin, 2018). En effet, il existait une certaine idéologie, appelée la « démonologie », qui consistait à croire que les démons pouvaient prendre le contrôle d’une personne dépourvue de la protection de Dieu. Les comportements des gens vivant avec des troubles mentaux étaient alors considérés comme l’expression de l’emprise du démon. Des exorcismes étaient alors pratiqués afin de rendre le corps du patient inhabitable pour les forces du mal. Soigner les patients atteints de troubles mentaux relevait à présent des moines, et non plus des médecins (Davison et al., 2017).

L’hystérie collective

Vers la fin du 15e siècle, un livre nommé le Malleus Maleficarum fut publié en Europe. Les instructions de ce manuel, indiquant comment juger les sorcières, dictèrent les souffrances, les emprisonnements et les exécutions de bien des accusés. Très peu de gens accusés de sorcellerie avaient des symptômes de démence, mais les mauvais traitements qu’on leur faisait subir finissaient souvent par déclencher chez eux des aveux confus. Au début de la Renaissance, la psychopathologie et la possession étaient toujours bien liées, et le feu du bûcher était utilisé pour tuer les diables et leurs hôtes, par le fait même (Davison et al., 2017). 

Les personnes en situation de handicap étaient également visées par des accusations au point culminant des procès des sorcières. Ainsi, être atteint d’un handicap « visible » ou même donner naissance à un enfant atteint d’un handicap était condamné par le Malleus Maleficarum. Il en allait de même pour les personnes vivant avec des troubles mentaux. Ces jugements perduraient depuis le Moyen-Âge, où ces gens étaient craints et exorcisés, puisqu’ils étaient dits « punis par le Diable » (Marini et al., 2017).

Lors de la chasse aux sorcières de Salem, tout commença après que deux jeunes filles d’une dizaine d’années commencèrent à éprouver d’étranges symptômes. Puisque, peu avant, elles avaient fait des expériences ésotériques pour s’amuser, les médecins les considérèrent aussitôt comme étant possédées par les démons. S’ensuivit une série d’accusations mutuelles où plusieurs femmes furent pointées du doigt, puis passées devant le tribunal. La crise devint généralisée, renforcée par un certain extrémisme au sein du groupe. Ce phénomène est qualifié « d’hystérie collective » (Blakemore, 2024).

Les manifestations observées à Salem ressemblaient étrangement à un type d’hystérie : l’hystérie Arctique. Elle amenait d’horribles symptômes aux gens qui l’expérimentaient. On peut nommer l’angoisse, la perte de conscience, le discours désorganisé, des convulsions, d’étranges sensations somatiques et des pertes d’audition ou de mémoire.  C’est une hypothèse qui pourrait expliquer les symptômes des dix premières femmes considérées comme « possédées » à Salem (Zeller, 1990). Dans la littérature, les avis divergent quant à l’origine réelle de cette crise.

La sorcière : figure de désistance féminine

Une question demeure pourtant : pourquoi les accusations de sorcellerie étaient-elles principalement dirigées vers les femmes ? Contrairement à ce que véhiculent les croyances populaires, certains hommes ont été également victimes des chasses aux sorcières. Ce mythe existe en raison du peu d’hommes accusés de sorcellerie. Lors des procès de Salem, on condamna six hommes pour « actes de sorcellerie » ou encore pour opposition au tribunal. À travers l’histoire, ce sont toutefois les femmes qui ont constitué la grande majorité des accusations et des condamnations. À Salem, les femmes qui ne répondaient pas aux attentes sociétales et religieuses étaient bien plus susceptibles d’être considérées comme des sorcières (Blackemore, 2024).  

La professeure de littérature Brigitte Deslauriers explique que l’étrange association entre la femme et le Diable semble prendre ses racines dans la genèse biblique. D’abord, la création de la femme à partir de l’homme la mettrait déjà dans une position d’infériorité. Puis, lors de la chute d’Adam et d’Ève, on attribue à la première femme une association directe avec le Diable. Effectivement, par le fait de cueillir le fruit défendu, la femme aurait prouvé que sa nature est malhonnête et influençable par les forces du mal, laissant ainsi croire qu’elle était d’emblée plus propice à être corrompue (Deslauriers, 2021).

Dans la mythologie grecque, le rôle de la femme magicienne est aussi très exploité. On peut penser à Circé, présentée comme séductrice et vengeresse envers les hommes, ou encore à Artémis, déesse ayant à la fois des dons de vie et de mort (Deslauriers, 2021). Au Moyen-Âge, le corps féminin n’était pas réellement étudié en médecine, le rendant mystérieux et même craint (Laflamme, 2012).

Aujourd’hui, la sorcière est considérée comme une icône féministe, comme un exemple de liberté. Elle n’est pas faite pour le regard masculin, exprimant ses pensées, sa sexualité et faisant ses propres choix. La sorcière ne se soumet pas et représente l’indépendance de la femme. Dans le cinéma moderne, les femmes âgées et sages sont souvent associées à l’archétype de la sorcière : elles sont puissantes et instruites, donc moins sujettes au désir de la part des hommes (Gobert, 2019). Lors de chasses aux sorcières, les femmes accusées de sorcellerie étaient également des femmes âgées, pauvres, ou encore des sages-femmes (Horsley, 1979). Par ailleurs, les femmes célibataires ou veuves étaient également visées, comme si l’absence de la tutelle d’un homme les rendaient vulnérables à la corruption. En somme, pour de nombreuses personnes aujourd’hui, les sorcières sont un rappel de résilience face à la persécution et une figure féminine émancipée (Groguhé, 2018).

On peut penser que l’époque des chasses aux sorcières est complètement révolue, mais il est important de se rappeler qu’elles sont encore d’actualité dans certains pays. Une étude menée dans une région rurale du Ghana a rapporté que les femmes vivant avec un handicap sont encore considérées comme ayant des affinités avec la sorcellerie. Porteuses d’esprits malveillants ou victimes d’une rage divine, on croit que ces femmes pourraient transmettre leur mal à d’autres femmes ou à leurs futurs enfants. Ainsi, elles sont victimes de discrimination et leur droit à la parentalité leur semble retiré (Akasreku et al., 2018). Dans ce même pays, jusqu’en 2012, des centaines de femmes étaient encore emprisonnées pour sorcellerie. Deux ans plus tôt, une femme avait subi des accusations et avait été mise au bûcher (Davison et al., 2017).

Si la sorcière est aujourd’hui un archétype bien caricaturé, il ne faut pas oublier son histoire. Car derrière la sorcière se cache la souffrance des femmes qui ont été, et le combat des femmes qui seront.

Texte révisé par Sofia Chemani.

Références :

Akasreku, B. D., Habib, H. et Ankomah, A. (2018). Pregnancy in Disability: Community Perception and Personal Experiences in a Rural Setting in Ghana. Journal of Pregnancy, 2018, 1–12. https://doi.org/10.1155/2018/8096839

Blackmore, E. (2024, 11 octobre). L’histoire de la célèbre chasse aux sorcières de Salem. National Geographic. https://www.nationalgeographic.fr/histoire/histoire-de-la-celebre-chasse-aux-sorcieres-de-salem-sorcellerie-proces-extraordinaires-17e-siecle

Charvet, A. et Porret, M. (2010) Histoire de la chasse aux sorcières. Radio Télévision Suisse. https://www.rts.ch/education/dossiers/2010/article/histoire-de-la-chasse-aux-sorcieres-28068828.html

Davison, G. C., Blankstein, K. R., Flett, G. L., Neale, J. M. et Kocovski, N. L. (2017). Introduction à la psychopathologie (traduit et adapté par Bégin, C., Earls, C. M. et Lecomte, T.) Chenelière Éducation. (Ouvrage original publié en 1998)

Deslauriers, B. (2021, automne). Le mythe de la sorcière féminité, pouvoir et aliénation. Théâtre Denise-Pelletier, 106. https://www.denise-pelletier.qc.ca/cahiers/cahier-automne-2021/le-mythe-de-la-sorciere-feminite-pouvoir-et-alienation/

freestocks-photos. (2017, 10 novembre). Le noir, Souffler, Brûlant. Utilisation gratuite. [Image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/photos/le-noir-souffler-br%c3%bblant-bougie-2941843/

Gobert, C. (2019). Sorcières féministes : ou le chemin vers l’indépendance. 24 images, (192), 72–77. https://id.erudit.org/iderudit/91952ac

Groguhé, M. (2018, 15 décembre). Féminisme: les sorcières des temps modernes. La Presse.  https://www.lapresse.ca/vivre/societe/201812/1. 4/01-5208081-feminisme-les-sorcieres-des-temps-modernes.php

Horsley, R. A. (1979). Who Were the Witches? The Social Roles of the Accused in the European Witch Trials. The Journal of Interdisciplinary History, 9(4), 689-715. https://www.jstor.org/stable/203380 

Laflamme, S. (2012). La sorcière : « antimère » et femme libérée ? Québec français, (164), 90–92. https://id.erudit.org/iderudit/65906ac

Marini, I., Noreen, G. et Millington, M. J. (2017).  Psychosocial Aspects of Disability (2e éd.).  Springer Publishing Company.

Mougin, M. (2018, 4 décembre). La chasse aux sorcières n’est pas le fait du Moyen Âge… Radio France. https://www.radiofrance.fr/franceinter/la-chasse-aux-sorcieres-n-est-pas-le-fait-du-moyen-age-3679491

Zeller, A. C. (1990). Arctic Hysteria in Salem? Anthropologica, 32(2), 239-264. https://www.jstor.org/stable/25605580