La proche aidance, un enjeu féministe ? D’« aidante naturelle » à « proche aidante »[1] – par Catherine Côté

Selon le Conseil du statut de la femme (2018), « être proche aidant·e, c’est de fournir de l’aide ou des soins à titre gratuit et dans un contexte informel à une ou plusieurs personnes en raison d’un problème de santé de longue durée, d’une incapacité physique ou mentale ou de problèmes liés au vieillissement ».

Au Québec, en 2018, on dénombrait plus de 1,6 million de proches aidant·e·s (CSF, 2018). Si, parmi elles·eux, on retrouve une plus grande proportion de femmes (58% de femmes contre 42% d’hommes), on retrouve aussi une plus grande proportion de femmes bénéficiaires de cette aide. Considérant le vieillissement de la population et l’espérance de vie plus longue des femmes, il est attendu que de plus en plus de femmes bénéficieront de ce type d’aide et la prodigueront dans les années à venir.

Si la proche aidance est belle et bien genrée, en quoi est-elle un enjeu féministe ? Pour répondre à cette question, il faut approfondir la terminologie, analyser les statistiques disponibles sur le sujet, ainsi qu’évaluer certains concepts et phénomènes clés comme l’égalitarisme, le travail invisible, la charge mentale et le care.

Parlons terminologie

Si le terme d’« aidante naturelle » est encore souvent utilisé, notamment dans le langage courant, les milieux féministes évitent cette terminologie en faveur de l’appellation « proche aidant·e » (CSF, 2018 ; Lamoureux, D., 2017). Selon le Conseil du statut de la femme (2018), si cette expression apparue dans les années 1980 pose problème, c’est que le mot « naturelle » invisibilise la nature « systématique et complexe » des soins prodigués, en plus de suggérer que ces soins sont innés ou normaux pour les proches aidant·e·s. En d’autres termes, on peut soutenir que cette expression tend à minimiser la nature du travail de proche aidant·e – plus souvent réalisé par des femmes – comme s’il n’était pas vraiment un travail, mais plutôt quelque chose de naturel (une obligation morale, un devoir) à faire pour ses proches. C’est donc l’appellation qui sera employée pour le présent article.

Parlons statistiques et faisons-les parler – portrait différentiel du rapport à la proche aidance selon les genres 

Nous savons déjà que les femmes sont plus nombreuses à être proches aidantes que les hommes. Cependant, ne semble-t-il pas surprenant qu’il y ait à peine plus de femmes que d’hommes qui occupent ce rôle ?

Dans Travail invisible, portraits d’une lutte féministe inachevée, Irène Demczuk met en évidence que le fait qu’il y ait « seulement » 16% plus de proches aidantes que de proches aidants pourrait être issu d’un double biais genré. En effet, elle évoque la possibilité que les femmes sous-estiment leur travail de proches aidantes, car il s’agit d’une responsabilité « normale », d’un « devoir » pour elles. À l’opposé, les hommes pourraient « évaluer plus rigoureusement ou surestimer leur engagement », puisque ces responsabilités sont moins « naturelles » dans la division genrée habituelle des responsabilités entre les femmes et les hommes (Demczuk, I., 2018). Cette différence de perception de leur propre travail serait, entre autres, issue de la socialisation genrée (Demczuk, I., 2018), c’est-à-dire de la façon différente dont les filles et les garçons sont éduqués selon les stéréotypes de genres. La socialisation genrée contribuant ainsi à la division sexuelle traditionnelle du travail, cette division étant aussi présente entre les proches aidantes et les proches aidants.

Par ailleurs, si les statistiques laissent croire à une apparente « presqu’égalité », il ne faut pas creuser loin pour réaliser qu’au-delà du double biais genré qui peut possiblement expliquer en partie les statistiques, le travail des femmes proches aidantes est qualitativement différent de celui des hommes.

En effet, selon le Conseil du statut de la femme (2018), les femmes offriraient plus d’heures à leurs proches que les hommes. 42% des hommes occupent donc le rôle de proche aidant, mais plus le nombre d’heures par semaine à s’occuper d’un proche est élevé, moins on retrouve d’hommes.

Pour faire un portrait rapide (CSF, 2018) :

  • Les femmes proches aidantes sont plus nombreuses à travailler à temps plein en plus de l’aide qu’elles apportent à leur proche, mais sont aussi plus nombreuses à devoir quitter leur emploi, que ce soit de façon temporaire ou permanente, afin de s’occuper de leur proche à temps plein.
  • 42% d’entre elles ont aussi des enfants à charge, contre 35% chez les hommes
  • Les femmes considèrent davantage leurs responsabilités comme proche aidante stressantes que les hommes (40% de femmes contre 22% d’hommes) et considèrent davantage que ces responsabilités ont des conséquences négatives sur leur vie familiale.
  • Les femmes s’occupent davantage que les hommes des tâches « traditionnellement féminines ». Ces tâches sont davantage génératrices de stress puisqu’elles ont souvent un impact direct sur le proche.
  • Enfin, de manière surprenante, les femmes sont moins nombreuses à bénéficier de soutien financier du gouvernement pour leur travail de proche aidante et sont plus nombreuses à avoir un faible revenu.

À la lumière de ces chiffres, il semble évident que le portrait de la proche aidance au Québec est qualitativement et quantitativement différent pour les femmes et les hommes.

La proche aidance, un enjeu féministe ou égalitariste ?

Selon Diane Lamoureux (2017), il est important de parler d’un enjeu féministe et non d’un enjeu égalitariste. En effet, selon elle, qualifier la proche aidance d’enjeu « égalitariste » réduit cet enjeu à une question d’égalité entre les hommes et les femmes, en plus d’invisibiliser les luttes féministes et les victoires passées de ce mouvement social et collectif (Lamoureux, 2017). Or, selon elle, la proche aidance est un enjeu féministe et non un enjeu égalitariste, car au-delà de l’égalité, la proche aidance vise la transformation d’un système où les femmes sont socialisées de sorte à « prendre soin », au care (et pas les hommes), mais aussi d’un système politique qui s’en prend sans cesse aux femmes. Elle donne comme exemple les mesures d’austérité du gouvernement libéral de 2015, et plus particulièrement, des compressions dans le domaine de la santé et des services sociaux. Celles-ci ont affecté les personnes en situation de vulnérabilité et, de surcroit, les proches aidant·e·s qui ont dû compenser le « désengagement de l’État » (Lamoureux, D., 2017).

Le travail invisible, la charge mentale et le care

La Fédération des femmes du Québec (2014) définit le travail invisible comme « le travail gratuit accompli par les femmes au sein de la famille ou de la communauté ». La visibilisation récente de ce travail invisible est due au mouvement féministe (FFQ, 2014). Le concept de charge mentale est intimement lié au travail invisible. En effet, ce concept réfère à toute la planification de ce travail gratuit et de la fatigue qui en découle (TPL MOMS, 2017). Bien sûr, les hommes peuvent aussi effectuer du travail invisible ou porter la charge mentale du travail domestique. Cependant, les inégalités résident actuellement dans le fait que ce travail invisible et cette charge mentale sont encore majoritairement portés par les femmes.

Cela n’est pas étranger au fait que ces deux concepts sont aussi intimement liés à celui du care, souvent traduit en français par « prendre soin ». Le care englobe tant le travail rémunéré dans ce domaine (domaine de la santé, de l’enseignement, en garderie, le travail social, la psychologie, etc.) que le travail invisible domestique et gratuit (entre autres prendre soin des enfants ou prendre soin de la maison et des tâches ménagères). Les femmes et les hommes ne sont pas égaux face au travail du care, les femmes étant surreprésentées tant dans le travail du care rémunéré que dans celui qui ne l’est pas. Bien sûr, la proche aidance n’échappe pas non plus à cette inégalité (Simon, M.A., 2019). En effet, selon le Conseil du statut de la femme (2018) et comme mentionné précédemment, les femmes passent non seulement plus d’heures, de façon quantitative, à s’occuper des personnes à charge comme proches aidantes, mais elles effectuent aussi une plus grande variété de tâches « qui exigent un engagement personnel et émotif plus intense ». Ainsi, les femmes effectuent souvent des tâches qui ont un impact direct sur la personne et qui doivent être accomplies systématiquement (planifier et préparer les repas, l’organisation des rendez-vous, s’occuper de l’hygiène de la personne, acheter les médicaments, etc.), tandis que les hommes effectuent normalement des tâches d’entretien (peinture, rénovations, etc.) qui ont un impact moins direct sur la personne, et donc une charge mentale ou émotive moins grande (CSF, 2018).

Par ailleurs, il est à noter que la proche aidance permet aussi à l’État de faire des économies substantielles. Une étude récente a notamment rapporté que si ce travail était réalisé par des employé·e·s du secteur public, « il en coûterait environ 3,95 milliards de dollars à l’État québécois » chaque année (Corbeil, R., 2018). C’est donc l’État en entier qui profite du travail de proche aidance invisible, majoritairement effectué par les femmes, et pour lequel elles reçoivent bien peu, tant financièrement qu’en termes de reconnaissance.

Conclusion

En somme, la proche aidance semble effectivement être un enjeu genré où les femmes, en plus d’être surreprésentées, font face à des défis particuliers tant en ce qui concerne leur travail, leur vie personnelle et leur niveau de stress que leur situation économique. Par ailleurs, la proche aidance est aussi un enjeu féministe, puisqu’elle touche à la socialisation genrée de plusieurs manières, tant en la perpétuation de l’invisibilisation du travail des femmes, que dans la charge portée par les proches aidantes à travers les tâches qu’elles accomplissent. Il s’agit donc d’un enjeu complexe où certaines barrières, notamment politiques et sociales se dressent dans le chemin de l’abolition de cette inégalité, qui ne peut être corrigée qu’avec un changement profond des mentalités et une réforme des politiques sociales.   Comme le dit Demczuk (2018) dans Travail invisible, portraits d’une lutte féministe inachevée, « cet enjeu concerne […] l’organisation déficiente tant des services publics que du marché de l’emploi, qui ferment les yeux sur cet enrôlement forcé plutôt que d’offrir des réponses structurantes et adaptées aux besoins des personnes proches aidantes » (p.88).

Finalement, il convient de se questionner. Si, d’un côté les femmes et les hommes ne sont pas égaux en ce qui a trait au care, est-ce que toutes les femmes le sont entre elles (Corbeil, R., 2018) ? Comment l’intersectionnalité intervient-elle dans la proche aidance ? Le travail de certaines femmes issues de minorités est-il davantage invisibilisé, notamment considérant qu’il est plus « normal » (ou presque impératif) dans certaines cultures de prendre soin des membres de la famille vieillissants ? L’état de la littérature sur le sujet ne semble pas pouvoir mener à des conclusions claires pour le moment, mais il convient de développer ce savoir pour mieux répondre aux inégalités et attaquer cet enjeu dans une perspective qui considère les différents systèmes d’oppression.

Révisé par Maëliss Darcey Scarone


1. La deuxième partie du titre est prise telle quelle du rapport du Conseil du statut de la femme (2018) Les proches aidantes et les proches aidants au Québec, Analyse différenciée selon les sexes.

Références :

Conseil du statut de la femme. (2018). Les proches aidantes et les proches aidants au Québec, Analyse différenciée selon les sexes. Gouvernement du Québec. Repéré à https://www.csf.gouv.qc.ca/edition-numerique/proche-aidance/?p=c

Conseil du statut de la femme. (2018). Portrait, Les proches aidantes et les proches aidants au Québec, Analyse différenciée selon les sexes. Gouvernement du Québec. Repéré à https://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/por_proches_aidants20180419_web.pdf

Corbeil, R. (2018). Proche aidance : un portrait qui donne l’heure juste. La Gazette des femmes. 23 avril 2018. Repéré à https://www.gazettedesfemmes.ca/14335/proche-aidance-un-portrait-qui-donne-lheure-juste/

Demczuk, I. (2018). Prendre soin d’un proche, plus que jamais un enjeu féministe. Dans Robert, C et Toupin, L (dir.), Travail invisible, portraits d’une lutte féministe inachevée. Montréal : Éditions du Remue-Ménage.

Fédération des femmes du Québec. (2014). Glossaire du Cahier préparatoire au Congrès d’orientation. Repréré à https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=8&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwib-pTkubrkAhVQwVkKHbJWCzAQFjAHegQIBRAC&url=http%3A%2F%2Fwww.ffq.qc.ca%2Fwp-content%2Fuploads%2F2014%2F11%2FGlossaire-final.docx&usg=AOvVaw1zK4MY_3MNvNN8YoHHaB6B

Giguère, V. (2017). La charge mentale et émotive ou le travail invisible des femmes. TPL Moms. Repéré à https://tplmoms.com/2017/03/15/la-charge-mentale-et-emotive-ou-le-travail-invisible-des-femmes/

RANQ. (2018). 8 mars, journée des droits des femmes : la réalité derrière les chiffres de la proche aidance. Repéré à https://ranq.qc.ca/journee-des-femmes-la-realite-derriere-les-chiffres/

Simon, Marie-Anaïs. (2019). « Prendre soin », un job de femmes ? Femmes plurielles. 11 mars 2019. Repéré à https://www.femmes-plurielles.be/prendre-soin-un-job-de-femmes/

Zaccour, S et Lessard, M. (2017). Dictionnaire critique du sexisme linguistique. Montréal : Somme toute. 249 pages.


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