« Ils » savent qui « ils » sont – par Marie Tougne

« Ils ont installé ceci. Ils ont commencé cela. Ils ont parlé de ce sujet. »

Au primaire, je me suis beaucoup trop souvent demandé de qui il s’agissait quand les instituteurs mentionnaient « ils ». Je n’ai jamais osé le leur demander par peur de me retrouver ridicule.

Au secondaire, je lisais dans l’ensemble de mes livres, et ce, peu importe la matière qu’« ils » étaient toujours là. « Ils » n’étaient pas que là, mais faisaient aussi fonctionner quelque chose, « ils » agissaient. Je n’ai jamais osé poser la question à un adulte à la suite de mes lectures, par peur de poser une question trop sotte pour mon âge.

Au CÉGEP, je me suis mise à utiliser le fameux « ils » sans m’en rendre compte. Je ne faisais plus que le lire, mais je l’entendais aussi venant de la bouche d’autres étudiants. Puis, c’est en attrapant le virus du psittacisme que je m’y suis mise à mon tour. Je n’ai jamais osé me questionner à ce propos par peur d’être confrontée à ma propre idiotie.

À l’université, c’est par ma confrontation avec un ensemble de sujets diversifiés et une trame habituelle récurrente que j’ai su entreprendre la quête d’une réponse à cette fameuse question. En même temps, à la fin, tout leur revenait : le fameux « ils » était omniprésent. J’ai longtemps cherché une réponse en consultant de multiples ouvrages et je suis parvenue à une réponse subjective, certes, mais qui me convient. Le « ils » dont il est sans cesse question est le « elle » utilisé comme excuse commune facile : le « ils », c’est les hommes et femmes dirigeant la société (elle). Ceux que l’on pointe constamment du doigt pour les bonnes (moins souvent) et les mauvaises raisons. J’ai constaté que, selon la plupart des gens, tout arrive un peu à cause d’eux, malgré eux. Le « ils » en question est la cause, la conséquence, la raison, l’excuse simple. En moment de désespoir, c’est de leur faute, mais cela n’est évidemment pas aussi présent en moment de fierté. Dans ces moments-là, c’est évidemment nous que nous pouvons applaudir. Alors que le « ils » en question, c’est nous. Nous le constituons malgré nous. Est-ce donc de notre faute?

Tout revient en fin de compte à se poser une question encore plus importante. Est-ce qu’« ils » nous aident? Nous abordons très peu le concept de pair-aidant, à savoir qui nous apporte l’aide nécessaire que nous n’arrivons pas à nous procurer nous-mêmes. Prenons l’exemple de la santé mentale.

Peut-être est-ce pessimiste de ma part d’avancer que l’état mental de notre population se dégrade, et ce, pour de multiples raisons. Affirmer que cela va de soi ou ne changera pas est la plus grande erreur à commettre. Si la dégradation s’accentue, c’est en raison de notre inaction. Nous sommes tous là à accuser « ils », alors que c’est nous. Les problèmes de la société ne se créent pas d’eux-mêmes. Ensemble, nous les créons progressivement. Ensemble, nous blâmons le fameux « ils », sans jamais nous remettre en question, alors que la question ne se pose même pas. Ensemble, nous attendons la solution. Ensemble, nous oublions le pouvoir de notre action. Ensemble, nous exprimons notre mécontentement. Ensemble, nous stagnons dans l’inaction. Ensemble, nous partageons sur les réseaux sociaux sans agir concrètement. Ensemble, nous devenons absents quand les occasions concrètes de changement se présentent. Ensemble, nous ne nous posons pas la question. Ensemble, nous pointons tous du doigt le « ils ». Ensemble, nous sommes dos au miroir. Il faudrait qu’ensemble, nous nous retournions pour voir que c’est notre propre personne que nous pointons du doigt dans le miroir. Notre réflexion dans le miroir nous porterait peut-être à une forme de réflexion intellectuelle qui serait, de prime abord, un choc en raison de notre prise de conscience. Toutefois, celle-ci est essentielle. Il est désormais temps de s’aider, d’aller de l’avant en acceptant l’idée que nous sommes à l’origine du début de toute action. Il est temps de changer la facilité qu’est de pointer du doigt le voisin. N’avez-vous toujours pas compris que pointer du doigt est impoli? À force de constamment tous nous pointer du doigt, cela revient en fin de compte à un manque de respect personnel aussi. Si nous sommes tous aveugles devant la réalité, le monde devient irréel : rien qu’une illusion de par le manque de considération humaine. Nous avons déjà trop souvent fait d’erreurs concernant cette facilité à se cacher les yeux, ne recommençons pas.

La santé mentale est un sujet des plus délicats, mais des plus importants à aborder. Je juge qu’il n’est plus le temps de juste l’aborder, de l’effleurer, mais de le mettre en action. Nous nous devons de faire plus que partager sur les réseaux sociaux, nous devons oser poser les questions dans notre entourage proche ou lointain, nous nous devons d’entamer des démarches telles qu’aider ceux dans le besoin. Le changement n’apparaîtra pas tout seul, car nous sommes le changement, mais il est possible seulement dans le cas de nos actions, notre mobilisation. Nous attendons sans cesse que la société nous aide, mais nous oublions que nous la constituons, et donc que nous la sommes. Il s’agit d’apprendre à s’aider individuellement, mais aussi collectivement. En fin de compte, cela revient un peu au même.

Le temps court tout le temps, mais pour certaines choses, il est plus pressé que pour d’autres, ce qui fait en sorte que les choses changent plus rapidement. Parfois, elles s’aggravent. Cessons de nier notre possible implication en attendant qu’« ils » trouvent la solution. Nous stagnons dans l’attente de l’action de l’autre. Sauf que tout le monde attend l’autre. Comme l’a déjà dit C.L.R James : « Le Ghana a quelque chose à nous enseigner. Il nous enseigne d’abord que l’oppresseur n’accorde jamais volontairement la liberté à l’opprimé. Celui-ci doit se battre pour l’obtenir. La liberté n’est jamais spontanément accordée à personne. » (Laurent, S., 2015). Cela revient à ce que je tente d’exprimer : tout se travaille.

J’exprime qu’il est possible d’agir et que notre inaction nous nuit pour des choses aussi primordiales que la santé mentale. Cessons l’automatisme du « ça va ? » qui nous donne bonne conscience. Osons approfondir le sujet, aborder les tabous, les non-dits, les mystères communs et singuliers. L’idée de pair-aidant n’est possible qu’en acceptant l’idée que nous sommes à l’origine de cette possibilité.

À mes 20 ans, je me suis enfin posé la question à savoir qui était ce « ils ». Je me suis confrontée à ma propre idiotie. On m’a répondu qu’« ils » le savaient désormais eux-mêmes. Je me suis sentie moins sotte.

            « Ils ont installé ceci. Ils ont commencé cela. Ils ont parlé de ce sujet. Ils ont pris conscience de qui ils étaient. »  

« Nous » sommes nés.

Révisé par Teodora Drob


Références

Laurent, S. (2015). Martin Luther King. France: SEUIL.


À lire

La chance du choix par Marie Tougne

La proche aidance, un enjeu féministe ? D’« aidante naturelle » à « proche aidante »[1] – par Catherine Côté

Une réponse sur « « Ils » savent qui « ils » sont – par Marie Tougne »

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