Ça va, et toi? – par Marie Tougne

« Ça va? » « Oui et toi? » « Oui, merci »

Exaspérée par l’automatisme du « Ça va », j’ai fait l’expérience de rester silencieuse suite à la question. J’ai mis au test la banalité du bien-être. Le résultat est assez effrayant. Les véritables sentiments sont réprimés sous la réponse automatique qui permet de passer à autre chose. On passe si facilement de l’essentiel au superficiel par peur d’être confronté à la réalité. Sauf que, à force de l’échapper, elle finit par nous rattraper. Le manque de communication des vraies choses permet de s’arrêter à la satisfaction éphémère de ne pas avoir à expliquer pourquoi l’on ne va pas bien. Le danger de la chose est là. Le silence finit par crier alors que, pendant des années, on apprend à se couvrir la bouche de nos mains en se chuchotant : « Pas maintenant. Tu te tais. » Parce que oui, ça s’apprend le silence et la répression d’un esprit troublé. 

« Ça va? » « Et toi? » « Oui, merci »

« Je suis fatiguée » : le mensonge le plus répété quotidiennement tout en étant celui qui cache la plus grande réalité, soit la souffrance de l’inexprimable. À force d’avoir appris à constamment répondre « Ça va », on a oublié comment s’exprimer. Même quand nos proches nous demandent de cerner ce qui nous dérange, on leur sert des détails, des banalités, qui, au fond, ne représentent que la surface de l’océan. Alors que la beauté de l’océan, c’est sa profondeur. Pourquoi associer la communication de son mal-être à une forme de tabou ou de pessimisme automatique? C’est absurde sachant que rares sont ceux qui vont toujours bien et qui répondent en toute sincérité : « Oui, et toi? ». Pourquoi donc s’abstenir de dire les choses telles qu’elles sont? Les Bisounours en ont sûrement, eux aussi, vu de toutes les couleurs.

« Ça va? » « … » « Oui, merci »

Qu’est devenu le rapport humain? Le bien-être psychologique est devenu politique et il est limite étrange de dépasser cette frontière; d’exprimer plus que ce que l’autre a l’habitude d’entendre. Sauf qu’il n’écoute même plus. Il est devenu habituel de ne plus écouter la réponse, et même, d’avoir déjà oublié qu’on vient de poser la question. C’est si perturbant de voir que l’importance de savoir comment l’autre va véritablement passe à côté de tous les autres sujets de conversations. Il est si décevant de devoir parfois répéter, lorsque concerné, en regardant la personne droit dans les yeux : « Mais comment vas-tu vraiment? » Comme si les autres fois, ce n’était que politique, et ce, même avec les gens qu’on aime pourtant tellement. La nature humaine n’est pas politique, mais l’humain l’est. Du moins, nous le sommes devenus. Les sentiments valent désormais autant que les objets : aucune valeur véritable n’y est accordée. L’éphémère a pris le dessus. C’est le genre de blague absurde à laquelle même Rousseau rirait. 

« Ça va? » « Non, ça ne va pas » « Ah… »

Au primaire, on collectionnait les autocollants bonhommes sourires lorsque l’on réussissait bien une activité. La vie adulte s’en est inspirée, parce qu’être adulte, c’est devenir le bonhomme sourire en se le collant au visage. Peut-être est-ce pour se donner mine de bien faire, pour se convaincre qu’on réussit toujours aussi bien l’activité. Peut-être est-ce également pour cela que l’enfant est fascinant : lui, il vous le dira ce qui se passe dans sa tête. Il le formulera à sa manière et, souvent, avec des gestes et des pauses. Parce qu’un enfant qui a mal prend des pauses, tout comme l’adulte entre quelques larmes qui coulent en silence lorsqu’il est seul, car il n’a pas su s’exprimer.

« … » « … »

Non, ça ne va pas. Ça ne va pas parce que, parfois, la vie nous fait manquer d’air. Ça ne va pas parce que, parfois, même la solitude nous laisse. Ça ne va pas parce qu’il nous arrive d’être complètement perturbés par l’ensemble de nos pensées et de les voir prendre le dessus. Ça ne va pas, parce qu’il arrive que nous ne voulions pas expliquer les choses, mais que nous savons en même temps que personne ne cherche véritablement à nous les demander. Ça ne va pas parce qu’il arrive que la souffrance soit si forte qu’elle se propage de notre mental à notre physique pour compenser. Et toi, ça va? Ce qui est pire encore est la rapidité à laquelle il nous arrive de partir après avoir posé la question. Parfois, on ne sait tellement plus quoi se dire, que l’automatisme nous sauve. Et, très souvent, la conversation cesse après : comme si c’était consensuel, puis chacun reprend son chemin sans même se demander ce qui perturbe réellement l’autre. On a fait sa tâche, on a fait le minimum. Je dénonce ce minimum qui égorge l’essentiel de manière si rapide, si facile.  

« Quoi de neuf? »

Pourquoi seulement aborder les vraies choses la conscience altérée? Il est terrible de savoir que les conversations les plus profondes restent souvent celles aux petites heures matinales. La vulnérabilité au premier plan, le regard qui accompagne chaque mot avec son pétillement, le cœur qui parle de lui-même… tout cela est devenu si rare. Je profite toujours pleinement de ces moments, parce que je sais que pendant la journée, quand je tenterai d’aborder des sujets plus profonds, on tombera dans le même mutisme routinier. Bientôt, le temps nous rattrapera et ce ne sera plus le matin. Bientôt, la réalité cognera à la porte d’un pas pressé et nul n’aura le choix de lui ouvrir : tout recommencera comme à son habitude. Quelqu’un rentrera dans la pièce et posera la fameuse question entre un bâillement et un geste de la tête : « Ça va? » Le début de la fin. 

Révisé par Luémi Bonnaire


Références

Image : Campagne Ça va allerFAÉCUM


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