Boréalité ignorée, Réflexion sur un plurilinguisme inclusif – Par Anne-Marie Mathieu

« Boréal » est un mot issu du latin borealis, de Boreas qui signifie « vent du nord ».

« Ignoré » est le participe passé du verbe « ignorer » qui signifie « qui n’est pas connu ».

Je ne suis pas autochtone. Je ne crois pas non plus avoir déjà eu un ami qui se revendiquait autochtone. Enfin… c’est faux, mais vous comprendrez plus tard. Ce que je veux dire, c’est que tout ce que je sais à propos des autochtones, je l’ai appris à l’école ou en regardant des documentaires. C’est déjà beaucoup. Et si peu à la fois. Je croyais assez bien connaître les injustices que ces peuples ont vécues et qu’ils vivent encore, ici comme ailleurs… Et ce n’est que tout récemment que j’ai réalisé que ma candeur était encore bien grande.

Après les cours d’histoire sur les wigwams et quelques documentaires, dont celui de Richard Desjardins, Le peuple invisible, c’est au cégep qu’un intérêt plus marqué pour ces peuples s’est éveillé en moi. Je commençais à voir l’ampleur d’un phénomène majeur. J’y ai vu beaucoup d’injustice, mais aussi une force et une beauté émouvante. Je me préparais tranquillement pour un stage en Amérique du Sud, où je savais que je rencontrerais des autochtones qui avaient vécu à peu près les mêmes batailles que ceux et celles de mon pays, mais dont l’issue avait été, à quelques exceptions près, différente de leurs homologues du Nord. C’est là-bas, à Sucre en Bolivie, que j’ai parlé à un autochtone pour la première fois de ma vie. C’est avec lui que j’ai appris que son pays a 37 langues officielles, une pour chaque langue autochtone et une pour l’espagnol, qui demeure la langue officielle de communication. Trente-sept. Un chiffre qui, je l’avoue, me rend fière sans raison. Peut-être que c’est la fierté de voir que quelque part au monde, des humains ont été capables de simplement reconnaître que d’autres humains, avec leur identité propre, occupaient un territoire. Ils ont reconnu leur identité linguistique, et cette reconnaissance est, je crois, beaucoup plus profonde qu’il n’y parait.

***

Et puis, je repense à mes cours en neurolinguistique. Les recherches le montrent, le plurilinguisme a des effets protecteurs bénéfiques sur le cerveau tout au long de la vie (Bak et Mehmedbegovic, 2017). Ces effets se manifestent notamment sur la mémoire, sur l’inhibition des distracteurs en tout genre, sur l’attention, sur la vitesse de traitement des informations par le cerveau (Bialystok et al., 2004; Defamie et Balsen Pantic, 2014), ainsi que sur la réserve cognitive (Craik et al., 2010; Del Maschio et al., 2018; Heim et al., 2019) et lors de maladies neurodégénératives (Monteiro et al., 2017; Paplikar et al., 2019). Le plurilinguisme a aussi des effets bénéfiques sur la société, puisqu’il augmente l’inclusion sociale et la tolérance, la santé et le bien-être global, en plus d’ouvrir les frontières linguistiques qui peuvent restreindre l’accès à certaines connaissances et certains modes de pensées (Bak et Mehmedbegovic, 2017). Par exemple, j’ai découvert aujourd’hui qu’en innu, contrairement au français, le genre des mots ne désigne pas le féminin ou le masculin, mais plutôt l’animé et l’inanimé (Mollen, s. d.). C’est donc toute une classification du monde qui change, bien que ce monde que l’on perçoive reste le même pour tous.

Aujourd’hui, j’ai aussi découvert que l’innu n’est pas une langue facile d’accès. Dans mon enjouement face à mes premières découvertes, j’ai voulu en apprendre davantage sur la langue et sur sa manière de fonctionner, mais je me suis rapidement retrouvée dans une impasse. J’étais bien candide de croire que je pourrais apprendre l’innu par moi-même, dans le confort de mon salon, de la même manière que j’ai appris mes bases d’espagnol. Des vidéos sur les cultures autochtones sont présentes à profusion sur Internet, et qui plus est dans toutes les langues ! Mais des cours pour apprendre l’innu, comme il y en a pour apprendre l’anglais, l’espagnol, le mandarin, etc., je n’en ai pas trouvé.

***

Je repense aux 37 langues officiellement reconnues par la Bolivie. Au Canada, il y a deux langues officielles : l’anglais et le français. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il devrait y en avoir au moins onze de plus. Comme les francophones, qui ont une identité linguistique officiellement reconnue au Canada, je crois que les Premières Nations ont aussi droit à cette reconnaissance linguistique qui sous-tend celle, plus vaste, de leur identité.

Je ne suis pas autochtone. Je ne crois pas non plus avoir déjà eu un.e ami.e canadien.ne qui se revendiquait autochtone. Néanmoins, j’ose espérer qu’un jour mon pays reconnaîtra l’identité de ceux et celles qui vivaient sur ces terres avant lui et que leur identité linguistique en fera partie. Pourquoi, de toute ma vie, je n’ai jamais eu vent de ce côté de la médaille dans les conversations entourant l’autochtonie ? Certains me diront peut-être qu’il y a d’autres luttes, plus vitales, à mener avant celle-ci. Mais quand le vent tournera, et qu’un souffle d’inclusion s’immiscera jusque dans les conversations sur le plurilinguisme et sur l’identité propre à ces voix du Nord, je serai fière de participer comme je peux aux côtés de ceux et celles qui lutteront pour la reconnaissance de ce qu’ils sont.

Au fait, certain.e.s me demanderont peut-être ce qu’est le plurilinguisme. J’ai envie de leur répondre qu’au-delà du bilinguisme et du multilinguisme, le plurilinguisme c’est plus que le fait de simplement parler plusieurs langues. C’est prendre conscience de la communication souple et malléable qui intègre à la fois les expériences culturelles et linguistiques et qui engage à une ouverture face à l’Autre lorsqu’il communique avec nous. C’est le vivre ensemble linguistique.

D’ici là, j’attends le jour où, avec les cours d’espagnol, d’allemand et de mandarin, des cours de langues autochtones seront offerts dans nos écoles secondaires et nos cégeps. Car, s’il est important de s’ouvrir aux langues du monde entier, je crois qu’il est tout aussi important de s’ouvrir à celles que l’on côtoie discrètement tous les jours.

Révisé par Eddy Fortier et Maëliss Darcey Scarone

 Le sujet t’intéresse ? Rends-toi jusqu’à la fin !


Références

Bak, T. H. et Mehmedbegovic, D. (2017). Healthy linguistic diet: the value of linguistic diversity and language learning across the lifespan. Languages, Society & Policy. https://doi.org/10.17863/CAM.9854 

Bialystok, E., Craik, F., Klein, R. et Viswanathan, M. (2004). Bilingualism, aging, and cognitive control: Evidence from the Simon task. Psychology and Aging, 19(2), 290-303. http://dx.doi.org/10.1037/0882-7974.19.2.290

Boréal. (s. d.). Dans Dictionnaire Littré en ligne. https://www.littre.org/definition/bor%C3%A9al

Craik, F., Bialystok, E. et Freedman, M. (2010). Delaying the onset of Alzheimer disease: Bilingualism as a form of cognitive reserve. Neurology, 75(19), 1726-1729. https://doi.org/10.1212/WNL.0b013e3181fc2a1c

Defamie, A. et Balsen Pantic, J. (2014). Théorie de l’Esprit et bilinguisme. Avantage des bilingues dans les tâches affectives et cognitives ? [mémoire, Université Pierre et Marie Curie]. DUMAS.  https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01076647

Del Maschio, N., Sulpizio, S., Gallo, F., Fedeli, D., Weekes, B.S. et Abutalebi, J. (2018). Neuroplasticity across the lifespan and aging effects in bilinguals and monolinguals. Brain and cognition, 125, 118-126. https://doi.org/10.1016/j.bandc.2018.06.007

Heim, S., Stumme, J., Bittner, N., Jockwitz, C., Amunts, K. et Caspers, S. (2019). Bilingualism and “brain reserve”: A matter of age. Neurobiology of Aging, 81, 157-165. https://doi.org/10.1016/j.neurobiolaging.2019.05.021

Ignoré. (s. d.). Dans Dictionnaire Littré en ligne. https://www.littre.org/definition/ignor%C3%A9

Mollen, Y. (s. d.). Notions et exercices de langue innue. Université du Québec à Chicoutimi. http ://nikanite.uqac.ca/notions-exercices-langue-innue/

Monteiro, M.C., Coleman, M.D., Hill, E.J., Prediger, R.D. et Maia, C.S.F. (2017). Neuroprotection in neurodegenerative disease: From basic science to clinical application. Hindawi Oxidative Medicine and Cellular Longevity, 2017, 1-3. https://doi.org/10.1155/2017/2949102

Paplikar, A., Shailaja, M., Bak, T., Dharamkar, S., Alladi, S. et Kaul, S. (2019). Bilingualism and the severity of poststroke aphasia. Aphasiology, 33(1), 58-72. https://doi.org/10.1080/02687038.2017.1423272 


Le sujet d’intéresse? Voici ce que mes petites recherches ont trouvé pour toi!

Pour de la littérature autochtone, visite la maison d’édition Soleil de minuit qui offre des albums illustrés traduits dans une langue autochtone pertinente à l’histoire!

https ://www.editions-soleildeminuit.com/

Pour de petites histoires plurilingues en ligne, visite Elodil (Choisis une langue autochtone ! Malheureusement, celles-ci ne sont pas traduites oralement, mais la traduction écrite apparaîtra en dessous) :

https ://www.elodil.umontreal.ca/livres/

Pour quelques notions grammaticales d’innu en ligne et d’autres liens, visite :

http ://nikanite.uqac.ca/notions-exercices-langue-innue/

Pour suivre un cours à l’UdeM, visite

­https ://admission.umontreal.ca/cours-et-horaires/cours/aut-2001/

https ://centre-de-langues.umontreal.ca/cours-et-horaires/cours/innu/

Pour en savoir plus sur le plurilinguisme, consulte cet article (en anglais) du chercheur Thomas Bak :

https://doi.org/10.17863/CAM.9854

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