Entre deux dissociations – Par Jessica Herrera-Roberge

Cinq jours. Cinq jours, loin de la réalité. Autour de toi, rien ne peut t’accrocher. La même routine qui pèse sur tes épaules. T’enchaînes les heures à te remémorer les taches d’encre sur des centaines de pages. C‘est facile de se répéter les mêmes choses jusqu’à ce que les mots n’aient plus de sens, tout autant que ton existence des derniers jours, assis.e sur ton futon. Tu cours à la chasse aux bonnes notes. Cours sans que tu ne te rendes compte que t’es complètement essoufflé.e. Essoufflé.e dans ton désir de t’accomplir. Essoufflé.e d’apprendre, de répéter, de recracher et d’oublier la même sauce qu’iels considèrent nécessaire de te présenter. Tu ne comprends pas la nature de ton éducation, mais ta réflexion s’arrête là. C’est ce qu’il faut pour rentrer au doctorat. Fier.ière performant.e que t’es.

Tu continues pareil parce que malgré tout, tu sais que t’es au cœur de ta voie. Un état paradoxal comme tu les aimes. Un point de convergence où siègent tes tensions. Se lever, manger, étudier, pause. Stresser, étudier, pause. Stresser, étudier, manger. Stresser, étudier, s’entraîner. Étudier, stresser, dormir. Et répéter. T’attends le breakdown imminent qui te permettra enfin de t’échapper.

T’aimerais pouvoir te ramener à la réalité en un claquement de doigts. Pouvoir faire comprendre à ton corps qu’il est en sécurité, qu’il n’a pas besoin de stresser pour ça. Ça qui représente le besoin de t’accomplir dans un cadre prescrit, de vouloir péter des A+ dans tous tes cours, de te rembourrer le crâne de notions de surface, de trouver ta passion qui va te permettre de « t’épanouir professionnellement », d’aider ton prochain, de faire une différence dans le monde. Des futilités quand tu regardes l’ensemble du tableau. We are on a floating rock after all

Mais ça joue sur toi tout ça: le raz de marée existentiel de la fin de session finit toujours par te rattraper, t’emprisonner, te figer dans cet état où t’as de la misère à te retrouver. C’est trop pour ton corps qui se sent attaqué, son mode pilote automatiquement activé. Un délai d’incompréhension te fige quand tu regardes ta main, avant que tu ne réalises que c’est bien la tienne, qu’elle est bien attachée à ton corps. Ton corps qui vit comme un avatar dans un « Metaverse », dénaturé de sa nature humaine. Il bouge, mais tu n’assimiles pas totalement sa réalité. Tout ce qui te semblait inné devient maintenant étranger. Comme les mots qui s’échappent de ta bouche. T’entends ce que tu dis, mais tu n’es jamais vraiment convaincu.e que c’est bien toi qui viens de parler. Tu ne reconnais plus tes propres sensations, tes mécanismes de pensées. T’es là, mais sans vraiment l’être. T’es dans ta tête, mais pas vraiment. C’est comme si tu vivais déjà au passé l’instant présent. Souvenirs flous et distants, mais chargés émotionnellement.

T’as peur de plus jamais revenir à ton état normal. Avant que tu ne perdes tous tes repères sur ta vie qui semble pourtant avancer sans toi. Prise dans un rêve, mais pas rêve. Tu le sais que t’es ici, qu’il n’y a rien de flou. Sans brouillard ni voile sur tes yeux qui risquerait de te séparer de ton monde. Tu vois tout en couleur et chaque chose est à sa place, mais tu n’arrives simplement plus à te souvenir ce que c’est que d’être toi. Être, sans constamment avoir à penser au fait que tu te dois de sortir de cet état de langueur au plus sacrant, que tu dois te concentrer fort pour arrêter d’essayer de contrôler ton anxiété. T’as oublié ce que c’était que de tout simplement respirer, tout semble dissocié.

Tu gardes tout de même espoir. Tu sais que tout est passager et que plus t’essaies de te presser, moins tu ne seras en mesure d’y arriver. Alors t’attends. Tu prends des longues marches pour faire croire à ton cerveau qu’il va mieux quand il bouge. Tu écris tes états d’âme dans ton petit journal pour donner une direction à ces pensées intrusives qui tournent en boucle. Tu vois ta famille et tes ami.e.s pour te souvenir de qui tu es. Ils font bien de te rappeler qu’ils sont là pour te supporter. Tu retrouves du plaisir dans ton lit le soir, à te coller à cet.te inconnu.e familier.ière qui te rappelle que ta chair, elle fait bien d’exister. Tu traverses le temps tout en essayant de te laisser emporter par le courant au lieu de nager à contre-sens. Tu fais du mieux que tu peux pour simplement être, sans trop te poser de question sur ce que ça signifie. Parce qu’au fond, tu sais que tu finiras par te retrouver.  

Texte révisé par Eddy Fortier

Image : Giunta, I. (2020, 27 octobre). Nobody else [image en ligne]. Unsplash. https://unsplash.com/photos/Jj6cvZECh5

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