Savoir qu’il faut s’arrêter sans en être capable

Hyperphagie (ou Binge Eating Disorder en anglais) : Trouble alimentaire caractérisé par des épisodes où la personne affectée mange de larges quantités de nourriture lors d’une période donnée et lors de laquelle un manque de contrôle est vécu. Lors d’un épisode, une personne peut manger rapidement, se sentir inconfortablement pleine, manger beaucoup malgré une absence de faim et ressentir de la honte et de la tristesse par après (American Psychiatric Association, 2013).

J’ai vécu avec de l’hyperphagie pendant presque toute ma vie. Et ce, à différents degrés de sévérité. L’effet que celui-ci a sur ma vie va souvent dépendre de mon état mental et va, en retour, le maintenir ou augmenter les émotions ressenties.

Lorsque je réussis à restreindre mon alimentation et que je ressens de la faim, je deviens euphorique. Je me sens motivé et prêt à relever n’importe quel défi. Je me dis : « Je peux contrôler mes impulsions et je suis prêt à vaincre mon trouble alimentaire. Finalement ». Ceci m’a encouragé, à quelques reprises, à restreindre mon alimentation pour profiter du fait que je ressentais, enfin, un sentiment de contrôle.

Cependant, le contraire arrive lorsque je vis plusieurs épisodes d’hyperphagie de suite. Je me sens dégoûté face à moi-même. Je me dis que je suis incapable de me gérer. Je commence à réfléchir à ce que mon entourage pensera du fait que j’ai gagné du poids. J’évite la balance et j’évite de me regarder dans le miroir, car je ne veux pas voir le mal que je m’inflige. Je me sens frustré et déprimé lorsque je vois que certains de mes vêtements ne me font plus ou sont plus serrés qu’auparavant.

Depuis deux ans, dû en bonne partie à la pandémie, c’est quelque chose qui m’arrive de plus en plus souvent. Le cercle vicieux de mes épisodes d’hyperphagie s’est empiré. Je vais me réveiller le matin en me sentant mal en point de l’hyperphagie de la veille. Malgré le fait que je n’ai pas faim, je vais manger un gros repas pour déjeuner. Cela va m’amener à me sentir encore plus mal. Je vais ensuite passer, à maintes reprises, dans la cuisine au fil de la journée pour me prendre des « collations » peu nutritives, et ce, malgré que je n’aie toujours pas faim. Tout ça, en plus d’un dîner et d’un souper. Le soir, je vais me sentir affreux, physiquement et psychologiquement, et je dois en conséquence m’étendre dans mon lit. Je me réveille le lendemain et le cycle se répète pendant plusieurs jours, semaines, voire mois.

En ce moment, tu te dis probablement : « Mais ça ne fait aucun sens. Pourquoi tu continues à manger malgré le fait que tu n’aies pas faim ? ». Ma famille et mes ami.e.s se sont posé.e.s et se posent toujours la même question. Parfois, cette incompréhension peut se manifester par des commentaires moqueurs à mon égard, ce qui ne m’aident aucunement. Il arrive aussi que des personnes, bien intentionnées, veuillent avoir des discussions par rapport à mon gain de poids et mes épisodes d’hyperphagie. Même si je reconnais que ces personnes veulent être bienveillantes, elles ont tendance à me répéter que mes habitudes alimentaires sont mauvaises et que je me fais du mal. Mais, je sais déjà que c’est le cas et le ton qu’elles emploient va souvent mettre le couteau dans la plaie. De plus, lorsque je leur explique que je sais déjà ce qu’elles me disent et que j’essaye d’améliorer mes habitudes mais que, malgré tout, ce n’est pas évident, je me fais dire que c’est dû à un manque de volonté et de motivation de ma part. C’est hyper-insultant quand j’entends cela, car c’est loin de la vérité. J’ai toujours voulu combattre mon trouble alimentaire et j’ai cherché des explications pour mon hyperphagie pendant très longtemps. Moi aussi j’ai sombré dans l’incompréhension quant à la question suivante : « Pourquoi est-ce que je continue de manger lorsque je n’ai plus faim? ».

Je crois, finalement, en être arrivé à une réponse. Mes épisodes d’hyperphagie sont un mécanisme d’adaptation pour eux-mêmes. Le matin, quand je me réveille en me sentant bourré, l’influx de dopamine qui résulte de mon repas me donne une petite pause. Une pause des émotions négatives, de l’autocritique, des malaises physiques et ainsi de suite. Et ce, même si, après quelques minutes, je vais me sentir encore plus mal. C’est pour ça que je vais continuer à manger à travers la journée même si je n’ai pas faim. La douleur que je vis est puissante au point que le soulagement que je ressens dû à la nourriture en vaut parfois la peine, du moins, pour mon subconscient.

Il y a peut-être certain.e.s. qui liront mon texte et penseront que tout ceci est la conséquence des attentes de notre société en termes de beauté ou d’apparence physique. Définitivement, il y a une partie de mon trouble alimentaire qui est attribuable à ceci. Toutefois, je ne m’identifie pas à cette version de moi-même. Je n’aime pas ressentir un manque de contrôle sur mon alimentation. Je ne pense pas que c’est le « vrai moi ». J’ai ultimement recours à la nourriture, pas parce que je veux manger, mais parce que je ressens que j’ai besoin de le faire pour m’échapper à ma souffrance.

Il y a aussi les conséquences physiques à prendre en compte. Le consensus scientifique est clair : le surpoids et l’obésité sont liés à plusieurs problèmes de santé. Puisque je suis jeune, je ne risque pas d’être confronté à ces conséquences tout de suite. Mais, si ça continue, ça ne sera pas le cas. Dans 10 ans, je pourrais développer un diabète de type 2, dont ma famille a déjà un historique. Je pourrais aussi souffrir de problèmes d’articulation, car, malgré mon poids, qui approche le 300 livres, je continue à faire du sport. Dans 20 à 30 ans, je pourrais développer des problèmes cardiaques et peut-être même le cancer. Je ne veux pas vivre comme ça. Tout ça, sans mentionner le coût monétaire important que ce trouble engendre. Ce n’est pas une exagération pour moi de dire que j’ai vidé mon compte bancaire à plusieurs reprises en me commandant des repas pour emporter.

 Pour finir sur une note positive, je sens que je commence à tourner la page. J’ai la chance de pouvoir consulter une « coach » de troubles alimentaires qui m’a aidé à mieux comprendre les origines de mon trouble et son fonctionnement. Elle m’a aussi aidé à changer ma perception de la situation. Elle m’a appris à ne pas laisser mon poids dicter ma valeur. Au fait, elle m’a demandé que j’arrête de me peser pour éviter que je me juge en fonction du nombre affiché dessus. Ça été une étape très importante pour moi, car ces jugements empiraient mes cycles d’hyperphagie. Elle m’a aussi appris que c’est moi qui dicte ma satisfaction face à moi-même, je n’ai pas à chercher les commentaires positifs d’autrui dans le genre de « Looking Good! » ou « Tu as perdu beaucoup de poids, félicitations! ». C’est mon corps qui va me dire qu’il se sent mieux et que je mange à ma faim. J’ai encore un bon bout de chemin à faire, mais je sens que j’ai fait les premiers pas.

Je veux finir en souhaitant bonne chance à ceux et celles qui, comme moi, vivent avec l’hyperphagie ou un autre trouble alimentaire! Il y a toujours de l’espoir en fin de compte.

Texte révisé par Janick Carmel

Références:

American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). https://doi-org.ezproxy.frederick.edu/10.1176/appi.books.9780890425596

Jarmoluk. (2017). Gain de poids [Image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/images/id-2728331/

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