Quelques morceaux de vies: devenir maman – Par Gaëlle Rabefihava

Elle savait, elle voulait. Depuis ses petites mains caressant la poupée de chiffon,

plaçant sur son petit sein plat la grosse tête de coton.

*

Un jour, un sentiment amoureux,

leur souffla l’envie d’être plus que deux.

*

C’était son idée à lui

Mais c’était son ventre à elle

*

Pour faire face à la surprise,

La certitude a pris le dessus.

L’incertitude a pris le dessus.

Les autres ont pris le dessus.

Qu’importe son choix, elle n’avait pas son mot à dire dessus.

*

Elle l’aime.

Elle l’aimait.

Elle l’aimera.

Elle ne le verra jamais, ni ne le connaîtra.

Elle ne le connaissait pas.

Elle le haïssait.

Elle le haïra, elle ne le laissera pas s’appeler Papa.

*

Elle s’est sentie mère, telle une évidence

Dès que les deux barres rouges ont taché le test blanc,

Dès qu’elle a vu sa silhouette sur l’écran,

Dès qu’elle l’a senti bouger,

Dès qu’elle l’a senti passer.

Dès que, dans ses bras, elle a pu le porter.

Dès que celle qu’elle aime a accouché,

Dès que celui qu’elle aime a accouché,

Dès la signature des papiers.

*

Entourée de parfums et d’une douce musique, des fleurs flottent à la surface de l’eau, elle marche, elle chante des chants graves et profonds qui font vibrer son ventre rond. 

*

Dans une chambre froide et blanche, elle attend. Le personnel médical envahit la pièce. On lui enfonce une aiguille dans le bras et une dans le dos. Il y a trop de monde, trop de gens qu’elle ne connaît pas.

Les bruits sourds et stridents sont gages de sécurité et d’un soulagement prochain. Tout ira bien.

*

La douleur est intense, mais rien ne convoque la souffrance. Elle veut vivre l’évènement, elle est femme, elle est puissante, elle crie, elle n’a besoin de personne.

*

La souffrance, l’angoisse, l’incertitude

La vulve déchirée

Le bloc, le ventre coupé aussitôt cousu

Le sang, la peur, la mort qu’elle a frôlée si proche

*

La douceur du premier peau à peau

La première tétée

Le premier biberon

La première des nuits écourtées. Les suivantes en petits morceaux.

Et un jour, à nouveau, la première nuit.

*

La boîte est en plastique. Des fils électriques et des tubes, comme des cordons ombilicaux, gardent le poupon trop petit en vie.

Debout, elle attend depuis plusieurs jours. Elle chante des chansons. 

Son lait coule à travers son chandail, faute de ne pas avoir été tété.

Plus tard, son lait ne coule plus assez, faute de ne pas avoir été tété.

*

La boîte est en bois; son dernier berceau. Elle est une mère traversée par les vagues et la tempête. Elle est mère, et même quand le vent s’apaisera, elle le restera.

*

Les hanches, les seins, les cuisses, le ventre, ce ne sont plus les siens.

Ce ne sont pas encore les siens.

*

Son premier fou rire

Son premier câlin

Son premier bisou

Ses premiers mots

Ses premiers pas

*

Elle pleure. La mère qu’elle est est déchirée de retourner travailler. Elles ont encore besoin l’une de l’autre, elle et sa si petite chose. Elle veut continuer à allaiter, alors elle tire son lait dans les toilettes de l’entreprise où elle travaille. Ici, les mères n’ont pas leur place.

*

Elle pleure. La femme qu’elle est est déchirée de ne pas retourner travailler alors qu’elle était passionnée. Dans l’entreprise où elle travaillait, les mères n’ont plus leur place.

*

Tu travailles déjà ?

Tu n’es pas encore retournée travailler ?

Tu devrais faire plus attention !

Tu ne devrais pas le couver comme ça !

Tu le fais déjà garder à son âge ?

Tu le gardes trop avec toi, tu vas en faire un colleux.

Tu vas l’allaiter combien de temps ?

Tu sais toutes les m***** qu’il y a dans la formule ?

Tu devrais lui donner une suce, tu vas devenir son esclave !

Tu devrais faire attention avec la suce, c’est mauvais pour les dents.

Tu en fais trop.

Tu te négliges.

Je ne t’ai pas invitée parce que maintenant que tu as des enfants… enfin, tu sais.

Tu es invitée mais c’est une soirée sans enfants, tu comprends ?

Si tu ne l’habilles pas en rose, on ne verra pas que c’est une fille.

T’habilles ta fille en rose ? Bonjour les stéréotypes !

T’habilles ton fils en rose, t’as pas peur de … enfin, tu sais.

*

L’enfant né·e n’est pas l’enfant rêvé·e.

On lui dit qu’iel est handicapé·e,

Qu’iel sera différent·e,

Qu’il y aura des ressources à chercher.

La vie sera bouleversées,

Elle adaptera ses attentes, mais pas son amour.

*

Trop jeune, lui dit-on.

Comment s’occuper d’un enfant

Quand on sait tout juste s’occuper de soi,

Quand on ignore encore qui ont est,

Quand on est encore l’enfant de ses parents.

*

Trop vieille, lui dit-on.

Comment vivre sa maternité,

Quand l’énergie de la jeunesse nous a quitté,

Quand on nous renvoie sans cesse le nombre des années,

Et à quel point c’est risqué.

*

Elle aime sa vie de maman. Elle a fait beaucoup d’enfants (trop).

Elle aime sa vie de maman. Elle n’a fait qu’un enfant (pas assez).

*

Le bébé a plusieurs mois, il a envie, elle non.

*

Iels veulent leur intimité, alors bébé dort dans la chambre d’à côté.

*

À trois dans le lit, pour les tétées allongées sans devoir se lever et les câlins du matin.

*

Elle dort, le couinement la réveille en premier. Elle sait qu’il se lèvera. Elle s’en occupe toute la journée et il fait les biberons de la nuit. Un moment privilégié pour lui, entre son bébé et les étoiles. Elle peut enfin se reposer.

*

Depuis qu’elle est mère, les autres ne la voient plus autrement. Elle ne trouve plus le reste d’elle-même.

*

Elle aime être mère, mais quelquefois elle ne se comprend pas. Elle ne supporte pas

d’entendre son père parler à travers sa bouche quand elle est fatiguée, énervée. Elle

s’était jurée de faire mieux que ses parents.

*

Elle aime tant ses enfants, pourquoi déteste-t-elle tant être maman ?

*

Elle n’y arrive pas, elle le regarde pleurer, elle ne peut pas le prendre dans ses bras. Elle ne supporte pas cette proximité. Elle est bien contente qu’il ne soit plus dans son corps.

*

C’était difficile les premiers jours. Ils étaient seuls dans ce pays qu’elle ne connaissait pas.

Ses parents n’étaient pas là, ni ses sœurs, ni ses tantes. Elle a dû se lever dès le lendemain. Il fallait s’occuper des plus grands. Il fallait bien faire à manger. Elle n’avait pas d’aide, mais le plus dur était de n’avoir aucune visite. Maintenant, elle a peur de rester isolée. Le salaire qu’elle gagnerait en travaillant ne suffirait pas à couvrir les frais de garde de ses enfants.

*

La naissance était une fête. Tout le monde était ravi. Ses sœurs et ses frères l’ont couverte de cadeaux, ses parents amenaient à manger et s’occupaient des enfants, ses ami·e·s venaient lui changer les idées, sa tante était la meilleure pour l’aider avec la tétée. Toutes et tous étaient là aussi, quand elle est retournée travailler. Au retour de congé maternité, elle a été promue à un poste haut placé.

*

Se redéfinir aux yeux des autres, se redéfinir physiquement, redéfinir sa vie, redéfinir son couple, faire des choix en tant que parent, faire des choix pour soi, accepter les difficultés, apprendre des choses nouvelles chaque jour, apprendre à se connaître, à se faire confiance, à s’affirmer, accepter de changer, et de son mieux, aimer.

Texte révisé par Émilie Buist Lemieux

Référence:

Chernaya, K. (2021, 29 mars). Accroche-pieds [image en ligne]. Pexels

https://www.pexels.com/fr-fr/photo/homme-gens-femme-detente-7302873/

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