Le grand problème du petit monde – Par Méghan Isabelle Pilon

Depuis mon déménagement à Montréal, il m’arrive constamment de rencontrer une nouvelle personne, puis de découvrir que nous avions déjà un lien de connaissance. Toutes mes nouvelles rencontres semblent être interreliées, et teintées de « C’est quoi les chances ?! » ou bien de « Le monde est donc bien petit ». De quoi se demander si vraiment, le monde est si petit que l’on finit par toujours croiser les mêmes personnes, ou bien que tout cela n’est que l’effet du hasard et des coïncidences.

À travers mes recherches, j’ai appris qu’il existait bel et bien une théorie sur l’effet du petit monde. C’est de cette théorie que découle le mythe populaire que tout le monde sur Terre se connaîtrait par l’intervalle de seulement 6 personnes (Kleinfeld, 2002). J’ai toujours eu une curiosité et une fascination face aux relations sociales et à la capacité de l’être humain à créer des liens forts avec les autres. J’étais donc à la fois étonnée et ravie lorsque que j’ai entendu dire que j’avais des liens de connaissance avec le monde entier. L’idée que nous sommes tous.tes lié.e.s est sécurisante, déclenche un sentiment d’unisson et nous rapproche les un.e.s des autres. J’avais toutefois de la difficulté à croire que presque 8 milliards d’individu.e.s divisé.e.s par des océans et des idéologies étaient tous et toutes connecté.e.s par seulement 6 degrés de séparation.

Ce fameux intervalle de 6 personnes nous vient de recherches menées par Stanley Milgram, un psychologue américain principalement connu pour ses expériences controversées dans les années 60 sur l’obéissance à l’autorité (Rogers, s. d.). En 1963, alors qu’il poursuivait ses recherches à l’université de Harvard, il s’est questionné sur le nombre de liens intermédiaires de connaissances qu’il faudrait pour relier deux inconnu.e.s dans le monde, ce qu’il appelait le Small World Problem (Kimble et al., 1996). Il s’est inspiré d’un modèle théorique strictement mathématique développé par des chercheur.euse.s de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT), qu’il voulait prouver de manière pratique. Pour ce faire, il a choisi de façon qu’il qualifie d’aléatoire 160 participant.e.s résidant dans la ville de Omaha au Nebraska. Chacun.e recevait un document contenant des informations sur une même personne cible qui se trouvait au Massachusetts. La tâche des participant.e.s était de transmettre le document à ce.tte dernier.ère, mais seulement en le passant à une personne de leur entourage, cellui qu’iels croyaient être la.le mieux placé.e pour rapprocher le document du destinataire (Milgram, 1967). Voyons cette expérience comme plusieurs chaînes humaines où chaque personne devait transmettre une lettre à la.le suivant.e, jusqu’à ce qu’elle atteigne la cible. Parmi les 160 chaînes initiales, seulement 44 se sont complétées pour atteindre la destination finale au Massachusetts, soit 27,7 %. Le nombre d’intermédiaires entre la personne au début de la chaîne et la personne cible variait entre 2 et 10, ce qui donnait une moyenne de 5, d’où le 6 degrés de séparation (Milgram, 1967).

À la lumière de mes modestes recherches et celles plus exhaustives de l’auteure et psychologue américaine Judith Kleinfeld, aucune autre étude dans la littérature scientifique ne semble mentionner un quelconque 6 degrés de séparation. En effet, Kleinfeld (2002) s’est penchée sur cette étude de Milgram avec l’idée de la répliquer près de 40 ans plus tard à l’ère d’Internet. En effectuant des recherches sur le Small World Problem, elle a découvert une première version de l’étude jamais publiée par Milgram, dans laquelle seulement 3 documents (soit 5 %) s’étaient rendus à la personne cible, passant en moyenne par 8 intermédiaires (soit 9 degrés de séparation) (Kleinfeld, 2002). Deux autres réplications de l’étude sur le problème du petit monde conduites, encore une fois, par Milgram lui-même, ainsi qu’une autre inspirée de sa méthode n’ont jamais obtenu un seuil de réussite de plus de 30 %. La majorité des chaînes s’étaient subitement arrêtées avant d’atteindre le destinataire (Kleinfeld, 2002).

J’ose croire que la fascination de Milgram à trouver la limite du petit monde a peut-être obstrué la rigueur scientifique de la chose. Plusieurs sources de biais dans l’étude, telles que le fait que les participant.e.s recherché.e.s devaient être particulièrement sociables, qu’elle se soit produite entre 2 états américains exclusivement et qu’il n’y avait qu’une seule personne cible me laissent croire que l’intervalle de 6 personnes est difficile, voire impossible à généraliser à la population mondiale actuelle (Travers et al., 1977). Même si aucun.e autre auteur.e ne semble avoir pu répliquer les résultats de l’expérience, le 6 degrés de séparation a pourtant été adopté dans la culture populaire, pour devenir un mythe qui perdure encore.

Certaines conclusions des études basées sur la méthode de Milgram ont retenu mon attention. Elles suggèrent une séparation marquée entre les personnes de différentes classes sociales et de différentes ethnies. Notamment, les individu.e.s d’un groupe social bas étaient incapables de transmettre le document à une personne cible d’un groupe social plus élevé (Kleinfeld, 2002).

Au lieu d’un seul petit monde, il serait plus juste de dire que l’on vit dans plusieurs petits mondes qui cohabitent et qui ne sont pas nécessairement connectés. Oui, on croise des gens de notre passé, mais c’est plutôt parce qu’on gravite autour du même groupe de personnes et non parce qu’on serait lié.e à 8 milliards d’êtres humains.

Malgré tout, les avancées de Milgram sur les degrés de séparation ont suscité l’intérêt dans plusieurs autres domaines, notamment avec l’arrivée des nouvelles technologies. On tente maintenant d’expliquer mathématiquement les connexions entre individu.e.s, d’améliorer les réseaux de communication et même de prédire la transmission de maladies en analysant comment les êtres humains interagissent entre eux (Kleinfeld, 2002). Une chose est sûre, nous ne sommes peut-être pas à 6 personnes d’un petit monde interrelié, mais on semble comprendre de plus en plus que les liens entre les gens sont la base de notre monde social.

Texte révisé par Dorothée Morand-Grondin

Références

Kimble, G.A., Boneau, C.A. et Wertheimer, M. (1996). Portraits of Pioneers in Psychology,
Volume II. (p. 313-329). American Psychological Association.

Kleinfeld, J. S. (2002). The small world problem. Society, 39(2), 61-66. https://doi.org/10.1007/BF02717530

Médias-sociaux-Connexions-3846597 [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/vectors/m%c3%a9dias-sociaux-connexions-3846597/

Milgram, S. (1967). The small world problem. Psychology today, 2(1), 60-67

Rogers, K. (s. d.). Stanley Milgram. Encyclopedia Britannica. https://www.britannica.com/biography/Stanley-Milgram

Travers, J. et Milgram, S. (1977). An Experimental Study of the Small World Problem. Academic Press, 179-197. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-442450-0.50018-3.

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