Comprendre d’où l’on vient – Par Sandrine Patenaude

Lorsqu’on pense à la notion de transmission, on porte surtout attention à certaines caractéristiques plus visibles qui se transmettent d’une génération à l’autre. On peut ainsi remarquer que notre propension à agir ou à réagir de telle manière est semblable à celle de certaines autres personnes de notre famille. Plus simplement, on peut aussi voir que des traits physiques sont communs à plusieurs membres de notre famille. Mais, de manière plus dissimulée, des traits se transmettent également de façon inconsciente à travers les générations et influencent la personne que nous sommes. Ce type de transmission a lieu à notre insu et inclut souvent des secrets de famille ou des traumatismes. Certains traits que nous avons et qui se répètent dans l’inconscient familial sont donc, en partie, expliqués par le vécu de nos ancêtres.  

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Une notion qui est au cœur des phénomènes humains et qui teinte la vie de toustes est celle de la transmission. Ce processus consistant au fait de transmettre des comportements, du langage,  des cultures, des inégalités ou des secrets, par exemple, est à la base de la perpétuation des aspects individuels, familiaux et socioculturels. Il est ensuite possible de distinguer deux types de transmission, soit celle intergénérationnelle et celle transgénérationnelle. Le premier type réfère à ce qui est transmis consciemment à travers les générations se connaissant. Un travail d’appropriation, d’élaboration et de transformation des éléments, par les parent.e.s, les grands-parent.e.s ou l’entourage, a lieu avant que ceux-ci ne soient transmis (Bélanger Sabourin, 2015). La transmission intergénérationnelle constitue donc le récit familial qui survit à ses membres et qui se transmet de manière consciente. Les descendant.e.s qui héritent de ces éléments ne sont pas affecté.e.s ou atteint.e.s par leur contenu, puisqu’iels ont conscience de cette transmission, ce qui leur permet d’avoir un certain contrôle sur les éléments qui la composent. À l’inverse, le deuxième type de transmission est constitué d’éléments n’ayant pas été décortiqués ni réellement appropriés au fil de l’histoire familiale (Bélanger Sabourin, 2015). Ainsi, ils se transmettent à travers les générations inconsciemment, tout en affectant les descendant.e.s, puisque la transmission transgénérationnelle correspond, entre autres, aux traumatismes, aux craintes refoulées, aux secrets et aux deuils inachevés (Bélanger Sabourin, 2015). Ces éléments sont alors transmis dans l’inconscient familial et comme ils sont dissimulés, ils ont une plus grande influence sur les générations d’après, car ils teintent leur vie à leur insu (Bélanger Sabourin, 2015). En effet, un traumatisme caché aux descendant.e.s peut revenir dans leur vie « sous forme de fantôme, d’ombre floue, énigmatique, ambiguë » (De Neuter, 2014, para. 38), faisant en sorte que la transmission de cet élément est d’autant plus problématique. 

Une notion centrale dans la transmission intergénérationnelle est le processus d’identification. Ce dernier est le fait de se transformer, en partie ou au complet, par l’entremise d’assimilation des aspects, attributs ou propriétés d’une autre personne (De Neuter, 2014). Ainsi, chaque personne, au contact de son entourage, adopte des comportements, des attitudes, des façons de communiquer et construit sa propre identité, teintée de celleux avec qui iel interagit. Aussi, même si certaines de ces caractéristiques ne sont pas assumées ou conscientes chez cette personne, il reste que celles-ci « sont refoulées dans l’inconscient et continuent à agir en sourdine, le plus souvent à l’insu des enfant[.e.]s comme des parent[.e.]s » (De Neuter, 2014, para. 5). Il arrive donc que des désirs inavoués ou des craintes se transmettent à travers les générations, d’où l’importance de pouvoir en prendre conscience afin de décider si elles feront partie intégrante de nous ou non (De Neuter, 2014).

La psychogénéalogie, consistant en une démarche où il est question de prendre conscience de notre histoire familiale, permet de la comprendre et de la transformer pour que ses aspects plus négatifs nous atteignent moins (Meschiany et De Grande, 2019). Cette démarche s’attarde donc à l’individu.e et à ses difficultés en lien avec son héritage psychique. Cette méthode utilise un génogramme, soit un type d’arbre généalogique dans lequel certaines caractéristiques des membres qui le composent sont inscrites, ce qui permet d’avoir un support visuel mettant en lumière les liens invisibles qui unissent les descendant.e.s et leurs ancêtres par l’entremise du contenu inconscient. Grâce à elle, il est donc possible, entre autres, d’observer le concept du syndrome anniversaire qui met en évidence les répétitions de certains contenus à travers les générations, comme des événements ou des dates (Meschiany et De Grande, 2019). Il est plutôt commun, par exemple, de voir que des dates de décès de certain.e.s membres coïncident avec des dates de naissance de d’autres membres d’une même famille, ou bien, que des dates d’événements marquants et des situations particulières se répètent à quelques reprises dans un même arbre généalogique (De Neuter, 2014). La psychogénéalogie permet également de se rendre compte de certaines répétitions dans les comportements. On peut, par exemple, observer qu’un problème d’alcoolisme est présent à plusieurs niveaux, donc chez plusieurs membres dans la lignée d’une personne. Dans d’autres familles, il est également possible de voir que l’amour d’un métier semble se perpétuer de génération en génération. Ainsi, prendre conscience de ces répétitions permet de se remettre en question par rapport à nos propres choix qui semblent n’être déterminés que par notre libre-arbitre et qui, pourtant, ne le sont pas nécessairement. Un de nos rêves pourrait donc bien être le rêve refoulé d’un.e de nos ancêtres (De Neuter, 2014). 

Au cégep, dans un de mes cours de psychologie, j’ai eu à faire un génogramme, comme projet. Durant la réalisation de ce projet, de longues discussions ont pu émerger avec des membres de ma famille qui m’en ont énormément appris sur ma famille et mes ancêtres. Certaines informations m’étaient déjà connues, soit celles faisant partie de l’histoire de ma famille. Mais ce qui m’a le plus marquée et fascinée sont les contenus cachés et refoulés qui parsèment mes racines. Des histoires jamais dites étaient enfin révélées. Des caractéristiques sortaient finalement de l’ombre, après tant d’années. J’ai alors réalisé que ces éléments, étant du ressort de la transmission transgénérationnelle, ont influencé ma vie alors que je n’en avais même pas conscience. D’en avoir dorénavant conscience permet de comprendre ces contenus et d’empêcher qu’ils nous affectent en reprenant le contrôle sur eux (Meschiany et De Grande, 2019). D’ainsi comprendre d’où l’on vient fait prendre conscience du fait que d’autres avant nous ont vécu des expériences similaires aux nôtres et qu’iels ont dû passer à travers de semblables épreuves. Cela permet aussi de mieux assumer certaines parties moins appréciées en nous, car nous comprenons que nous ne sommes pas les seul.e.s à les avoir. Apprendre que d’autres avant nous ont vécu des difficultés et qu’iels ont tout de même pu vivre une belle vie remplie de sens peut nous encourager à faire de notre mieux pour honorer leur mémoire.

Il est une chose d’être conscient.e de ce qui nous est transmis par les générations nous précédant, mais il en est une autre d’en être inconscient.e. Pour comprendre la personne que nous sommes, il est souvent important de comprendre d’où l’on vient. Ainsi, d’apprendre les non-dits qui peuplent notre histoire familiale peut s’avérer un processus nécessaire dans notre vie, car en apprendre plus sur nos ancêtres peut nous permettre de mieux nous comprendre. En fin de compte, nous sommes la continuité des générations nous précédant et notre vie est teintée de la leur.

Texte révisé par Myriam Harvey

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Références

Bélanger Sabourin, C. (2015). La transmission entre et à travers les générations : Le travail du générationnel selon l’approche psychanalytique familiale. Intervention, (141), 53-64. https://revueintervention.org/wp-content/uploads/2020/05/intervention_141_5._le_travail_du_generationnel.pdf 

De Neuter, P. (2014). La transmission transgénérationnelle. Cahiers de psychologie clinique, 2(43), 43-58. https://doi.org/10.3917/cpc.043.0043 

Meschiany, M. et De Grande, M. (2019). Psychogénéalogie et approche transgénérationnelle. Dictionnaire de sociologie clinique, 497-500. https://doi.org/10.3917/eres.vande.2019.01.0497 

Stammbaum Bluntschli. (2006). [image en ligne]. Wikipedia. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Stammbaum_Bluntschli.jpg 

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