Comprendre l’inconcevable – Par Méghan Isabelle Pilon

J’aborde aujourd’hui un sujet rude et douloureux, soit le filicide. Ce petit terme à la sonorité douce est pourtant si lourd de sens. Un filicide, c’est l’homicide d’un.e enfant (0-18 ans) commis par son propre parent, son.sa tuteur.e légal.e ou son beau-parent (Homicides intrafamiliaux, s. d.). 

À la base, le décès d’un.e enfant est toujours une tragédie poignante. Lorsqu’on apprend qu’il.elle s’est fait donner la mort par cellui qui lui a donné la vie, il n’y a pas de mot pour décrire l’horreur, le caractère à la fois cruel et inconcevable de l’acte. Au Québec, entre 2011 et 2020, 43 enfants, 16 filles et 27 garçons, ont péri aux mains de leur parent. Dans 87,8 % des cas, il s’agissait de leur père (Homicides intrafamiliaux, s. d.). 

Comment quelqu’un.e peut-il.elle en venir au point de tuer son.sa propre enfant? C’est ce que je me demande à chaque fois que je vois apparaître un article du genre : « Un homme accusé du meurtre prémédité de ses deux enfants » (TVA Nouvelles, 2022). C’était pour moi une atrocité si accablante que je ne pouvais concevoir qu’un être humain puisse commettre un tel crime. Jusqu’à ce que je tombe sur la chronique « Fais pas ça » du journaliste Patrick Lagacé (2022). Il y parle d’un homme, qu’il renomme Martin. Ce dernier l’avait un jour contacté pour se confier, à la suite de la médiatisation de l’histoire d’un père ayant tué ses enfants avant de s’enlever la vie. Dans son message, Martin avait écrit : « J’ai failli être ce père-là » (Lagacé, 2022).

Ces mots m’ont heurté. J’ai continué la lecture.

Martin traversait un moment difficile dans sa vie. Sa conjointe l’avait quitté, lui et leurs deux enfants. Durant les premiers mois, il faisait tout pour être un bon père de famille avec résilience. Mais l’épuisement, l’amertume et l’isolement l’ont rattrapé. Sombré dans une dépression, les pensées noires s’incrustaient tranquillement dans sa tête. Celles de tuer ses enfants et de s’enlever la vie, mêlées à d’autres dans un désordre d’émotions, revenaient régulièrement jusqu’à devenir partie prenante de son quotidien. « C’est pour leur bien, c’est pour les protéger. Ça va être mieux comme ça pour eux », se disait Martin. Ça devenait une solution pour mettre fin à ses souffrances, en évitant de faire porter le poids de sa mort à ses enfants (Lagacé, 2022).

Heureusement, ses pensées ne se sont jamais concrétisées.  La lumière est lentement revenue. Martin a repris le contrôle et le pire a été évité. Ce n’est pas le cas pour tous les pères et toutes les mères hanté.e.s par ces pensées inavouables.

Quelques années plus tard, Martin conçoit difficilement que l’idée de tuer ses enfants lui soit déjà venue à l’esprit dans la période la plus sombre et douloureuse de sa vie (Lagacé, 2022). Grâce à son histoire habilement rédigée avec les mots de Patrick Lagacé, j’ai pu un peu mieux comprendre. Pas sympathiser, ni excuser, mais comprendre.

J’ai poussé ma réflexion un peu plus loin. Pour quels motifs un.e enfant peut-il.elle périr aux mains de son parent? C’est une question difficile à aborder, car on ne veut pas excuser le.la coupable. C’est beaucoup plus facile, et ça fait moins mal d’imaginer que seul.e un.e être cruel.le, sans cœur puisse commettre un tel crime. J’avais toutefois besoin de comprendre, car en comprenant, on prévient.

Le psychiatre américain Phillip J. Resnick, spécialiste en études sur le filicide, a dénombré cinq grandes causes dans une publication de 1969. La première, c’est celle que l’on pourrait attribuer à l’histoire de Martin, soit le filicide « altruiste ». Lorsque le parent projette sa propre douleur, il.elle croit commettre le filicide par « amour », pour soulager, ou prévenir les souffrances de l’enfant. Dans certains cas, les souffrances peuvent être réelles, mais souvent elles sont imaginées par le parent. Souvent suivi du suicide de ce.tte dernier.ère, le filicide «altruiste» peut être commis dans l’optique où il.elle ne veut pas laisser l’enfant orphelin.e. Le deuxième type est appliqué aux parents qui tuent, alors qu’ils.elles sont en pleine psychose, sous l’influence d’hallucinations, d’épilepsie ou de délire. Il s’agit du filicide psychotique. Le troisième type de filicide est commis lorsqu’un.e enfant n’est pas ou plus désiré.e. Dans la majorité des cas, il.elle est nouvelle.au-né.e. Le quatrième type, toujours selon Resnick, débute par un excès de violences et de maltraitances dirigé vers l’enfant qui causent sa mort, sans que ce ne soit nécessairement intentionnel. La dernière cause classifiée du filicide est la vengeance, où le parent tue l’enfant avec l’intention délibérée de faire souffrir ou punir son.sa conjoint.e, ou ex-conjoint.e (majoritairement l’autre parent de l’enfant) (Resnick, 2016). Quel que soit le motif, on sait que la séparation conjugale est un déclencheur considérable dans une grande majorité des cas de filicide, surtout ceux commis par des hommes, qui deviennent particulièrement vulnérables à la suite d’une rupture (Léveillée et al., 2019). 

J’en retiens que le filicide prend souvent racine dans la détresse d’un.e être. En fait, les chercheur.euse.s s’entendent pour dire que la majorité des auteur.e.s de filicides souffrent d’un trouble psychiatrique, souvent de dépression, et que 60% d’entre eux.elles se suicident suite à l’acte. (Bourget et Gagné, 2005) Serait-il possible de détecter cette détresse et de l’apaiser avant qu’elle n’entraîne le drame ?

Dans les médias, on décrit souvent les drames familiaux résultant en homicides comme des événements subis et inexplicables que personne n’avait vu venir. Pourtant, l’acte est fréquemment précédé de conflits, qui durent depuis un certain temps déjà, selon l’analyse au Bureau du coroner des dossiers de filicides et familicides au Québec entre 2007 et 2012 (Homicides intrafamiliaux, s. d.). Un crescendo d’actes de violence qui aboutissent au meurtre.

C’est assez clair. L’auteur.e de filicide a généralement des antécédents. Des indices qui auraient pu prédire la fin tragique.

Des chercheur.euse.s ayant passé une bonne partie de leur carrière à étudier le filicide proposent des méthodes pour le prévenir. D’une part, une évaluation psychiatrique routinière des patient.e.s qui s’adonnent à être parents sur leurs capacités parentales serait un premier pas pour protéger les enfants (Resnick, 2016). D’autres parts, étant donné que l’on retrouve un historique de violence familiale dans 40% des cas de filicides, on propose une révision du système de protection des enfants à risque qui vivent avec un parent ayant des antécédents de violence (Bourget & Gagné, 2005).  Dans tous les cas, la prévention s’avère difficile. Bien que les filicides aient des causes communes, chaque situation est différente.

C’est un sujet extrêmement sensible et tabou. Le meurtre d’un.e enfant se produit au sein d’une famille qui a tenté trop longtemps de dissimuler sa détresse et sa souffrance par honte (Bourget et Gagné, 2005). Martin, lui, n’a pas osé se confier sur ses pensées tordues de tuer ses enfants, de peur du jugement. Il est loin d’être le seul. Comment réagiriez-vous si un.e proche vous avouait une telle chose?

À la suite de mes recherches, je retiens que les premiers pas vers la prévention sont la recherche, la compréhension et la sensibilisation. Ça n’arrive pas qu’aux autres. L’histoire de Martin montre que même le père le plus dévoué au bien-être de ses enfants peut sombrer dans la dépression et être en proie aux idées les plus obscures. 

Soyons vigilants aux signes précurseurs, à l’écoute de nos proches, et bienveillants. Aucun enfant ne devrait payer de sa vie la détresse de son parent.

Texte révisé par Camille Simard

Références

Bourget, D. et Gagné, P. (2005). Paternal Filicide in Québec. Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law Online, 33(3), 354‑360. https://jaapl.org/content/33/3/354.long

Geralt. (2021, 26 août). Abus sur mineur [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/illustrations/abus-sur-mineur-6570086/ 

Homicides intrafamiliaux. (2022, 22 septembre). INSPQ. https://www.inspq.qc.ca/securite-prevention-de-la-violence-et-des-traumatismes/prevention-de-la-violence-interpersonnelle/dossiers/homicides-intrafamiliaux

Lagacé, P. (2022, octobre 23). Fais pas ça. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2022-10-23/fais-pas-ca.php

Léveillée, S., Doyon, L. et Cantinotti, M. (2019). Évolution dans le temps du filicide-suicide masculin au Québec. L’Encéphale, 45(1), 34‑39. https://doi.org/10.1016/j.encep.2017.10.007

Resnick, P. J. (2016). Filicide in the United States. Indian Journal of Psychiatry, 58(2), S203‑S209. https://doi.org/10.4103/0019-5545.196845

Un homme accusé du meurtre prémédité de ses deux enfants. (2022, 18 octobre). TVA Nouvelles. https://www.tvanouvelles.ca/2022/10/18/soupconne-dinfanticides-il-comparait-aujourdhui

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