Quand la mémoire invente : les faux souvenirs face à la justice – Par Sabrina Zankri

Les témoignages oculaires occupent une place centrale dans de nombreuses affaires criminelles. Pourtant, les recherches en psychologie démontrent que la mémoire humaine est fragile, reconstructive et facilement influençable. Ainsi, une erreur mnésique peut altérer un souvenir et, dans un contexte judiciaire, avoir des conséquences déterminantes sur l’issue d’un procès. Selon l’Innocence Project américain, les erreurs d’identifications par témoins oculaires constituent la principale cause de condamnations injustifiées ayant mené à une exonération par preuve d’ADN. Par ailleurs, l’American Psychological Association estime qu’un témoin sur trois commet une erreur d’identification. (Services des poursuites pénales du Canada). Le cas de Steve Titus illustre de façon tragique ces enjeux. En 1980, Steve Titus, alors âgé de 31 ans, est accusé du viol d’une jeune adolescente de 17 ans dans l’État de Washington. Lors de l’enquête policière, la victime identifie Titus à partir d’une série de photographie comme étant celui ressemblant le plus physiquement à son agresseur. Au procès, elle affirme désormais être absolument certaine de son identification. Titus clame son innocence, mais il est reconnu coupable et incarcéré. Ce n’est que plus tard, grâce au travail d’un journaliste du Seattle Times, que le véritable auteur du crime est identifié. Entre-temps, Titus a perdu son emploi, sa fiancée et sa réputation. Il décède à 35 ans d’une crise cardiaque liée au stress. Cette affaire a notamment été étudiée par la psychologue Elizabeth Loftus, spécialiste de la mémoire, dont les travaux ont remis en question la fiabilité des témoignages oculaires dans les procès criminels. 

Comment fonctionne la mémoire ? 

La mémoire n’est pas une reproduction fidèle du passé, mais un système dynamique essentiel à notre adaptation. Elle permet d’encoder, de stocker et de récupérer des informations relatives à nos expériences. La mémoire épisodique, responsable des souvenirs autobiographiques, nous permet de revivre une expérience précise avec son contexte spatial, temporel et émotionnel. La formation d’un souvenir épisodique repose sur 3 étapes principales : l’encodage, la consolidation et la récupération. Lors de l’encodage, les informations sensorielles sont transformées sous forme de trace mnésique avec leur contexte donnée. Les traces seront ensuite consolidées pour être stockées de façon durable. La consolidation joue un rôle clé dans la stabilisation des souvenirs. Un stress intense ou des émotions négatives peuvent perturber l’encodage et altérer la qualité de la trace mnésique, rendant le souvenir moins précis et plus vulnérable aux influences ultérieures. Le rappel d’un souvenir se fait à partir d’un item constituant le souvenir, comme une émotion, un lieu ou une personne. Selon la théorie de la reconsolidation, chaque rappel réactive la trace mnésique et la rend temporairement malléable. Le souvenir peut alors être modifié avant d’être à nouveau stocké. Il est ainsi mis à jour en fonction du nouveau contexte dans lequel il a été remémoré, de nos connaissances actuelles et de nos besoins. Ainsi, la mémoire reconstruit sans cesse notre passé. Ce phénomène est essentiel à notre fonctionnement quotidien, mais ce même mécanisme peut conduire à la formation d’un faux souvenir si les éléments incorporés sont erronés. 

Les mécanismes des faux-souvenirs et leur influence dans un contexte policier

Parmi les différents mécanismes qui peuvent produire des faux souvenirs, le phénomène de la désinformation rétroactive est l’un des plus étudiés en psychologie de la mémoire. Mis en évidence, notamment par Élizabeth Loftus, il désigne l’altération d’un souvenir par des informations reçues après l’événement. (Schacter et al., 2011) Concrètement, pour un témoin, le fait de faire ses propres recherches sur les réseaux sociaux pour retrouver le coupable, d’être exposés à des commentaires entendus dans les médias ou encore d’échanger avec d’autres témoins peut introduire des éléments erronés dans son témoignage. Ces informations peuvent s’intégrer à la trace mnésique du souvenir original lors de sa réactivation, donnant au témoin l’impression sincère qu’elles faisaient partie de l’expérience vécue. Ainsi, selon le guide du service des poursuites pénales du Canada (2014), la description la plus fiable d’un témoin est généralement celle fournie peu après les faits, alors que le souvenir est encore récent. La mémoire du témoin est alors encore fraiche et moins susceptible d’être influencée par des suggestions d’autrui.

Les interrogations policières constituent également une source importante de contamination potentielle. La simple formulation des questions, certains gestes utilisés ou encore la rétroaction donnée après l’identification du suspect peuvent influencer la mémoire du témoin. Une démonstration classique de l’influence d’une suggestion subtile provient des travaux de Loftus et Palmer (1974). Ces chercheurs ont montré que la simple modification d’un mot dans une question peut suffire à altérer le souvenir d’un témoin. Dans leur étude, des participants visionnaient des vidéos d’accidents automobiles, puis devaient estimer la vitesse des véhicules impliqués. Selon le verbe utilisé pour décrire la collision (« collided », « contucted », « hit » ou « smashed »), les estimations de vitesse variaient significativement. Plus le verbe utilisé pour décrire la collision suggérait un impact violent, plus la vitesse estimée était élevée. Les participants exposés au verbe « smashed » étaient aussi plus susceptibles de rapporter avoir vu du verre brisé, bien qu’il n’y en ait pas dans les vidéos. 

De plus, Gurney et al. (2013) ont étudié l’effet de la désinformation gestuelle sur la mémoire. Dans leur étude, ils ont demandé à des participants de visionner une vidéo d’une scène de crime, puis ils ont été interrogés par un expérimentateur jouant le rôle d’un enquêteur de police. Durant l’entrevue, aucune désinformation verbale n’était fournie. Cependant, lorsque l’intervieweur demandait si le suspect avait des bijoux, il faisait un geste suggérant une bague avec son doigt de la main opposé ou une montre en saisissant son poignet. Lorsque l’intervieweur faisant un geste suggérant une bague (réponse correcte), 95% des participants rapportaient avoir vu une bague. En revanche, lorsque le geste suggérait une montre, 67% des participants déclaraient à tort avoir vu une montre. Dans la condition contrôle (sans geste), 63% des participants rapportaient correctement avoir vu une bague. Ainsi, qu’elle soit verbale ou gestuelle, la simple suggestion durant l’interrogatoire peut altérer les souvenirs du témoin. Cette influence ne se limite pas aux questions sont posées, mais s’étend aussi aux commentaires faits au témoin.

La rétroaction donnée après une identification peut également déformer la mémoire du témoin en diminuant sa capacité à reconnaitre ultérieurement le véritable coupable. Ce phénomène est prouvé dans l’étude de Smalarz et Wells (2014). Dans cette étude, les participants visionnaient d’abord un crime, puis tentaient d’identifier le suspect dans une série de photos où le véritable coupable était absent. Après cette identification nécessairement erronée, certains recevaient une rétroaction confirmatoire, tandis que d’autres ne recevaient aucune rétroaction. Plus tard, les participants effectuaient un nouveau test incluant cette fois-ci le véritable coupable. Les résultats montrent que les participants ayant reçu une rétroaction confirmatoire montraient une moins bonne capacité à reconnaitre le vrai coupable, même lorsqu’on leur indiquait par la suite que leur premier choix était incorrect. Les auteurs suggèrent que la confirmation pourrait amener le témoin à modifier son souvenir pour le rendre plus cohérent avec la personne identifiée initialement. Autrement dit, le souvenir s’ajuste progressivement à l’erreur. Ce phénomène est d’autant plus préoccupant lorsqu’on le met en relation avec le concept de jugement relatif, proposé par Gary Wells (1984). Selon ce modèle, lorsqu’un témoin observe une séance d’identification, il a tendance à choisir la personne qui ressemble le plus au coupable par rapport aux autres membres de la file, même si cette personne ne correspond pas réellement au véritable criminel. La stratégie de jugement relatif est problématique lorsque le vrai coupable est absent. L’ensemble de ses erreurs d’identification peut d’ailleurs être grandement exacerbées par des biais raciaux ou systémiques, où les stéréotypes de l’enquêteur ou du témoin viennent inconsciemment guider les soupçons vers un suspect particulier. Ainsi, les procédures d’enquête deviennent la source même de la désinformation. 

Les mesures mis en place par le système de justice pénale pour réduire les faux souvenirs

Face à ses connaissances scientifiques, le système de justice pénale canadien a intégré plusieurs recommandations pour réduire les risques d’erreurs d’identification. Parmi les pratiques jugées les plus pertinentes, il est recommandé, par le Service des poursuites pénales du Canada, que les séances d’identification soient administrées, dans la mesure du possible, par un agent indépendant qui ignore l’identité du suspect. Cette procédure permet d’éviter toute influence, verbale ou non verbale, susceptible d’orienter le témoin. Il est également essentiel d’informer explicitement le témoin que l’auteur du crime pourrait ne pas se trouver dans la série de photographies présentée. Cette consigne réduit la pression implicite à identifier quelqu’un à tout prix et diminue le recours aux jugements relatifs. La présentation séquentielle des photographies, plutôt qu’en bloc, constitue une autre mesure importante. Elle favorise un jugement holistique où chaque visage est comparé au souvenir du témoin plutôt qu’un jugement comparatif entre les individus présentés. D’autres précautions visant à éviter la contamination croisée sont recommandées comme le fait de ne jamais interroger collectivement des témoins et d’empêcher les discussions entre eux. 

Au Canada, de nombreux services de police, dont la GRC, utilisent des techniques d’entrevue cognitive améliorées, dont l’efficacité pour récupérer des témoignages plus fiables et précis a été prouvé empiriquement (Services des poursuites pénales du Canada). Cette approche encourage l’enquêteur à établir un climat de confiance et de sécurité avec le témoin. La création d’un lien solide favorise une meilleure remémoration et contribue à réduire l’anxiété, laquelle peut nuire aux performances mnésiques. Un témoin moins anxieux est également moins vulnérable aux questions suggestives. L’enquêteur prend le rôle de facilitateur en pratiquant l’écoute active et en intervenant le moins possible. Il pose des questions ouvertes pour encourager un récit libre et détaillé. À la fin de l’entrevue, l’enquêteur résume le récit en utilisant les propres mots du témoin afin non seulement de vérifier l’exactitude de la compréhension, mais aussi de déclencher un dernier processus de remémoration au cours duquel le témoin peut ajouter des informations supplémentaires  (Services des poursuites pénales du Canada).

Par ailleurs, une documentation rigoureuse du processus d’identification est essentielle afin de permettre au tribunal d’évaluer la valeur de la preuve. Les déclarations du témoin doivent être enregistrées de manière intégrale, idéalement par audiovisuel, afin de préserver le contenu exact de ses propos (Services des poursuites pénales du Canada). Il est également recommandé de consigner immédiatement le degré de confiance exprimé par le témoin au moment de l’identification, puisque ce niveau de certitude peut évoluer avec le temps, notamment sous l’effet de rétroactions ou d’informations ultérieures. 

Conclusion 

La mémoire humaine n’est pas un enregistrement fidèle des faits, mais une reconstruction dynamique, particulièrement sensible aux influences du contexte, des émotions et des informations ultérieures. Bien qu’elle soit indispensable à notre fonctionnement quotidien, sa malléabilité devient préoccupante lorsqu’elle constitue l’élément central d’une preuve judiciaire. Le témoignage oculaire devrait être évalué avec prudence et, dans la mesure du possible, corroboré par d’autres éléments de preuves indépendants. Tant que l’identité de l’accusé n’est pas solidement prouvée, elle doit être remise en question. Une telle vigilance permet de garantir un procès juste et d’éviter les erreurs judiciaires. 

Texte révisé par Jessica Tran.

Références :

Gurney, D., Pine, K. et Wiseman, R. (2013). The gestural misinformation effect: skewing eyewitness testimony through gesture. The American Journal of Psychology, 126 (3), 301-314. https://scholarlypublishingcollective.org/uip/ajp/article-abstract/126/3/301/258017/The-Gestural-Misinformation-Effect-Skewing?redirectedFrom=fulltext 

Innocence Project. Eyewitness Misidentification.https://innocenceproject.org/eyewitness-misidentification/ 

Loftus, E. et Palmer, J. (1974). Reconstruction of Automobile Destruction: An Example of the Interaction Between Language and Memory. Journal of verbal learning and verbal behavior, 13, 585-589. https://www.demenzemedicinagenerale.net/images/mens-sana/AutomobileDestruction.pdf 

Smalarz, L. et Wells, G. (2014). Confirming Feedback Following a Mistaken Identification Impairs Memory for the Culprit. Law and Human Behavior, 38(4), 283-292. https://psycnet.apa.org/fulltext/2014-12655-001.pdf?auth_token=107690b74941536fefe7a0c08cdc16d80cd5dda2 

Service des poursuites pénales du Canada. (2014, 1 mai). La prévention des condamnations injustifiées. https://www.ppsc-sppc.gc.ca/fra/pub/sfpg-fpsd/sfp-fps/tpd/p2/ch04.html 

Services des poursuites pénales du Canada. Chapitre 3 – Identification par témoin oculaire et témoignages. https://www.ppsc-sppc.gc.ca/fra/pub/ip-is/ch3.html#fnb55

Schacter, D., Guerin, S. et Jacques, P. (2011, Octobre). Memory distortion: an adaptative perspective. 25(10), 467-474. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3183109/?utm_source=chatgpt.com#R65 

Wells, G. (1984, Avril). The Psychology of Lineup Identifications. Journal of Applied Social Psychology. 14 (2), 89-103.  https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/j.1559-1816.1984.tb02223.x 

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