Il est injuste de parler de justice – par Marie Tougne

Ma réaction première a été de tenter de donner une définition à l’injustice. La complexité du sujet intrigue les esprits brillants depuis des siècles, sans jamais apporter de réponse unanime. Mais très vite, il m’est apparu assez clair que le sentiment d’injustice pouvait au final dépendre de chacun. Cela étant, la justice au sens propre du terme n’existe pas et n’existera jamais de par l’omniprésence des différences individuelles. Josset disait de manière si juste : « Si la justice existe, son lieu de prédilection n’est pas sur Terre » (Le Parisien, 2019).

Enfant, souvent, il était injuste de savoir que l’un possédait plus que nous sans baser son raisonnement sur une explication rationnelle. Adulte, la perception de la justice n’a su évoluer avec l’âge. Nous avons même réussi à l’instaurer auprès de certaines de nos institutions. Peut-être est-il plausible de supposer que la justice ne se définit pas de manière quantifiable, mais à force de creuser la question, de manière qualifiable ? Qu’est-ce dans le manque de justice qui dérange tant ?

Il suffit de traverser les rues de n’importe quel pays du monde pour constater que les inégalités sociales règnent. Et force est de constater qu’aussi longtemps qu’elles seront présentes, ce monde ne connaîtra justice. Confinés dans une partie du monde sécuritaire, mais tourmentés d’esprit, il nous arrive d’oublier que quelques kilomètres plus loin, ou au sein même de certains de nos quartiers, est installée l’urgence de la misère et du malheur. Ne pas côtoyer une réalité ne signifie pas qu’elle n’existe pas. La nier ou y rester aveugle est malsain et malhonnête.

J’ai la grande conviction que nous avons la capacité de diminuer les inégalités sociales, mais que notre manque de volonté freine cette progression mondiale. Notre mobilisation ferait-elle disparaître l’injustice sociale ? Disparaître non, dissoudre oui. Notre engagement envers la réduction de toute forme d’inégalité est-il maximal ? Il est possible d’insinuer que nos préoccupations restent encore investies autre part. La notion d’urgence ne semble pas être la même pour tout le monde. Il est insupportable de vivre dans un monde où l’inaction est reine, mais la possibilité, esclave du manque de considération. Et pourtant, il serait hypocrite de ne pas assumer sa responsabilité. Toutefois, il existe des exceptions et ces dernières me donnent foi.

Plusieurs fois, entre certains brins de paroles, il arrive de mentionner le concept du 1 %, de l’effleurer. Rarement, nous cherchons à aller plus loin, à creuser davantage, à nous révolter contre son absurdité. L’aborder revient automatiquement à freiner l’approfondissement du sujet par peur d’y être confrontés. Comme plusieurs choses d’ailleurs, nous nous plaignons en attendant le changement, mais lorsque nous sommes enfin touchés ou directement concernés, nous stagnons dans un mutisme routinier. Les concessions possibles freinent nos actions et, par conséquent, le changement. Est-ce de la culpabilité ou de l’indifférence ? Est-il envisageable de penser plus longtemps à la misère du monde ? Pourtant, le 1 % rigole bien et cela est assez justifié de par la si grande absurdité de la situation. Or, cette réalité est amphigourique. Le 1 % représente un cercle restreint de gens qui se connaissent bien : un réseau quasi imperméable où seules certaines entrées font exception et encore faut-il déjà y connaître quelqu’un. Je me questionne à savoir pourquoi nos esprits troublés ne sont pas révoltés contre l’injustice quotidienne qui persiste. Nous regorgeons pourtant de temps, mais tentons de nous convaincre que nous en manquons : « Franchement, c’est ridicule, nous n’avons pas le temps de penser à ça ». Est-ce la crainte d’être impuissants de par l’absence de solution ? Comment le savoir sachant que nous nous contentons à peine d’en chercher une ?

Tout se travaille, puisque tout est une question d’efforts. Quand j’étais jeune, on me demandait ce que je voulais faire plus tard. Je répondais vouloir changer le monde sans encore savoir comment le faire. Un rictus se dessinait constamment au coin de la bouche des adultes : « Ma petite, on veut tous changer le monde ». Il est possible de rallier ceci à ce que j’aime appeler : « Le syndrome du privilégié qui parle d’Afrique ». Nous sommes majoritairement là à aborder l’horreur qu’est la situation dans certains pays africains sans jamais n’y avoir piétiné ou même concrètement établi un plan pour contribuer à une forme de changement. Trois secondes à en parler sans réellement connaître quoi que ce soit de bien concret sur le sujet et voilà notre culpabilité diminuée. Nous sommes si bons de penser à eux. Si bons.

            La justice est injuste, puisque stagnera toujours la hiérarchie, l’abus d’autorité, la volonté de pouvoir en drainant l’autre vers le bas, le complexe d’infériorité, mais surtout, les différences individuelles. La justice est la plus belle des métaphores : si floue et abstraite qu’on ne peut y toucher ni même y connaître sa véritable valeur. L’injustice est toutefois obsédante, car incompréhensible et indescriptible, elle est malgré tout, omniprésente. Il est injuste de savoir que jamais ce monde ne connaîtra justice, tout comme il est peut-être injuste de l’affirmer. Toutefois, s’il n’existe pas de justice commune, peut-être en existe-t-il une individuelle. Et c’est là que le tout prend son importance. C’est là que tout se joue. Il s’agit de se révolter sans être armés contre ce qu’on qualifie d’injuste. Il ne s’agit pas de crier, mais de parler doucement de ce qui nous perturbe. Il s’agit de débattre et de partager. Il ressort toujours du partage quelque chose d’extraordinaire, et ce, que l’on soit en accord ou pas. Il n’existe pas un apprentissage plus fondé qu’une discussion ouverte sans filtre entre deux personnes.

            Peut-être un rappel est-il nécessaire, soit l’idée que nous n’avons pas nécessairement besoin d’être debout devant une foule avec un micro pour prendre la parole. Nous n’avons pas besoin d’attendre la catastrophe et la diminution d’opportunités pour saisir l’occasion de changer le cours des choses. Le temps file, certes, mais l’instant de réflexion et l’intention d’agir impactent sa trajectoire. Qui donc un jour retournera le sablier ? Parce que ce qui est réellement injuste est de stagner dans l’injustice en pensant justement bien faire.

Révisé par Estellane St-Jean


À lire

L’histoire moderne du petit garçon qui criait au loup – par Marie Tougne

Le système scolaire québécois : lorsque la réalité tombe dans l’obscurité – par Marie-Hélène Gauro

2 réponses sur « Il est injuste de parler de justice – par Marie Tougne »

  1. Ping: Un plafond de verre infrangible, vraiment? – par Marjorie Martin – L'AMNÉSIQUE

  2. Ping: Le silence décrié qui terrifie – par Marie Tougne – L'AMNÉSIQUE

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s