Le système scolaire québécois : lorsque la réalité tombe dans l’obscurité – par Marie-Hélène Gauro

 « On a un système d’éducation qui ne fournit pas les mêmes chances d’apprendre à tous les élèves. Il reproduit en fait les inégalités sociales : vous arrivez les mains vides, vous allez sortir les mains vides. » Cette citation de Stéphane Vigneault est à la fois alarmante et choquante. De multiples études effectuées à travers le Canada sont parvenues au consensus que le système scolaire québécois est le plus inéquitable du pays (Lepage, 2019). En effet, le système scolaire au Québec est un reproducteur des inégalités sociales, du fait qu’un individu qui fréquente un établissement scolaire québécois fera face à des inégalités dès son entrée à l’école primaire. Cet article a pour but de mettre en évidence les inégalités sociales auxquelles les individus sont confrontés à travers leur parcours dans le système d’éducation québécois.

Une réalité au visage caché

Une inégalité sociale se définit comme étant le produit d’une « distribution inégale » des ressources entre les gens faisant partie d’une même société, et qui résulterait en un sentiment d’injustice éprouvé par les membres de cette société (Bihr et Pfefferkorn, 2008). Quelques exemples d’inégalités sociales chez les jeunes incluent le fait d’avoir des parents divorcés, de grandir avec une seule figure parentale, de grandir dans un milieu défavorisé, ainsi que de ne pas avoir accès à une éducation privée. Ces faits cités n’ont aucun lien avec le pouvoir des enfants, mais bien avec l’environnement dans lequel ils naissent. Lorsqu’arrive le moment d’entrer dans le système scolaire, les enfants concernés par les faits mentionnés précédemment auront moins de chances d’avoir du succès dans leurs études. Pour comprendre les fondements de cette réalité, il est indispensable de considérer la notion du capital social, introduite par Pierre Bourdieu (Ihlen, 2005).

Le capital social correspond aux ressources qu’un individu possède dans la société. Plus le capital social d’une personne est élevé, plus il a de chances de parvenir à la mobilité sociale, qui est caractérisée par le changement de statut social. Ce concept est introduit ici, car il est lié à la capacité d’une personne à atteindre les études postsecondaires, au Cégep, ou à l’université. Les classes sociales plus défavorisées sont caractérisées par la possession de ressources limitées, liées aux facteurs sociaux financiers et au développement du langage de type plus enrichi. L’école est une réflexion de ces inégalités, car le capital social des classes supérieures y prédomine. Pour illustrer ceci, voyons les capacités d’accès des jeunes à l’école privée. Avoir accès à une école privée dépend entre autres des moyens financiers des parents, qui découlent de leur capital social. Les facteurs socioéconomiques des parents des enfants, qui distinguent les étudiants favorisés et défavorisés, ont une instance sur le taux de réussite scolaire de ces derniers. Au Québec, cet écart est de 11,2 %, tandis qu’à l’Île-du-Prince-Édouard, il est de 2,8 % (Guilbault, 2019). De plus, il a été prouvé que les enfants ont tendance à suivre le cheminement scolaire de leurs parents. En effet, une étude publiée par l’Université de Montréal a démontré que le taux d’individus qui se rend à l’université est supérieur de trois fois pour ceux dont les parents ont effectué des études universitaires, contrairement aux individus dont les parents ont un diplôme du secondaire (Mercille, 2019).

Il y a alors non seulement des inégalités liées au capital social des individus, qui sont transmises au moment où ils intègrent le système scolaire, mais le système scolaire québécois contient lui-même des inégalités sociales, en divisant les élèves dans les écoles publiques et privées.

Démystification du public et du privé 

Une étude conduite par l’Université de Montréal a prouvé que les enfants issus de milieux défavorisés fréquentant l’école publique verraient leurs chances de se rendre loin dans leurs études diminuer, alors que ceux fréquentant l’école privée verraient leurs chances de se rendre plus loin dans leurs études augmenter. Cependant, il fut aussi révélé que la méthode d’enseignement entre le public et le privé ne diffère pas (Mercille, 2019). C’est alors là que se retrouve le problème. L’école privée, qui est accessible aux classes sociales plus aisées, favorise le cheminement scolaire plus haut des élèves, tandis que le public semble inciter les élèves à ne pas poursuivre leurs études aux niveaux postsecondaires. Voyons ce phénomène plus en profondeur. 

Une étude effectuée par le département des sciences d’éducation de l’Université de Montréal s’est penchée sur le taux de fréquentation des universités québécoises, selon le type d’établissement fréquenté au secondaire. Les données ont démontré qu’il y a 60 % des élèves issus de l’école privée qui se rendent à l’université, ainsi que 51 % issus de l’école publique avec programme enrichi. Concernant les élèves issus du cheminement régulier de l’école publique, ce nombre se voit diminuer à 15 %, ce qui est une différence significative (Kamanzi, 2019).

Il y a alors de quoi s’inquiéter. Le capital social des individus a un impact sur leurs cheminements scolaires, par le fait qu’il avantage les enfants issus de familles aisées, puisqu’ils ont un capital social qui est promu par le système d’éducation, et désavantage alors ceux issus de familles défavorisées. Tout cela est donc accentué par la capacité des élèves d’intégrer le système d’éducation privé, ou d’être laissé au système public.

Pistes de solutions

La solution serait-elle alors d’abolir le privé ? Plusieurs chercheurs débattent à ce sujet, mais un consensus n’a point été déclaré. En effet, il faudrait trouver un moyen de placer les élèves dans des classes, en prenant en compte la diversité des habiletés de chacun, ce qui permettrait à chacun de s’épanouir à sa manière. Enfin, il serait injuste de placer tous les élèves doués dans une même classe, ce qui résulterait au délaissement des élèves plus défavorisés du cheminement public et qui créerait des conditions d’apprentissage inéquitables pour tous. Les chercheurs sont en accord avec le fait que nous faisons face à un problème d’importance majeure et que d’autres recherches devraient être conduites.

« L’éducation est une monstruosité lorsqu’elle est inégale, lorsqu’elle est le patrimoine exclusif d’une portion de l’association ; puisqu’alors elle devient la main de cette portion, un amas de machines, une provision d’armes de toutes sortes, à l’aide desquelles cette première portion combat l’autre qui est désarmé. » — Gracchus Babeuf

Révisé par Anouk Thomas


Références

Bihr, A. et Pfefferkorn, R. (2008). Le système des inégalités. La Découverte.

Guilbault, P. (2019, 30 septembre). Éducation : le système du Québec, « un boulet » pour le Canada. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1323620/education-rapport-quebec-ocde-pisa-canada-ecoles-publiques

Ihlen, O. (2005). The power of social capital: Adapting Bourdieu to the study of public relations. Public Relations Review, 31(4), 492-496. https://doi.org/10.1016/j.pubrev.2005.08.007

Kamanzi, P. C. (2019). School market in Quebec and the reproduction of social inequalities in higher education. Social inclusion, 7(1), 18-27. http://dx.doi.org/10.17645/si.v7i1.1613

Lepage, G. (2019, 1 octobre). Le Québec possède le système scolaire le plus inéquitable au pays. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/education/563750/le-quebec-possede-le-systeme-scolaire-le-plus-inequitable-au-pays

Mercille, C. (2019, 28 août). Le système scolaire et ses inégalités sociales. Métro. https://journalmetro.com/art-de-vivre/2367829/le-systeme-scolaire-et-ses-inegalites-sociales/


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