Le silence décrié qui terrifie – par Marie Tougne

Ce qui fait la beauté de ce monde est l’existence de sa panoplie de mots. Autant certains mots peuvent transmettre des messages de la plus haute importance, autant certains cèdent parfois la place au conflit. S’il existe au sein de ce monde un problème capital, il s’agit du manque de communication ou de la création de problèmes autrement inexistants induits par les écarts d’interprétations. Ce n’est pas la divergence d’opinions qui est problématique, au contraire même, c’est le discours de sourds basé sur la fermeture d’esprit ou la volonté d’écouter seulement pour répondre qui l’est. Et puis, parmi ces mots conflictuels, il en réside un qui résonne depuis des décennies parce qu’il laisse la porte ouverte à de multiples interprétations : le féminisme.

              Il est possible de concevoir que si le terme « féminisme » mène à tant de controverse, c’est peut-être parce qu’aucune définition unanime n’y est au final véritablement attribuée. En ce qui me concerne, je conçois ce terme non pas comme la domination de la femme sur l’homme, mais bel et bien comme une relation égalitaire entre les sexes. Il est toutefois à rectifier quelque chose de primordial : la notion d’égalité. À titre d’exemple, je considère que la discrimination positive est un concept intéressant et bien intentionné, mais à la fois assez contre-productif si l’on creuse davantage la question à savoir régler la source du problème. Je juge l’idée utile et le raisonnement d’égalité s’y retrouvant derrière essentiel. Toutefois, la procédure semble démontrer une faille en effleurant l’origine même du problème. En effet, l’idée d’instaurer des quotas ou des ratios au détriment des compétences dans le but d’installer un esprit d’égalité ne la rend au final qu’illusoire et contre-productive. Le problème réside dans la prise de décision, à savoir qui la prend et à la fermeture d’esprit quant à l’idée d’accueillir davantage de femmes à des postes supérieurs malgré leur potentiel et compétences. Je défends donc l’idée qu’il est insignifiant de mettre au pouvoir une femme n’ayant pas le savoir-faire adéquat dans le but de seulement répondre à des quotas pour refléter de manière sous-jacente une forme de bien-pensance. Cela revient au même que d’attribuer un poste supérieur à un homme incompétent de par sa concordance au prototype, au détriment de la performance potentielle d’une femme ayant largement le niveau idoine. Je n’affirme pas que ce soit toujours le cas, mais que cette manière de faire ne peut qu’être efficace à court terme. Tout est une question de perspective : la bien-pensance sera dans tous les cas différente derrière les murs des maisons. Ce qui est décrié à voix haute dans le troupeau est chuchoté différemment lorsqu’accompagné de ceux avec lesquels nous sommes plus confortables. Le problème réside donc dans le non-dit qui stagne. Je conçois alors que dans le milieu professionnel, ce soit une question d’égalité des chances basée sur la compétence : une forme de méritocratie réelle, et ce, sans se baser sur le sexe, mais sur la compétence de la personne en question. Reste que pour mettre en application cette mentalité, il faut concevoir l’option d’ouvrir les esprits. Il m’arrive parfois de me questionner à savoir pourquoi cette évidence n’en est au final pas une appliquée.

              Quand je pense à la condition féminine des dernières décennies et sur certains aspects, à celle d’aujourd’hui, un seul mot émerge : incompréhension. Le mot est si fort qu’il résonne dans ma tête et perturbe tout développement de pensées ou de liens logiques à savoir pourquoi il existe. L’absurdité même de soumettre un des deux sexes à une condition d’infériorité et de le handicaper dans différents secteurs et sphères de sa vie pendant si longtemps est plus que tracassante. Cela est préoccupant et négativement révélateur de la nature humaine. Faire endurer une condition aussi piètre que celle-ci à une grande majorité d’humains contribuant autant à la société fait jaillir maints questionnements sans réponses humainement justes et valides. L’inexcusable a été commis et il est désormais temps de progresser vers l’avant malgré les méfaits commis. Commençons par cesser de reproduire subtilement l’absurde et l’inexplicable. Prétendre ne pas savoir comment ou encore déjà entièrement le faire est plus que malhonnête, l’idée est destructrice.

Peut-être est-ce cela la question : comment s’y prendre ? Je ne détiens pas la vérité, mais une opinion. Comment reconstruire un système autodestructeur ? En établissant des fondements de qualité dès le début. L’enfance : cette période péjorativement perçue lorsqu’est abordée la notion d’innocence. Pourtant, elle est tout autre… l’enfant entend et voit, mais il note aussi. Au fur et à mesure des années, il enregistre et il arrive qu’il calque ses modèles. Commençons alors par être des modèles. Comment y parvenir ? Peut-être est-ce en cessant de complimenter les filles sur leurs aspects physiques uniquement dès leur plus jeune âge, mais en variant avec des encouragements sur leurs diverses compétences aussi. Peut-être est-ce en leur ouvrant la porte, non pas que de manière galante, à un ensemble d’opportunités et non en restreignant leurs véritables intérêts. Il est si primordial de poser des questions aux enfants et de valider leurs émotions sans leur imposer notre vision. Peut-être est-ce en leur laissant leur liberté d’être. Peut-être est-ce en éduquant les sexes sur l’importance du respect et du consentement. Je dénonce ce que j’intitule « la banalisation du discours de la rue » : celui qui revient à normaliser l’idée de craindre marcher seule ou d’entendre des filles se dire : « surtout, tu m’envoies un message quand tu arrives chez toi ». Tout ceci revient à dire qu’il y a toujours cette possibilité qui stagne dans l’air et que nous l’acceptons. Sauf qu’un message de sécurité envoyé ne change rien à l’origine même de la problématique. La preuve : certains ne reçoivent jamais le message. Observer une réalité inacceptable sans la décrier nous rend inactifs.

Peut-être est-il alors question de ne pas qu’entamer le processus, mais de le faire perdurer, et ce, jusqu’à l’âge adulte. Peut-être est-ce en cessant les discours moralisateurs, mais en appliquant ce qui est exprimé si fort. Il n’y a jamais un temps précis pour commencer à établir nos priorités : seuls nous définissons la notion du temps, autrement inexistante. Tout commence donc par l’éducation, puis la mobilisation. Et une partie du problème réside là : la mobilisation est trop souvent perçue de manière extrême. Plusieurs personnes critiquent le féminisme en abordant les exemples rares de problèmes occasionnés lors de manifestations. L’évitement de la volonté de changement à son apogée : les excuses sont toujours si faciles à trouver. Une excuse exprimée ne veut toutefois pas nécessairement dire qu’elle est valable. Pourquoi est-ce beaucoup trop souvent question de savoir qui crie le plus fort ? Ceux qui crient le plus fort sont souvent ceux qui veulent faire valoir les idées les moins réfléchies et qui conçoivent y arriver en haussant le ton de manière soi-disant crédible. Et pourtant…

Il est possible de parler de ce sujet controversé pendant des heures, mais il serait aussi grandement temps de réfléchir à comment continuer de combler les lacunes de notre système encore déficient sur de nombreux points. Ce qui est camouflé et si subtilement peu abordé n’enlève en rien le problème à régler, puisqu’il reste la réalité de la problématique. Le silence ne sort jamais gagnant dans ces situations.

Je conseille à chacun de faire valoir leur différence en semant durant leur vie une graine de réflexion et en particulier lorsqu’il est question des femmes. L’égalité connaîtra justice quand les esprits se réveilleront et concevront qu’il est tout à fait irrationnel de défavoriser un des deux sexes. Faites un choix aussi éclairé que les femmes sont-elles, lumineuses. Et puis, dans tous les cas, il n’est en réalité jamais raisonnable de parler de supériorité ou de dominance valable, puisque devant la mort, nous sommes tous égaux. Aussi terriblement squelettiques les uns que les autres. Tout change donc de notre vivant. Il est alors question d’agir dès maintenant alors que nos cœurs battent encore avant que le dernier battement ne mette terme à notre possible implication. Surtout que l’autre est souvent capable de faire battre notre cœur plus rapidement…

Révisé par Indira Louis-Sidney


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