Écrire avec la peur d’être lu – par Rhita Hamdi

Pourquoi me suis-je inscrite au journal de l’école ?

C’est dans ces moments-là : lorsque je suis assise sur la chaise de mon bureau, le dos courbé et le visage éclairé par le faible halo de lumière émis par l’écran de mon ordinateur ; lorsque la panique me prend par la gorge et que tous mes doutes ressortent, que j’en viens à me poser cette question fatidique : pourquoi me suis-je inscrite au journal de l’école ? 

Autrement dit, pourquoi me suis-je volontairement mise dans une position comme celle-ci ? Pourquoi m’exposer, alors que je pourrais aisément choisir la facilité, c’est-à-dire rester dans mon confort habituel, celui qui consiste à ne pas essayer de nouvelles choses ?

Dans mon cas, j’ai toujours aimé écrire. Voir ces petites lettres danser au rythme du son qu’émettent les tapotements de mes doigts sur le clavier. Cela permet de m’échapper ne serait-ce qu’un court instant du vacarme incessant produit par mes pensées se cognant sur les parois mon crâne. 

C’est mon refuge, comme un rendez-vous que je me fixe avec moi-même. Souvent, je me donne trop aux autres, et j’ai tendance à m’oublier dans la quête impossible que je me suis infligée qui est de les satisfaire. Alors, quand je prends le temps de me saisir d’un stylo ou d’ouvrir un logiciel de traitement de texte, je me retrouve. Dans ces moments sacrés, je n’appartiens plus à personne, sauf à moi-même. Comme si je pouvais enfin exister autre part que dans le regard de l’autre. Au fur et à mesure que j’écris, je me définis par moi-même et je me réinvente sans cesse, loin du jugement des autres et de la vision étroite qu’ils ont de moi. Cela me rappelle que je suis tellement plus que ce que les autres voient de moi et que le regard mal ajusté qu’ils posent sur moi ne me définit pas. 

Il est donc essentiel, voire vital, de me retrouver et de me rappeler que je suis une infinité de choses. Ce n’est pas parce que les autres ne voient pas cette multidimensionnalité qui me compose, que cela veut dire pour autant qu’elle n’existe pas. Et si ce n’était pas moi qui étais invisible, et si c’était tout simplement les autres qui étaient aveugles ?

J’ai donc toujours écrit pour moi, dans l’unique but de me ressourcer. C’est un grand défi de montrer aux autres mes écrits. L’idée de soumettre à leur jugement ce qui me définit, la partie la plus authentique de moi, m’effraie. Je sens mon cœur devenir lourd et mes mains moites rien qu’au fait d’y penser.

En temps normal, ce que les gens pensent de moi m’importe peu, car je me dis qu’ils ne me connaissent pas vraiment. Tout ce que je prends soin de mettre à leur disposition n’est que superficiel. J’ai créé de toute pièce cette façade, que dis-je, cette armure, ce mur de Berlin, pour me protéger. Ce que les gens voient de moi n’est en fait que le masque duquel je me vêtis chaque matin. En termes psychologiques, on pourrait dire que j’ai un fort monitorage de moi-même. Alors je ne prends pas vraiment leurs remarques d’une façon personnelle, c’est comme s’ils parlaient de quelqu’un d’autre. Or, en mettant à découvert ce qu’il y a de plus vrai en moi, je n’ai plus d’endroit où me cacher : je me mets à nu devant le regard de l’autre et je lui donne l’opportunité de me juger tel que je suis réellement. 

Et je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir de plus effrayant que de soumettre au jugement de quelqu’un la partie la plus authentique de soi. Mon esprit ne peut s’empêcher de m’assaillir de questions : et s’il me jugeait défavorablement ? Et s’il me trouvait mauvaise ? Je pense avoir trouvé le fond de ma peur : que les gens me perçoivent comme je me perçois. Qu’il me voit tel que je me vois : mauvaise et indigne d’être lue.

C’est donc là qu’il faut intervenir : prendre ma plus grande peur et l’affronter. Sauter tête première, sans y penser. Je ne pense pas beaucoup avant de faire les choses, car je sais que si j’y pense trop, je ne le ferai pas. Alors je fonce, car en y réfléchissant, ce qui m’effraie plus que de me soumettre au jugement de l’autre, c’est de stagner, de ne pas avancer. Je veux être la meilleure de moi-même et réussir. Si cela signifie qu’il faut d’abord que je sois la pire, qu’il faut d’abord que j’échoue, alors je suis prête. Je ne veux plus avoir peur de l’échec. J’ai compris très jeune que c’était hors de sa zone de confort que l’on grandit et que l’on apprend le plus sur soi. 

L’inconfort éphémère du changement serait donc le prix à payer pour s’améliorer. Il faudrait peut-être se permettre d’être franchement mauvais quand nous essayons de nouvelles choses, car c’est la seule façon de devenir bon. Il faudrait se détacher de cette idée que les meilleurs dans leur domaine l’ont toujours été, que c’est inné et que cela coule de source. C’est faux, et je ne sais même pas qui nous a implanté cette idée dans la tête. Ayons le courage d’être mauvais, n’ayons pas peur de l’échec, car il est inévitable dans la route qui mène au succès.

Du moins, c’est ce que je me dis pour me pousser à faire les choses qui me font peur, comme soumettre cet article. 

Révisé par Laurie Raphaëlle Beauvilliers


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