#MeToo : Le chemin qu’il nous reste à parcourir – par Silke Jacmin-Park

La récente condamnation du producteur américain Harvey Weinstein pour viol et agression sexuelle représente une victoire importante pour ses victimes. Depuis les premières accusations faites contre lui en octobre 2017, qui incluaient des plaintes de plus de 100 femmes, le monde entier a assisté à l’un des virages culturels les plus importants de la dernière décennie. Le mouvement #MeToo, initié par l’activiste Tarana Burke, a pris une ampleur que peu de gens auraient pu prédire. Pour la première fois dans l’Histoire, les récits de ces femmes et de toutes les autres survivantes n’avaient d’autres choix que d’être entendus. Elles étaient nombreuses, elles venaient de tous les milieux, elles étaient célèbres ou anonymes, jeunes et moins jeunes : ces injustices, à l’intersection du genre, de la sexualité et du pouvoir, venaient d’être exposées de manière irréfutable. C’était inspirant de lire les témoignages de ces femmes, certaines qui exposaient pour la première fois un secret qui pesait sur elles depuis des années. C’était surtout horrifiant de constater le nombre de femmes dans la sphère publique et dans mon entourage qui ont été victimes de violences sexuelles.

Comme dans la plupart des mouvements de justice sociale, un certain backlash s’en est suivi. Le vice-président des États-Unis, Mike Pence, a notamment écrit sur Twitter qu’il « n’irait plus jamais diner au restaurant avec une femme autre que son épouse », par peur de se faire accuser. Une récente étude publiée dans Organizational Dynamics, qui a évalué des travailleurs et travailleuses suite au mouvement #MeToo, a démontré que 19 % des hommes éviteraient d’engager des femmes qu’ils trouvent attirantes et 21 % des hommes seraient réticents à engager une femme pour un poste qui demande de travailler étroitement avec un homme. Je ne suis probablement pas la seule à avoir entendu des discours comme : « Bien sûr que le viol c’est épouvantable… mais il ne faut pas tout confondre. Si je serre la main d’une collègue, on va me renvoyer ? Ça va beaucoup trop loin. »  (Ou autre variante du « On ne peut plus rien dire ! »)

C’est dans cette résistance sociétale que la source du problème est à mon avis révélée. Certains hommes ne sauraient donc pas faire la différence entre du harcèlement et de la camaraderie ? Entre du sexe consensuel et un viol ? Ce n’est pas ce que nous disent différents chercheurs (Hall, 1995 ; Atwater, 2019) dont les participants, tous genres confondus, ont su distinguer des interactions amicales de situations de harcèlement sexuel. Le consentement est un concept bien compris par la plupart, l’ignorance n’est pas en cause ici. Ce serait peut-être plutôt un ressentiment contre l’idée du #MeToo en soi, une difficulté à se remettre en question, à avouer ses propres torts, à reconnaître que ces injustices ont toujours été identifiables, mais qu’on a préféré ne pas les regarder en face.

La condamnation de Harvey Weinstein clôt donc un chapitre de la lutte pour la justice en matière de violence sexuelle, mais elle ne constitue certainement pas une fin en soi. Le mouvement #MeToo nous a permis de dénoncer ces actes et d’avoir (plus souvent) gain de cause, mais les croyances qui sous-tendent la culture du viol sont encore présentes dans notre société, et ce sont à elles qu’il faut maintenant s’attaquer.

Révisé par Amélie Gilker Beauchamp


Références

Atwater, L. E., Tringale, A. M., Sturm, R. E., Taylor, S. N. et Braddy, P. W. (2019). Looking Ahead: How What We Know About Sexual Harassment Now Informs Us of the Future. Organizational Dynamics, 48(4), 100677. https://doi.org/10.1016/j.orgdyn.2018.08.008

British Broadcasting Corporation. (2019, 24 février). Harvey Weinstein timeline: How the scandal unfolded. BBC News. https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-41594672

Hickman, S. E. et Muehlenhard, C. L. (1999). “By the semi‐mystical appearance of a condom”: How young women and men communicate sexual consent in heterosexual situations. The Journal of Sex Research, 36(3), 258-272. https://doi.org/10.1080/00224499909551996

Valenti, J. (2017, 31 mars). Mike Pence doesn’t eat alone with women. That speaks volumes. The Guardian. https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/mar/31/mike-pence-doesnt-eat-alone-women-speaks-volumes


À lire

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2 réponses sur « #MeToo : Le chemin qu’il nous reste à parcourir – par Silke Jacmin-Park »

  1. Ping: « Tu n’es pas comme les autres filles » – par Rhita Hamdi – L'AMNÉSIQUE

  2. Ping: Le silence décrié qui terrifie – par Marie Tougne – L'AMNÉSIQUE

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