L’esclave du regard – par Sarine Demirjian

« Le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres. » Exprimée par une des damnés, cette affirmation présage la suite des évènements de la pièce de théâtre Huis Clos de Jean-Paul Sartre. Contrairement à la pensée populaire, l’Enfer conceptualisé par Sartre ne renferme ni pals, ni grils, ni entonnoirs de cuir. En l’absence de torture physique, les trois damnés s’infligent une souffrance d’autant plus douloureuse : celle du regard. Voués au regard de l’Autre pour l’éternité, les personnages oublient graduellement la façon dont ils se perçoivent. La seule vérité devient la perception de l’Autre. Nous nous retrouvons présentement tous dans cette même situation. La mort n’est plus un prérequis pour accéder au salon Second Empire que décrivait Sartre. Il ne suffit que de posséder un cellulaire! Fini la solitude, nous ne sommes plus jamais réellement seuls. Nos cellulaires, toujours à portée de main, hébergent les milliers de regards posés sur nous. Nous les accueillons dans nos vies quotidiennes et les régalons à leur guise. L’hôte devient l’esclave du regard numérique. 

            À l’ère des médias sociaux, l’image présentée à l’Autre se place au centre de nos préoccupations. Invisibles et omniprésents, les regards numériques s’apparentent à une nouvelle forme de divinité. Afin de leur plaire, nous assemblons minutieusement les attributs que nous jugeons dignes de partager avec eux. Tracassés par les jugements anticipés, nous dissimulons tout ce qui pourrait trahir notre humanité. Nous façonnons notre vie et notre apparence à l’image de la perfection. Nous condamnons nos défauts, nos faiblesses et nos fautes. Subjugués par le regard de l’Autre, notre authenticité et notre intégrité se perdent au profit de la fausseté.

            La création de ce nouveau personnage permet d’obtenir le résultat escompté : l’admiration de l’Autre. Mais la fin justifie-t-elle les moyens? Quelle est la finalité visée par les utilisateurs des médias sociaux? Est-ce l’admiration? Est-ce l’approbation? Est-ce la validation? Ne confondons pas l’admiration pour la personne avec l’admiration pour l’image de la personne. Une fois l’admiration obtenue, questionnons-nous. Est-elle destinée à l’ensemble de notre être? Ou est-elle uniquement réservée à la version unidimensionnelle que nous avons si soigneusement fabriquée?

            Dans le roman Un, personne et cent mille de Luigi Pirandello, le protagoniste dit la chose suivante : « Tout comme je prenais possession de ce corps pour être tour à tour tel que je me voulais et me sentais, de même un autre pouvait s’en emparer pour lui conférer une réalité à sa façon ». Pour interpréter cette citation, je me servirai d’une théorie en psychologie sociale qui permet d’illustrer une des particularités de l’être humain. Le phénomène psychologique en question s’appelle « l’attribution de causalité » (Emery, 2020). Selon cette théorie, l’être humain se baserait sur trois dimensions causales pour s’évaluer dans une situation. Cette analyse influencerait sa perception de lui-même. Les trois dimensions causales sont : le lieu de causalité, le contrôle perçu et la stabilité de la situation. Ici, nous nous pencherons spécifiquement sur la notion du contrôle perçu. Une des caractéristiques de l’être humain est que, pour maintenir une bonne vision de soi, il a besoin de détenir un certain niveau de contrôle sur la situation. Dans son affirmation, le narrateur dénonce notre manque de contrôle sur le Regard de l’Autre. Conséquemment, cette absence de contrôle se manifeste en une source d’angoisse et d’inquiétude. Alors, pourrions-nous expliquer l’attrait des médias sociaux par le contrôle qu’ils nous permettent d’exercer sur l’image présentée à l’Autre? Les médias sociaux nous offrent des possibilités qui ne nous sont pas disponibles au sein du monde réel.  Le monde réel ne nous permet pas de nous débarrasser instantanément de notre peau acnéique. Le monde réel ne nous permet pas de nous montrer quotidiennement sous notre meilleur jour. Le monde réel ne nous permet pas de frôler la perfection. Les médias sociaux permettent d’apaiser l’angoisse liée au manque de contrôle dans nos vies.

            En revanche, je crois que les médiaux sociaux ne nous offrent qu’une illusion de contrôle. En déterminant l’image présentée à l’Autre, nous croyons contrôler le regard qui en découle. Pourtant, peu importe la façon dont nous nous présentons à l’Autre, la perception de ce dernier sera hors de notre portée. L’Autre sera toujours libre de formuler sa propre pensée.

            Au courant de notre vie, des milliers de regards se poseront sur nous, donnant naissance à différentes versions de notre être. À l’époque de Sartre et de Pirandello, ces versions n’existaient que dans le monde tangible. Présentement, notre existence vacille entre deux mondes : le virtuel et le réel. Un monde parfait et un imparfait. Peuvent-ils coexister? Le développement de l’un doit-il se faire aux dépens de l’autre? Lequel devrait-on prioriser?

            À chaque matin et soir, je prends le transport en commun. En observant autour de moi, je remarque les visages collés à l’écran, comme si la vie et la mort en dépendaient. Une peur de se regarder. Un effroi de se voir. Les regards qui se croisent sont jugés inacceptables. J’ai, à plusieurs reprises, envie de me lever et de crier : « RÉVEILLEZ-VOUS, REGARDEZ AUTOUR DE VOUS ».  Je me retiens, car personne ne m’entendrait.

            Mon existence s’efface dans le monde réel. La seule façon de me faire voir et entendre est en m’emprisonnant dans l’écran.

            Les yeux sont rivés sur les cellulaires pour ignorer les humains qui sont en chair et en os. Seuls les pleurs, les sourires et les souffrances numériques importent. Ils sont assez loin pour ne pas devoir s’impliquer directement, mais ils sont assez proches pour pouvoir sympathiser. Absorbés par ce monde virtuel que nous croyons être réel, nous oublions que l’humain est à côté de nous, et non dans cet écran artificiel.

                                               Un monde fabriqué. Un monde faux.

            Et peut-être sommes-nous attirés par ce monde virtuel puisqu’il nous fait momentanément oublier la laideur du monde réel. Pourtant, cette laideur ne disparaitra jamais. Les « filtres », les « selfies » et les faux sourires ne cacheront jamais la tristesse, la souffrance et les pleurs qui persistent et auxquels nous sommes tous assujettis. N’ayons pas peur de la laideur, n’ayons pas peur de l’humain, n’ayons pas peur de la vie. Acceptons les imperfections, les imprévus et les défauts. Regardons et écoutons les autres, au-delà de ce qu’ils nous partagent sur l’écran. Remarquons les larmes et les sourires.

            Notre existence se sépare entre deux mondes qui s’opposent considérablement, donnant naissance à une société emplie de paradoxes. Nous ne sommes plus jamais réellement seuls, mais en réalité, nous le sommes toujours. Nous sommes constamment assujettis au Regard numérique de l’Autre, mais le Regard physique de l’Autre ne nous voit plus. Nous investissons l’entièreté de notre énergie dans notre image virtuelle, mais qu’en est-il de notre personne réelle ?  Le bourreau, c’est chacun de nous pour soi-même.

Révisé par Charles Lepage


Références

Emery, J. (2020, 3 février). PSY2084 : notes du cours 3 [Structure identitaire et construction de l’identité]. StudiUM. https://studium.umontreal.ca/

Pirandello, L. (1930). Un, personne et cent mille. Éditions Gallimard.

Sartre, J. P. (1987). Huis Clos. Éditions Gallimard.


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