Crise de surprescription dans nos centres de soins longue durée – par Moïra Rault-Bélisle

On estime que trois à cinq pour cent des personnes âgées vivant encore à domicile feront une dépression à la fin de leur vie. En CHSLD, elles seront 15 % à 25 % à souffrir de cette maladie mentale. Pire encore, on prévoit que 68 % à 94 % des personnes âgées vivant dans des centres de soins de longue durée seront atteintes d’une maladie psychiatrique (Varma, Sareen et Trivedi, 2010). On estime aussi que 33 % à 80% des personnes âgées en CHSLD se verront prescrire au moins un médicament psychotrope (Nishtala, McLachlan, Bell et Chen, 2008). Les trois morbidités les plus importantes en centre de soins de longue durée sont la démence, la dépression et l’anxiété (Seitz, Purandare et Conn, 2010).

Les occasions de socialiser et de participer à des activités sont rares. Du coup, ces personnes sont sévèrement sous-stimulées, et ce manque de stimulation cognitive a des effets directs sur leur santé mentale et sur leur qualité de vie. Au contraire, la stimulation cognitive leur permettrait de combattre les symptômes de la démence, de la dépression et de l’anxiété (Aguirre, Woods, Spector et Orrell, 2013).

Plusieurs études ont démontré qu’il y a des effets secondaires importants liés à l’utilisation chronique de benzodiazépines, d’antidépresseurs et de médicaments pour ralentir la démence. Il a été prouvé, par exemple, que l’utilisation chronique de benzodiazépines chez les personnes âgées peut entraîner un déclin cognitif (Picton, Marino et Nealy, 2018), et des troubles de sommeil quand l’utilisation s’étend sur des mois et des années (Nishtala et al., 2008). De plus, une étude menée en CHSLD au Québec a démontré que l’utilisation chronique des benzodiazépines, prescrits pour des troubles liés à l’insomnie, peut causer des symptômes de dépression (Egan, Moride, Wolfson et Monette, 2000).

Pour atteindre ce but, la recherche propose trois solutions distinctes reliées les unes aux autres. Premièrement, une étude a démontré qu’environ 45 % des infirmières en soins de longue durée ont eu une formation en psychiatrie. On s’attendrait à ce qu’un plus grand nombre de ces professionnelles de la santé aient au moins une formation suffisante pour reconnaître rapidement les effets secondaires des médicaments psychotropes (Nishtala et al., 2008). Ce manque de connaissances explique le fonctionnement du cercle vicieux décrit précédemment.  Cependant, il est possible de pallier cette déficience en offrant aux infirmières en CHSLD une formation sur mesure en gérontopsychiatrie, et ce, sans nécessairement demander un retour aux études à temps plein. Il suffirait de leur offrir une formation adaptée pour leur transmettre une connaissance suffisante des traitements psychopharmaceutiques en gériatrie, pour qu’elles sachent reconnaître les effets secondaires des médicaments, et qu’elles puissent dépister un changement dans l’état cognitif de la personne recevant les soins.

Deuxièmement, l’ajout de cette formation permettrait aussi aux infirmières de coopérer plus étroitement avec les médecins à la révision des feuilles d’administration de médicaments (FADM) des résidents. Une révision plus rigoureuse des FADM permettrait dès lors aux spécialistes de prescrire avec plus de prudence les médicaments nécessaires au traitement de plusieurs maladies chroniques chez une population vieillissante. Cela éviterait les prescriptions inutilement prolongées (pour les benzodiazépines, par exemple), tout en s’assurant d’éviter que les interactions pharmacologiques n’accentuent leurs effets indésirables (Wiese, 2011).

Troisièmement, il faut augmenter le nombre d’intervenants dans les CHSLD. On pourrait, d’une part, offrir aux étudiants la possibilité d’y faire du bénévolat en organisant des activités pour les résidents. D’autre part, on pourrait rendre plus attrayants les postes de préposés aux bénéficiaires, d’auxiliaires et d’infirmières. Cela permettrait de recruter plus de personnel soignant.

Révisé par Marie Tougne


Références

Aguirre, E., Woods, R. T., Spector, A. et Orrell, M. (2013). Cognitive stimulation for dementia: A systematic review of the evidence of effectiveness from randomised controlled trials. Ageing Research Reviews, 12(1), 253–262. https://doi.org/10.1016/j.arr.2012.07.001

Egan, M., Moride, Y., Wolfson, C. et Monette, J. (2000). Long-Term Continuous Use of Benzodiazepines by Older Adults in Quebec: Prevalence, Incidence and Risk Factors. Journal of the American Geriatrics Society, 48(7), 811–816. https://doi.org/10.1111/j.1532-5415.2000.tb04758.x

Nishtala, P. S., McLachlan, A. J., Bell, J. S. et Chen, T. F. (2008). Psychotropic Prescribing in Long-Term Care Facilities: Impact of Medication Reviews and Educational Interventions. The American Journal of Geriatric Psychiatry, 16(8), 621–632. https://doi.org/10.1097/JGP.0b013e31817c6abe

Picton, J. D., Marino, A. B. et Nealy, K. L. (2018). Benzodiazepine use and cognitive decline in the elderly. The Bulletin of the American Society of Hospital Pharmacists, 75(1), e6–e12. https://doi.org/10.2146/ajhp160381

Seitz, D., Purandare, N. et Conn, D. (2010). Prevalence of psychiatric disorders among older adults in long-term care homes: a systematic review. International Psychogeriatrics22(7), 1025-1039. https://doi.org/10.1017/S1041610210000608

Varma, S., Sareen, H. et Trivedi, J. K. (2010). The geriatric population and psychiatric medication. Mens Sana Monographs, 8(1), 30–51. https://doi.org/10.4103/0973-1229.58818

Wiese, B. S. (2011). Geriatric depression: the use of antidepressants in the elderly. BcMJ53(7), 341-7.


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